La rédaction de vos notes
« Passe encore pour le plan, me direz-vous! Rien ne m'empêche de classer mes notes comme je l'entends... Mais comment faire pour les prendre? Comment adapter votre système à l'enseignement de tous mes maîtres ? » Vous ajouterez même, peut-être, comme un de mes meilleurs élèves, à la fin d'une causerie sur cet éternel sujet : « Véritablement, Monsieur, pour appliquer cette méthode, il faudrait être à peu près aussi fort qu'un professeur. »
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Kt je vous répondrai comnie ù lui : « Pourquoi pas? » — Remarquez que je ne m'adresse qu'à de bons élèves ; le^ autres ricaneront, ou bâilleront : c'est leur métier; j entends ne parler ici qu'à des gens intelligents. Pourquoi ne seriez-vous pas assez avisés, assez pratiques pour distinguer, dans une classe, ce qui vaut la peine d'être retenu, et le noter clairement, en négligeant le reste? L'esprit critique ne vous manque pas, Dieu merci ! La première classe de l'année n'est pas finie que vous avez déjà vu le fort et le faible du maître, et votre jugement, presque toujours excessif dans la sévérité, n'en repose pas moins sur une observation assez juste des choses. Faites de ce travers une qualité ; développez votre esprit critique, non pas en vue des railleries stériles et déplaisantes, mais pour dégager des détails accessoires les choses dignes d'être retenues. Vous pouvez y arriver de deux manières.
En classe, d'abord... Oui, en classe! Ce ne sera pas toujours facile ; beaucoup de vos notes devront être ensuite rejetées, modifiées ou recopiées; mais il y a des idées, des exemples, des réflexions qu'il faut saisir « sur le vif », sous peine de les oublier ou de les affaibli i". Soyez au lycée non pas comme un enfant docile et ennuyé, mais comme un reporter attentif à ne rien laisser passer d'essentiel, à saisir au vol l'idée générale, à y rattacher les textes et les références ; apportez-y presque des qualités d'interviewer! Le temps est passé, heureusement, de la classe monologue, où le professeur parlait seul, où seuls un ou deux bons élèves expliquaient un texte quelconque au milieu de l'indifférence générale. La classe tend, un peu partout, à devenir une conversation vivante, un échange de vues, où la moitié, parfois les deux tiers d'entre vous prennent une part active à la discussion ; l'élève a cessé d'être un auditeur passif; il Irauaille avec le professeur, il lui suggère des observations ; on pourrait presque dire qu'il l'aide et le soutient. En tête de beaucoup de nos chapitres, vous pourriez aussi bien écrire : « conver-
sation », « discussion » que « compte rendu » ; toutes les classes où nous avons écrit ensemble des analyses, lu des textes, recueilli des opinions, se rapprochent beaucoup d'une étude dirigée; et loin d'être particulier à la Pre mière du lycée Hoche, ce cas tend, vous le savez, à devenir général. — Profitez de cette heureuse révolution dans les mœurs ; résumez, de chaque classe, en classe môme, ce qui doit ôtre immédiatement fixé. Vous serez surpris, au bout de quelques mois, de voir tout ce que contenait un enseignement dont vous sentez bien aujourd'hui la valeur, mais dont vous ne retenez, il faut le dire, à peu près rien.
