‹ De la méthode littéraireChapitre 415 sur 424 · JUGEMENT DES ÉLK\ ES SUR LE UOMAN · texte numérisé non relu

JUGEMENT DES ÉLK\ ES SUR LE UOMAN

le monde, n'a plus qu'un succès d'estime... Certaines déclarations enthousiastes laissent voir qu'il y a deux ou trois ans, en Quatrième et en Troisième, les récits du commandant Driant groupaient une imposante majorité. Aujourd hui, on les juge trop romanesques, invraisemblables et gâtés par des idées préconçues, en un mot pas assez vrais... Les noms qui reviennent le plus souvent sont, pour ne prendre que les quatre plus fréquents : Pêcheur d'Islande de Loti; le Désas/re de MM. Margueritte ; Madame Thérèse d Erckmann-Ghatrian, et le roman de l'année, que beaucoup ont pu lire dans leur famille. Bataille, de Claude Farrère... Pécheur d'Islande est choisi par le plus grand nombre parce qu'ils connaissent le pays breton, parce que les matelots sont des hommes simples dont ils comprennent les sentiments, parce qu'ils se représentent sans peine l'idylle de Faimpol et le drame d'Islande... Une critique s'élève contre le Désastre : « C'est confus, dit-on. — C'est vrai, réplique avec énergie un admirateur des frères Margueritte. » Une fois de plus, le mot vérité revient dans la discussion. Telle est bien la note dominante.

« Et vous soutenez, ajoutai-je, que vous ne lisez pas de romans pour vous instruire? Je savais bien que vous vous trompiez sur vous-mêmes, que vous compreniez le mot « instruire » dans un sens trop étroit. On s'instruit dès qu'on observe ; on s'instruit dès qu'on examine des documents exacts, on s'instruit dès que l'on cherche à porter un jugement juste sur les choses de la vie réelle... Tout enfants, vous exigiez que « les histoires fussent arrivées » ; pas un de vous n'a entendu le Petit Chaperon Rouge ou le i-'etit Poucet sans demander : « Mais le loup, mais l'ogre, ils ont existé, n'est-ce pas? » Et le narrateur eût perdu beaucoup de son prestige s'il eût avoué que les personnages n'avaient pas vécu « pour de vrai ». De même aujourd'hui, vous tenez à ce que vos sympathies ou vos colères ne s'égarent pas. \'ous voulez avoir vu, pendant vos vacances, la coitie de Gaud et la maison de Yann ; vous voulez apercevoir les pantalons rouges et les

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casques à pointe, retrouver des noms et des faits historiques, avec la certitude que les auteurs du roman ont reproduit le témoignage de témoins oculaires; et si vous consentez à remonter de cent ans en arrière, c'est parce que mille souvenirs historiques vous permettent de contrcMer lexactitude de l'auteur... Mais ceci nous amène à un troisième ordre de considérations. Votre sensibilité, au moins celle des meilleurs, est une sensibilité d'intellectuels ; vous ne pouvez déjà plus dire, tellement vous êtes pris par l'éducation classique :

Vive le mélodrame où Margot a pleuré !

Et ce n'est pas moi, certes, qui m'en plaindrai.

3. Le plaisir de trouver des livres bien composés et bien écrits : le sentiment de l'art.

Certains choix, que j'avais notés d'après les listes écrites, achèvent de nous montrer chez quelques-uns d'entre vous ce résultat de nos études, la formation déjà sensible d'un goût sur et discret... Les uns apprécient en bons termes la psychologie de Balzac dans Eugénie Grandet ; les autres sont plus touchés par la finesse de George Sand dans ses romans champêtres ; l'un déclare qu'il n'a rien lu d'aussi fort, ni qui l'ait porté davantage à des réflexions sérieuses, que Grandeur et Servitude militaire de Vigny ; cinq ou six autres (des dilettantes), que le style de Salammbô de Flaubert (tout au moins dans les l^xlraits qu'ils en connaissent) leur a produit une impression unique... Tous sont déterminés dans leurs préférences par un jugement littéraire qu'ils motivent d'une manière précise; et ce jugement fait honneur à leur goût. La majorité est acquise à Mérimée, à Anatole France, et surtout au merveilleux Daudet : ce qui n'est pas non plus preuve de mauvais goût ! Malheureusement, même lorsque vous portez un de ces jugements qui vont au cœur de vos maîtres, on voudrait le voir mieux expliqué encore. Le sentiment, chez vous, est juste ; il ne sait pas encore s'exprimer pleinement. Aussi ai-je pensé que la meilleure

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manière de terminer cette causerie était de voir ensemble nos propres opinions exprimées sous la forme môme que nous voudrions leur donner. Deux articles de Jules Leraaître, dans ces Conlemporains que vous aimez à lire, sont pour nous les modèles du genre. Gomme vous ne paraissez pas connaître les œuvres de Ferdinand Fabre, dont il parle dans le meilleur, nous nous contenterons de celui qu'il consacre à Alphonse Daudet.

[Analyse écrite des chapitres m cl iv, sur les sujets dans les contes ; des chapitres v et vi sur le pclhétiquc et le pittoresque dans Daudet.)

C'est ainsi qu'on se rend compte de ses impressions, et qu'on se range dans « les habiles » par la clairvoyance du jugement, sans cesser d'être « peuple » (dans le bon sens du mot) par la simplicité des goûts, la naïveté an sentiment, la solidité du bon sens. Jules Lemaître, en terminant son étude sur Daudet, ne trouve rien de mieux à citer, pour résumer ses opinions, qu'une parole de Montesquieu (p. 295). De môme, vous, mes chers amis, si vous avez bien profité de vos études littéraires, vous serez heureusement surpris que votre jugement personnel sur les auteurs les plus modernes s'inspire des mômes motifs qui firent condamner jadis ou approuver par les classiques les œuvres contraires ou conformes à l'éternelle beauté.

Ce sujet a été proposé depuis par la Sorbonne dans la section C, sous la forme suivante :

« Quel genre d'intérêt offre, quels avantages et quels dangers présente la lecture des diverses espèces de romans ? »

(31 octobre 19 10.)

Be^ard. — Méth. ^5

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