Première partie: Compliments
Du commencement à la fin de la représentation, je crus mourir de rire. C'est qu'en effet Cathos et Madelon furent franchement comiques, avec leurs « conseillers des grâces », leurs « commodités de la conversation », le doux, le tendre et le passionné, et les pointes et les métaphores, et toutes ces billevesées dont ma femme a la tête farcie. Je la regardais à la dérobée, pendant que l'excellent Gorgibus traitait ses péronellcs comme elles le méritent, et les priait de ne plus tant a se graisser le museau ». Mon triomphe fut complet lorsque La Grange et du Croisy, survenant à l'improviste, firent apparaître sous les habits brodés du marquis et du vicomte la souquenille de leurs valets. Ah, si toutes les femmes, toutes les jeunes filles qu'infecte l'air précieux, avaient pu être à sa place I Elles qui aiment voir partout dos allusions, qui rougissent derrière leur éventail pour les mots les plus innocents, elles auraient pu entendre des mots, hier soir, qui pour èlru fort honnêtes, n'en contenaient pas moins des « tas do
PRÉCIEUX d'aUJOUHd'hUI, PRÉCIEUX d'acTREFOIS QJ
( lioses » très utiles à deviner. Oui, Monsieur, vous avez ^Taimcnt niidu scrvico aux braves gens; plus d'un p*;re et d'un époux vous cli;vra de la reconnaissance. Nous pensons tous comme Gorgibus : nous détestons les manières ; nous aimons la nature, la simplicité, la Iranchise ; nous enrageons de voir nos femmes et nos filles rêver la vie comme un roman ; nous maudissons avec cet honnête homme les sottises qui ont fait perdre la tête à Gathos et à Madolon, ces billets doux, ces madrigaux, ces sonnets, ces romans surtout, qui leur ont dépravé le goût et presque desséché le cœur. Nous applaudissons la pauvre Marotte de n'avoir pas appris la filofic dans le Grand Cvre et de ne comprendre que le parler chrétien. Nous sommes tous de cœur avec ce vieillard du parterre qui vous cria tout haut ce que chacun pensait tout bas, et je vous redis à mon tour : « Bravo, Monsieur voilà le langage du bon sens, de la nature et de la vérité ! Voilà de la bonne comédie ! »
Je n'ai pas besoin d'ajouter que ma femme n'a pas été de cet avis. Silencieuse et maussade, pendant que nous regagnions le Marais, elle n'a retrouve son éloquence qu'au logis. Dieu sait alors tout ce qu'il m'a fallu subir de récriminations 1 Pourtant, j'avoue que tout n'est pas faux dans ses plaintes, et j'ose vous .«ioumeltre les réflexions qui me sont venues aujourd'hui au sujet des vraies Précieuses...
Ici, je préfère changer de copie : d'abord pour faire un peu sa place à chacun; et surtout parce que celle de H. devient, à partir d'ici, extrêmement sèche ! Le procédé qui lui avait suffi dans le premier paragraphe, ne le soutient plus du tout dans les autres... Il se contente, comme la plupart d'entre vous, de recueillir quelques exemples, et de les raconter au hasard de ses souvenirs. Ce procédé est un peu l'enfance de l'art ; il ne convient que dans des narrations simples et lorsque les exemples sont tous du même genre. Mais lorsque vous devez exposer une idée générale, en considérer les divers aspects, l'appuyer sur des faits de nature différente, il est indispensable de grouper les exemples autour de trois ou quatre idées secondaires, que vous rattachez elles-mêmes à la thèse proposée... Cette décomposition d'une idée générale en idées secondaires, et des idées secondaires en exemples particuliers, est ce qu'on appelle Vanalyse. Vous connaissez l'étyraologie du mot: il signifie ju-^tement séparation, décomposition... « J.'nnalvse, Be/ard. — Méth. -
gS l'esprit classique au xvn* siècle
dit la note de J. (le 2i«), l'analyse, qui vous permet de grouper les exemples autour de plusieurs idées secondaires, voilà ce qu'il vous faut apprendre. » — « 11 faut apprendre, répète la note du 26», étant donnée une idée, à en découvrir les caractères, à en détailler les nuances, bref, s'exercera voiries éléments divers dont elle est composée. » — C'est faute d'analyse que vous êtes presque tous demeurés si secs dans la seconde partie ; et c'est grâce à l'analyse qu'un vieux routier comme B. rc;^rend tous ses avantages lorsque la dissertation se dégage de la simple narration... Mais comme il a peu d'émulés! Combien d'élèves m'obligent à prodiguer d'une main rageuse, en face d'une idée vague ou sèche, d'une affirmation sans preuve, d'une allusion trop discrète, les observations suivantes :
Pourquoi ? — Comment ? — Analysez I — Démontrez I — Des exemples ! — Des faits I — Des exemples, s. v. p. !
Vous parlez des auteurs précieux. Dites lesquels ?
Vous me parlez de l'hôtel de Rambouillet. A quel moment fut-il bâti ? A quel endroit ?
Vous me parlez des œuvres précieuses. Dites lesquelles?... Lesquelles, que diable ?. .. Mais dites donc lesquelles I
M. le Proviseur, qui lit toujours les compositions de Première avec intérêt... et inquiétude, sera bien scandalisé en lisant çà et là dans les marges :
Vous n'avez pas lu Molière I
On croirait que vous n'avez jamais ouvert les Précieuses ridicules.
Aucun texte, aucun souvenir. C'est le néant.
Ah, vous n'avez pas l'horreur du vide !
Et il compatira certainement à ma détresse, en présence de la note suivante :
Vous croyez votre lecteur trop intelligent et trop instruit. Vous ne procédez que par allusions brèves et obscures. A chaque instant, je me pose des questions, je voudrais savoir... Je ne sais pas, hélas I Je ne sais jamais 1 Ayez pitié de mon ignorance. Instruisez-moi I...
...Et ainsi de suite. Il y a de quoi s'arracher les cheveux!
PRÉCIEDÎ d'aujourd'hui, PRÉCIEUX d'aUTREFOIS 99
Je me repose avec la copie de 13. ; I>. m'instruit; B. analyse; B. sait démontrer une idée générale à laide d'idées secondaires appuyées sur des exemples. Pourtant, il a fallu encore beaucoup retoucher sa copie pour la rendre vraiment instructive. Il ne sait pas toujours, lui-même, aller jusqu'au bout de sa pensée, et tirer d'une idée tout ce qu elle contient en puissance. En revanche, il insiste plus que de raison sur des points peu importants. Nous allons donner un peu plus d'ampleur à certains passages, et en supprimer d autres. Je ne sais si l'auteur se reconnaîtra toujours dans son œuvre transformée. Qu'il nous pardonne ce que Mascarille appellerait « cet assassinat de sa franchise » !
Il commence par appuyer beaucoup plus que ne l'a fait H. sur le principe au nom duquel Molière attaque, non plus seulement les fausses Précieuses, mais l'esprit précieux lui-même. C'est la meilleure partie du devoir.
Seconde partie. — Après les réserves et les compliments obligés, V attaque :
La thèse du bourgeois :
Molière doit ménager les vraies Précieuses.