INSTRUCTION PROFESSIONNELLE
de la population honnête , il fera des efforts stériles. C'est fournir des armes aux esprits sceptiques opposés aux tentatives de réforme morale dans les prisons, que de manifester l'intention de faire d'un criminel non-seulement un homme moral, mais un homme religieux. Essayez de lui persuader, que le travail est une nécessité de notre nature, que le larcin n'est jamais permis et si vous y parvenez, vous aurez atteint le but assigné au prêtre et au moraliste par la sécurité sociale.
En parlant de l'instruction professionnelle des jeunes détenus, nous avons fait observer, que, de l'aveu de tous les entrepreneurs qui les emploient, la réclusion séparée était le mode de détention le plus favorable à l'exécution des travaux de l'industrie, en ce que l'ouvrier ou l'apprenti, soumis à ce mode de détention, produit beaucoup plus que dans la vie commune, qu'il y a moins de perte de matières pour l'entrepreneur et que l'apprentissage est à-la-fois plus prompt et plus aisé.
M.Guillot entrepreneur des maisons centrales de détention (î), dont nous avons déjà eu l'occasion d'examiner l'opinion sur la question du patronage des condamnés libérés , s'exprime dans l'une de ses
(i) Il est à la tête de ce service depuis vingt ans, et il a eu pendant ce temps des rapports presque continuels avec les prisonniers.
4o4 J)ROIT DE LOCOMOTION.
brochures sur !e système pénitentiaire, au sujet de l'influence de la réclusion individuelle sur le travail des prisonniers , de la même manière que les entrepreneurs de la maison de discipline des jeunes détenus; il y prédit avec confiance les effets avantageux obtenus de la séparation par ces entrepreneurs, quant au travail industriel. Fort de sa longue expérience, il ajoute, que le jour où le denier de poche et la masse de réserve seront supprimés, le gouvernement pourra, avec le produit du travail des détenus, assujettis au régime cellulaire complet, fournir sans bourse délier, à leur nourriture, à leur habillement et à leur coucher, quelle que soit d'ailleurs l'organisation du travail dans les maisons de détention. Il entre à l'égard de tous les services , et en particulier sur celui des ateliers, dans des détails d'exécution qui portent le caractère d'une observation aussi judicieuse qu'éclairée.
Le droit de locomotion réservé aux adultes ainsi qu'aux jeunes détenus vient compléter le tableau de la vie du prisonnier français astreint au régime cellulaire. Je ne puis que m'en rapporter, à cet égard , aux détails d'exécution que j'ai donnés précédemment, et qui démontrent que ce prisonnier, quel que soit, d'ailleurs, son âge, peut, suivant le chiffre
VIE CLAUSTRALE DU MOINE ET DU PRISONNIER. ^oS
de la population de la prison, jouir jusqu'à trois fois par semaine de Texercice de la promenade.
La grande objection élevée contre la séparation individuelle est d'être moins compatible avec les longues peines que le système de la réunion. Quand on raisonne d'après les faits, on peut espérer de s'entendre; mais quand l'un des deux adversaires se laisse préoccuper par des comparaisons dont les termes n'ont entre eux aucune analogie ; quand au lieu d'étudier les expériences consommées et d'en calculer la portée sur les longues peines, il se livre à des appréhensions qui ont leur source dans le cœur plutôt que dans la raison , il est difficile de redresser la conviction d'une personne ainsi prévenue. Essayons pourtant.
Ce serait, d'abord , commettre une erreur grave que d'établir une similitude sérieuse entre le sort destiné chez nous aux condamnés qui doivent passer une partie plus ou moins longue de leur vie en cellule et celui de ces pieux solitaires qui s'enfermaient jadis dans un cloître pour y mener une vie déjeunes, de prières et de macérations. La Chartreuse de Saint- Bruno et le couvent de la Trappe étaient des maisons de pénitence autrement rigoureuses que celles qu'il s'agit d'étabhr en France. Le silence, la solitude, une idée fixe , celle de la mort, les austérités d'une vie
4o6 VIE CLAUSTR^LR DU MOINE ET DÎT PRISONNIER.
