CHAPITRE XII
Goût dn peuple pour les spectacles. — Ce goût est répandu autant dans la moyenne que dans la petite industrie. — ■ Empressement de cette partie de la population pour les drames romantiques et pour ceux où figurent des malfaiteurs. — Tendance pernicieuse de ces deux sortes de drames. — Pievue des horreurs et des crimes qui forment le fond du drame romantique. — Récri des écrivains étrangers et français contre les productions auxquelles cette espèce de drame a donné naissance. — Nécessité de régler par une loi l'exercice de la censure dramatique. — Est-il vrai que le théâtre d'un peuple ne saurait être plus sévère que ses mœurs? — Observations à ce sujet. — Mise on scène des malfaiteurs. — Graves inconvéniens des pièces qui mettent en relief de pareils personnages. — Exemples.
De tous les plaisirs populaires le plus vif est celui des spectacles. Chez les classes aisées, la fréquentation du théâtre n'est guère aujourd'hui qu'un passetemps, qu'un sujet de distraction , qu'une affaire de mode; ce n'est plus la recherche d'un goût délicat, ce n'est plus un besoin et encore moins une passion. L'on a émoussé la curiosité du public éclairé pour les jeux de la scène, à force de la stimuler par tou':es sortes de moyens. D'un autre côté , depuis l'établissement du gouvernement représentatif en France,
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il s'est opéré dans les mœurs une révolution qui a dépossédé le théâtre dramatique de son ancienne faveur, pour en investir les assemblées législatives, autre théâtre ou l'on est tout ensemble, acteur et spectateur.
L'habitude des amusemens dramatiques est demeurée tenace et invariable dans la moyenne et la petite industrie , et surtout parmi les commis marchands, les ouvriers et les apprentis. C'est cette classe ou plutôt cette multitude de spectateurs qui défraie la représentation des drames extraordinaires et monstrueux mis au jour depuis quelques années, par une école dont la muse en délire semble se complaire dans le viol, l'adultère, l'inceste et le meurtre. Le public blasé des oisifs ne manque pas , au reste , d'accourir le premier à ces drames pleins d'atrocités et de frayer le chemin à la foule des spectateurs.
Il est une autre classe d'écrivains qui, pour exciter la curiosité du vulgaire, par un attrait non moins puissant, s'est attachée à mettre sur la scène, des malfaiteurs doués d'une étonnante habileté dans la science du crime , qui leur fait jouer le principal rôle, et livre à leurs saillies, à leurs lazzis , et à leur moquerie mal déguisée, les agens de l'autorité ainsi que les autres personnages mêlés aux évènemens de
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la pièce. Il n'est donné qu'à eux de captiver l'attention du spectateur. Audace, sang-froid, fertilité d'esprit, gaîté piquante dans les propos , tout ce qui peut intéresser le public, le divertir, on le retrouve en eux. Ils se jouent de la vie des hommes avec la plus froide cruauté, et leur insouciance avant et après la perpétration du crime est entourée de tels dehors, assaisonnée dételles bouffonneries, que l'indignation est étouffée dans le cœur par ces infâmes facéties, à l'instant même où elle serait près d'éclater.
Quiconque a vu représenter ou lu XAuherge des Adrets et Rohert-Macaire , drames célèbres parmi le peuple , reconnaîtra sans peine la justesse de mes observations. Il est impossible de pousser plus loin la science du genre. C'est le triomphe , c'est l'apothéose de l'audace dans le crime. Les honnêtes gens et la force publique sont mystifiés d'un bout à l'autre dans ces deux drames. Robert-Macaire et Bertrand, voleurs de profession, en sont les héros, et après avoir échappé à la mort comme par miracle dans la première pièce , ils y échappent de nouveau dans la seconde, en se sauvant à l'aide d'un ballon.
La tendance de l'une et de l'autre école est d'une extrême immoralité. Je suis loin de vouloir leur imputer cette tendance à mauvaise intention , mais je