‹ De la méthode littéraireChapitre 74 sur 424 · PRECIEUX DAUJODRDHUI, PRÉCIEUX D AUTREFOIS I · texte numérisé non relu

PRECIEUX DAUJODRDHUI, PRÉCIEUX D AUTREFOIS I

calme de cette place entourée de grands hôtels, dont les toits en pente sont couronnés de silhouettes de cheminées qui se découpent bizarrement sur le ciel étoile.

Vous apercevez les défauts de la rédaction primitive: un ternie inutilement répété à une ligne de distance (^soirées); une cascade de conjonctions et de relatifs dépendant les uns des autres (quand... dont... dont... qui); une cascade non moins lourde de prépositions (de. . . du. ..du. ..de. ..de...). Vous y reconnaissez tous votre manière habituelle. Vous accumulez en une plirasc des idées qui en comportent plusieurs; de sorte que la phrase est surchargée sans que les idées puissent être suffisamment expliquées... Coupez donc, coupez, dégagez! Mettez des virgules, des points et virgules, des points; expliquez-vous à loisir et sans hâte; et tout ira pour le mieux.

Je dois ajouter, du reste, qu une fois la mise en train effectuée, de B. n'a plus bronché pendant une page entière- Voyez sa copie : il n'y a pas une rature... Si ! une seule : j'y ai mis vaste escalier au lieu de grand escalier, à cause du voisinage de grand'mère. Lisez vous-même, de B.

— L'impression ressentie au dehors persiste à l'intérieur de l'hôtel de grand'mère. Le vaste escalier à rampe de fer forgé, les hautes portes, les grandes cheminées où l'on ne fait jamais que du feu de bois, tout me laisse croire que je suis dans une demeure de l'ancien temps. Grand'mère, elle aussi, a la physionomie d'un autre siècle. Quoiqu'un peu voûtée, elle est encore alerte et vive. Avec ses cheveux blancs en tire-bouchons...

— Hum! Il n'y a plus guère de grand'mèi'e à tire-bouchons, en l'an de grâce 1910. Les plus âgées portent des bandeaux. Enfin, admettons que ce soit la dernière.

— Avec ses cheveux blancs en tire-bouchons, elle ressemble à une marquise poudrée, à une marquise d'autrefois. Comme je l'aime bien, ma « bonne maman » ! Comme je suis heureux chez elle ! Même lorsque je me dispute avec elle (ô quelles disputes !) il m'est doux de l'entendre me contredire de sa voix caressante. Cela nous arrive souvent. Nous avons de grandes discussions. L'autre jour, par exemple, nous nous sommes querellés, pendant presque tout le diner, au sujet

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des « Précieuses «. — Ce soir-là, je prononçai devant elle un mot qui lui déplut. C'est que j'ai l'habitude d'appeler les choses par leur nom, et je n'aime pas les manières. Aussi, lorsqu'elle me le reprocha, je lui répondis assez vivement : « Enfin, grand'mère, je ne voudruis pourtant pas parler comme ces pecques provinciales du xviie siècle dont j'étudie en ce moment, au lycée, le langage ridicule I » — Devant mon indignation, grand'mère sourit doucement : «Je suis très ignorante, me déclara- t-elle avec une feinte innocence; raconte-moi donc ce que tu sais là-dessus. » Enchanté de faire admirer mon savoir, je commençai aussitôt.,.

— Ici, malheureusement, le ton cesse d être aussi simple. Le petit-fils entame un cours d'histoire littéraire ; la grand' mère lui riposte par un autre cours d'histoire littéraire. Tout cela sent la classe, le professeur, le manuel ; nous y reconnaissons le genre ennuyeux dans toute sa platitude... Passons vite au dernier sujet.

C, lui, a horreur du genre ennuyeux. Mais il tombe un peu dans un autre excès. Il manque de tenue! Il n'est pas assez « précieux », et son genre est le «genre lâché ». Aussi n'oserai-je, ayant affaire à des oreilles délicates, vous soumettre in extenso ses réflexions plus sincères que distinguées.

