Le désir de connaître le monde réel
Kt pourtant, à mesure qu'avance la conversation, il semble bien que les jeunes lecteurs se soient un peu calomniés !
Mis en goût par ces premières déclarations, nous dirigeons les questions du côté où ils semblaient tendre, du côté le plus romanesque. Chacun reconnaît que nous ainaons tous à rêver une vie moins plate, moins monotone
^02 DU ROMAiNTISME AU REALISME
que notre existence ordinaire. Tout bon bourgeois, tout collégien qui se conduit d'une manière à peu près convenable est comme les peuples heureux : il n'a pas d'histoire, et ne souhaite pas den avoir pour son compte. Mais il ne déteste pas d'en lire sur le compte des autres, qui lui fasse éprouver, sans inquiétude pour lui-même, des émotions sérieuses ! 11 est comme ces enfants qui demandaient au poète
Oh I des contes charmants qui vous font peur la nuit.
Aristote définissait déjà de cette manière l'émotion dramatique : « Elle purge les passions, disait-il. » Un roman, un roman bien pathétique, nous permet de secouer nos nerfs engourdis et de mettre dans notre vie cette part de tragédie dont elle est, fort heureusement, pour l'ordinaire dépourvue... INous cherchons des exemples; chacun est invité à citer le roman (un seul) qu'il conserverait pour oublier la triste réalité, si un fâcheux accident l'obligeait à rester un jour sans sortir... On vote...
...Et le verdict du sulfrage universel nous rejette brusquement de l'autre côté. Ses décisions causent parfois de ces surprises ! Nous cherchions des romanesques. Et nous trouvons des réalistes ! De tous les moyens auxquels les romanciers ont recours pour émouvoir leurs lecteurs, c'est le moyen recommandé par Boileau qui séduit nos jeunes lecteurs :
Rien n'est beau que le vrai. Le vrai seul est aimable.
Ils veulent des émotions fortes, mais dues à des causes vraisemblables; ils veulent des peintures émouvantes, mais empruntées au monde réel, qu'ils peuvent voir euxmêmes tous les jours... Les romantiques (sauf Notre-Dame de Paris de Mctor Hugo et, pour quelques rares amateurs, la Petite Fadelte de George Sand) sont à peu près inconnus. Monte Cristo (ô scandale!) n'a plus qu'un seul fidèle; les Misérables également; la mode n'est pas aux Mousquetaires, et l'on ne croit plus à la vertu du forçat repenti... W'alter Scott (indice plus grave), connu d'ailleurs de tout