tourmentée par les visions d'un mysticisme exalté et par des privations continuelles, la sanctification basée sur le cilice et sur le mépris de la vie terrestre ; toutes ces causes réunies devaient faire d'un chartreux ou d'un trapiste, quelque volontaire que fût le sacrifice de ses intérêts, de ses penchans et de ses affections, un homme dont la force d'âme ne surmontait pas toujours de si rudes épreuves ; et il n'est pas étonnant qu'à la fin de sa carrière un pauvre moine , assailli par tant de lugubres pensées, et exténué par un long suicide, ne conservât pas toujours l'usage de sa raison.
La vie cellulaire du prisonnier, telle que la comprennent en France les partisans de la réclusion séparée, devrait au contraire être dégagée de toute pratique capable d'attrister la captivité du détenu. Une nourriture abondante , du travail , des encouragemens, des consolations, seraient autant d'adoucissemens à sa situation. Chez le moine, la tristesse était, pour ainsi dire, la voie frayée au salut, tandis que chez le condamné soumis à l'emprisonnement individuel , des habitudes laborieuses , régulières et frugales , ainsi que des sentimens doux seraient réputés les moyens les plus sûrs pour le rendre à la vie civile et le mettre ainsi dans la voie du salut, du moins par rapport à la société. Ajoutez à cela que le
RÉSUMÉ DELA DÉFEIVSE DE l'eMPRISONN. INDIVIDUEL.
détenu serait admis à jouir de l'exercice de la promenade, aussi bien que le religieux vivant en cellule, et dès-lors vous pourrez juger non-seulement de la supériorité d'une condition sur l'autre , en ce qui concerne le bien-être matériel ; mais de la facilité avec laquelle il serait loisible au législateur de prolonger; sans inconvénient pour la santé et la raison du condamné, la durée de sa détention, en cas de récidive ou de circonstances aggravantes du crime qui aurait motivé sa condamnation.
Quand on réfléchit que les reproches dirigés contre l'emprisonnement individuel aboutissent à ce seul point, que les condamnés ainsi détenus sont privés de la faculté de communiquer avec leurs compagnons de captivité, on se demande si une pareille privation est de nature à constituer un grief contre le système de détention qui la rend nécessaire , ou plutôt si ce n'est pas un bienfait pour le prisonnier ayant la ferme volonté de se bien conduire à l'expiration de sa peine. Un homme que la colère ou la vengeance aurait poussé au crime^ et qui d'ailleurs serait bien famé, ne s'estimerait-il pas heureux de subir sa condamnation dans un lieu où il serait isolé et préservé par ce moyen du contact de malfaiteurs dépravés et faisant profession de vivre de rapine? La réclusion séparée a-t-elle un autre but?
4o8 RÉSUMÉ DE L\ DÉFENSE
Non, sans doute. C'est parce que tous les autres modes de détention sont impuissans à réaliser ce but, que beaucoup de personnes éclairées se sont efforcées de faire prévaloir le système qui organise et garantit la séquestration complète du condamné.
A ne considérer que le fond des choses , il est évident que la résistance ou l'hésitation des adversaires du principe de l'isolement n'a pas d'autre cause que l'impossibilité où se trouve le détenu, placé sous l'influence de ce principe de communiquer avec ses compagons d'infortune; ils ne veulent pas tenir compte des relations journalières qu'il lui est permis d'avoir avec les personnes honnêtes de la maison de force. On a beau leur dire que le rôle de ces personnes sera tout bienveillant; qu'elles suivront avec sollicitude et satisfaction les progrès de la réforme des détenus; qu'elles les encourageront par tous les moyens ; que les condamnés en voie d'amélioration pourront gagner, non-seulement leur estime, mais leur affection , ces considérations les touchent peu ; ils conçoivent qu'un détenu plus malheureux que coupable passe dix ans, vingt ans de sa vie en communauté avec des bandits avérés, qui souilleront ses oreilles, ou tout au moins ses regards, des images les plus impudiques et des paroles les plus infâmes. Mais sitôt qu'il est question de les séparer de cette
DE l'emprisonnement INDIVIDUEL. 4^9
tourbe , où ils ne peuvent que se corrompre , il y a danger pour leur santé, pour leur raison, comme si dans l'ordre actuel , ce qu'on appelle la récréation des détenus était autre chose que leur réunion par groupes, dans une cour ou dans un préau, durant une ou deux heures de la journée, comme si, pour tout le reste, pour le travail, l'instruction, les repas,il n'y avait pas, je ne dirai point séparation matérielle, mais séparation morale entré tous les détenus.