Qu'il vous suffise de savoir que votre camarade nous présente la dissertation: « Quel est le sens du mot précieux? y> sous la forme de trois scènes, de trois tableaux, de trois tableaux presque vivants, qui cherchent tout au moins à l'être, et où l'intention de l'auteur apparaît naïve mais touchante. Il imite le procédé de Sarcey, dans le Mot et la Chose, celui qui permet de définir le sens des termes sans avoir la sécheresse et la froideur d'un grammairien. La définition, ainsi entendue, devient une description ; l'étude grammaticale est presque une peinture. Ainsi, lorsque Sarcey veut nous expliquer le sens du mot domestique, il imagine une scène dégrève, où valets de chambre, cuisinières, tous les gens de maison réunis rappellent les sens fâcheux du mot: ils veulent être des « officieux ». Mais un patron, fourvoyé là par mégarde, ou par malice, plaide la cause du vieux mot français. Vous entendez d'ici son discours.

PRÉCIEUX D AUJOURD HUI, PRECIEUX D AUTREFOIS lOQ

De même pour le mot bourgeois, prétexte à une série de confidences faites successivement par un cocher, un genlilhomme de campagne, un ouvrier, doux journalistes, '1 autres encore... De même encore pour les mots caprice et toquade, qui deviennent l'un une marquise Porapadour et l'autre une fleur de trottoir! — G. a bien lu Sarcey. Il suffit parfois d'un livre original pour vous mettre sur la voie. G. est tout k fait sur la voie.

Voici d'abord une scène de baccalauréat, un dialogue entre un examinateur chauve à lunettes (le type classique ; ce qui ne veut pas dire le type ordinaire) et un candidat, G. lui-même, dont les lumières sont quelquefois vacillantes. G. prétend qu'il a... bredouillé. 11 emploie même un mot plus fort, mais que vous devez proscrire, même dans le genre le plus familier. Là est l'écueil, dans ces sujets: les collégiens ne savent pas toujours montrer le tact nécessaire... Quoi qu'il en soit, après mainte hésitation, plus ou moins aidé, encouragé, suggestionné, il arrive à définir historiquement le mot « précieux ».

Quelques jours après, votre camarade est au Théâtre Français, où il goûte le plaisir de ne plus pensera l'histoire du mot « précieux ». Mais le mot « précieux » n'est pas mort, le mot « précieux » vit toujours ; il poursuit l'excandidat jusqu'au foyer, où il fait connaissance avec le Tout- Paris, le Tout-Paris du mois de juillet ! Et voilà que pendant le premier entr'acte, tandis qu'il est en train (s'il vous plaît !) de suivre les bouffées de la fumée bleue qui « montent lentement, dit-il, de sa cigarette au plafond »... a Décidément, non, je ne veux pas ! G'est une Précieuse ! » entend-il, derrière son dos, prononcer d'une voix un peu sèche par une grosse dame d'âge presque mûr. « Maurice aime les jeunes filles simples; il est inutile qu'il la voie. » — cf Mais cependant, chère Madame, reprenait un monsieur très digne, officier de la Légion d'honneur, on pourrait peut-être tenter l'épreuve; ce qui vous paraît, à vous, précieux, semblera peut-être très spirituel à notre jeune hussard... » — « Spirituelles, ces fadaises?... » — Et la bonne dame critiquait la toilette.

IIO L ESPRIT CLASSIQUE AU XVII* SIECLE

les manières, le langage, les minauderies d'une de nos meilleures Gathos. « Précieux », aujourd'hui encore, mot sévère, terme malveillant, qui peut faire manquer un mariage !

Ce n'est pas tout. La semaine suivante, C. se trouve à la campagne, chez un ami de sa famille, un gentilhomme campagnard, très fin dans sa simplicité. C, encouragé par la bonté de son hôte, prend des libertés de langage. Il déclare un beau soir qu'il a bien « rigolé », que le tennis est, quoi qu'on en dise, un jeu « épatant », et qu'il n'est « dégoté » que par le foot-ball... Et son vieil ami lui fait observer que, sans être un « Précieux », on peut éviter d'être un homme vulgaire ; qu'il y avait, en somme, beaucoup de vertus chez ces Précieux tant décriés, que... que..., et jadis... et aujourd'hui. Bref, vous devinez sans peine comment un homme distingué exprime en 1910 les idées que nous avons mises dans la bouche du bourgeois de Paris en 1609. « Précieux », aujourd'hui comme jadis, mot élégant, terme flatteur, qui fait comprendre bien des nuances !

Ainsi l'on évite, même sur un sujet austère, de paraître trop pédant. Ainsi l'on apprend à parler de tout, fût-ce de grammaire, dans le langage des honnêtes gens.

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