Vous procéderez de même en étude, soit pour revoir et compléter vos notes de classe, soit pour y rattacher d'autres notes sur vos lectures personnelles... Combien de fois vos parents, les mères pour les plus jeunes, les pères eux-mêmes pour les plus grands, m'ont dit avec mélancolie : « Je voudrais bien l'aider! Je ne sais comment m'y prendre pour ne pas me substituer à lui. Comment faire pour lui apprendre à travailler, sans travailler à sa place? » Kt je répondais toujours : « Qu'il vous rende compte d'une classe ou d'une lecture déterminée ! Aidez-le à dégager de ses observations confuses Vidée générale, et les trois ou quatre exemples sur lesquels se sont appuyés le professeur ou l'auteur. Ce travail, qui vous demandera peut-être un quart d'heure chaque fois, lui donnera l'habitude de la réflexion. Il contient en germe toute la méthode littéraire. — Mais, Monsieur, il n'a pas le temps ! 11 rapporte tous les jours des devoirs à faire... — Il doit trouver le temps, quitte à le prendre sur celui qu'il consacrait à ses devoirs. Les devoirs ne sont que l'application des connaissances acquises. Qu'il acquière d'abord et qu'il classe les connaissances nécessaires : il fera ensuite ses devoirs vite et bien. Jusque là, peu importe qu'il y passe plus ou moins de temps. Ce travail pénible et mal fait lui est d'autant plus nuisible qu'il lui cause plus de peine : il le décourage et le confirme dans ses mauvaises habitu-
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des... Apprenez-lui d'abord à réfléchir et à juger. C'est la seule chose importante. »
Vous aurez donc soin, dès demain, de vous procurer les mêmes cartons que nous. Vous en ajouterez un pour le moyen âge et la Renaissance et consacrerez, comme nous, les quatre autres à Vart classique du XVU'' siècle, à la philosophie du XVIII", au Romantisme et à Vart contemporain.W ous aurez soin de les prendre assez grands et assez solides pour conserver les mêmes instruments de travail jusqu'à la fin de la Première : il est bon qu'ils soient le symbole matériel de la continuité. — Chaque note sera, comme les nôtres, moins une note qu'un plan véritable, avec divisions très nettes, aux références précises, aux explications claires. L'écriture est, naturellement, très importante, et la correction du style n'est pas moins indispensable ! Autant les notes bien prises, avec soin, avec goût, sont utiles à tous égards, autant nous devons maudire ces notes prises à la volée, dont les « cours » traditionnels nous ont toujours empoisonnés. Je n'ai jamais fait prendre de notes à mes élèves sans les écrire en même temps qu'eux. C'est vous dire combien je redoute les mauvaises habitudes dans le style et dans l'écriture. On nous reproche (que ne nous a-t-on pas reproché?) d'abuser de l'écriture. S'^ous avez pu vous convaincre que cette critique n'est pas sérieuse. Nos sommaires, nos analyses, nos jugements rédigés ne nous ont pas pris le quart du temps aujourd'hui encore consacré, dans beaucoup de classes, au « griffonnage » des cours, des rédactions et des devoirs... C'est aujourd'hui, par le système des notes mal prises, que dès la Sixième vous périssez sous les abus de l'écriture; c'est aujourd'hui que vous faites la fortune des libraires, en couvrant de pattes de mouche des monceaux de cahiers que vous ne rouvrirez jamais ; c'est aujourd'hui que beaucoup de jeunes gens doivent à l'amour du papier noirci une écriture déplorable et un style dont rougirait un bon élève d'école primaire. — Les notes que nous avons prises et desquelles vous tâcherez de vous rapprocher désormais, développeront en vous, au con-
traire, des dons (jue vous dédaignez à tort. Dites-vous qu'elles ne peuvent sei'vir qu'à la condition d'tHre claires, bien écrites et bien rédigées. Il faut que l'idée générale, les grandes divisions sautent aux yeux, qu'en une minute vous retrouviez les faits et les exemples, chaque feuille étant le plan méthodique d'un paragraphe. Ainsi, par le seul souci de l'ordre et de la clarté, cette manit-re de travailler vous donnera ces habitudes modestes et calomniées sans lesquelles les plus brillantes risquent d'ùlre superflues ; elle vous permettra d'acquérir, si vous ne les avez pas, ou de conserver précieusement, si un instituteur habile a su vous les donner jadis, les bonnes habitudes primaires... Comparez-les avec celles que beaucoup d'entre vous contractent aujourd'hui, en classe ou en étude... Je ne redoute rien de la comparaison.