Il suffit d'analyser dans leurs détails , le système de l'emprisonnement individuel et celui de la réclusion fondée sur le silence, pour se convaincre de la supériorité du premier mode de détention sur le second, quant à l'application des longues peines. Prenez le condamné de Genève ou. de Lausanne, prenez celui du pénitencier éclectique de M.Lucas, vous voyez des hommes réunis sans pouvoir s'adresser la parole, ni dans leur atelier, ni au réfectoire, ni dans le lieu où ils reçoivent l'instruction morale et religieuse, ni enfin dans les lieux destinés à leur récréation. Celle-ci consiste en marches et contre-marches des détenus les uns à la suite des autres. On leur a interdit l'usage de la parole pour en faire des ombres, ou des espèces d'automates. Pendant dix ans, vingt ans, pendant toute leur vie, voilà le divertis-
4to k^stjmi': Dr, t a dkfkjvse
scment qui leur est réservé. Leur bouche est close, en tous lieux, par un scellé inflexible, qu'ils ne peuvent rompre sans encourir les rigueurs de la discipline de la prison.
Pénétrez, au contraire, dans une maison de détention, établie sur le plan du régime cellulaire complet; le détenu vit seul dans sa cellule , mais cet isolement ne le condamne pas à un silence perpétuel ; il peut s'entretenir librement avec le contremaître, avec l'aumônier et ses coopérateurs , avec l'instituteur et son adjoint, les surveillans , le médecin , le directeur. Il n'est pas de jour où il n'ait l'occasion de converser avec plusieurs de ces personnes; le seul temps où il sera astreint à un silence forcé, sera celui de la récréation, parce qu'il devra se promener solitairement dans la cour.
Or, supposez qu'un grand coupable fut réduit à ce genre de vie pendant vingt ans, ou tlurant le reste de ses jours , sa position ne serait-elle pas préférable à celle d'un condamné de la même catégorie , soumis à la règle irritante et douloureuse du silence. Pour moi , j'en suis fermement persuadé ; et plus j'étudie le sort du condamné mis en cellule , moins il m'est possible de m'expliquer les grandes terreurs qu'inspire la vie cellulaire aux amans du silence, comme si le silence dans l'état de communauté n'équi-
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valait pas, quanta ses effets, à la séparation individuelle, et n était pas infiniment plus pénible , puisqu'il oblige l'homme à lutter contre des velléités continuelles d'effusion ou de communication orale, lutte qu'il n'a pas lieu de soutenir dans le régime cellulaire complet j où la parole est entièrement libre.
Je crois avoir démontré que le système de l'emprisonnement individuel est, sinon plus fertile en distractions que celui de nos maisons centrales avant leur dernière réforme, au moins plus lolérable que le régime auquel cette réforme a donné lieu dans le sein de ces établissemens.
La règle du silence gouverne depuis peu toutes les maisons centrales; cependant, on convient que les localités n'y sont pas disposées de manière à garantir , parmi les détenus , l'observation exacte de cette règle. L'essai que Ton vient de tenter est donc tin essai informe, sur lequel on ne saurait asseoir un jugement certain, quant aux effets du principe qui en forme la base. Ce régime, dans tous ses développemens , n'existe qu'à l'étranger et principalement en Amérique et en Suisse. Les difficultés dont il est hérissé dans ces deux pays , l'imperfection de ses résultats , sous le rapport de l'amendement des détenus, imperfection avouée par ceux-là même qui le dirigent , ne permettent pas , à mon sens , de le