‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, et des moyens de les rendre meilleuresChapitre 93 sur 156 · RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS · texte numérisé non relu

RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS

mais reproduire (i). Toutefois , en nous rangeant à l'avis de l'académie, nous avouerons qu'à sa place nous n'aurions pas opiné dans des termes aussi illimités. En effet, il est bien vrai que les inductions tirées par M. Moreau-Ghristophc, et par elle-même, des documens recueillis dans les divers pénitenciers de l'Amérique , sont exactes et inattaquables ; mais ces inductions auraient dû être circonscrites dans des limites précises, puisque la mise en vigueur du système de la réclusion séparée ne date, à Cherry-Hill, que de la fin de 1827, et que les données fournies par ce pénitencier ne comprennent que douze années en tout , ou plutôt huit années , les seules sur lesquelles nous ayions des renseignemens positifs, en ce qui touche la question de santé physique et intellectuelle des détenus.

Je crois donc que l'académie aurait fait sagement si elle avait assigné à la détention continue et séparée, ne fut-ce que par conjecture, un terme au-delà duquel elle se serait abstenue de porter un jugement assuré sur les effets de cette détention privée d'exercice momentané, à l'air libre. Quelque délétère que soit au physique comme au moral, la vie commune de nos prisons et la vie libre des malfaiteurs, ce

(i) f^oy. le nicnioire déjà cilé, et le rapport fait à l'Académie royale de médecine {Bulletin de l'Jcad, royale de médecine, Paris, i83y, t. 3, p. 372).

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n'était pas une raison, ce me semble, pour en conclure qu'un détenu renfermé pendant vingt ans ou durant toute sa vie dans une cellule, même avec les tempéramens du système américain, avait autant de chances de vie qu'un prisonnier français envisagé dans l'état de communauté. On pourrait faire l'observation, au nom et pour la défense de l'académie, qu'à un reproche indéterminé, dirigé contre le principe de l'isolement, elle a répondu par une solution générale, et en cela on aurait raison. Mais cette observation, si je ne me trompe, n'ôterait pas à la mienne sa justesse.

Quoi qu'il en soit , et quelque restriction que l'on veuille apporter à l'opinion de l'académie , on ne niera pas que la réclusion individuelle telle que l'étude et la discussion l'ont faite en France, c'est-àdire interrompue à certains jours par des exercices extérieurs , ne tranche complètement la difficulté, et que ce système, d'après le sentiment de l'académie, ne doive faire taire tous les scrupules, relativement à la question sanitaire considérée dans ses termes les plus étendus. Nous ne nous arrêterons donc pas davantage sur ce point.

Les écrivains et les administrateurs opposés à l'application du principe de la séparation disent que ce principe n'a pas, quant aux relations visuelles, toute la portée qu'on lui attribue , du moment que

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les malfaiteurs, comparaissant devant les cours d'assises en présence de leurs complices et d'un public nombreux, peuvent, après leur libération, être exposés, par suite de la publicité des débats, aux dangers résultant de la promiscuité des détenus.

On ne saurait raisonnablement exiger du système de Pensylvanie qu'il étende son influence hors de la maison de prévention ou de la prison destinée à recevoir le condamné pendant la durée de sa peine, car ce n'est que là qu'il opère. Pour apprécier cette influence avec impartialité, il faut la comparer avec celle du système de détention fondé sur le silence, et les soumettre toutes deux aux mêmes conditions. Or, en procédant ainsi, la question se trouve résolue de la manière la plus décisive en faveur du principe de la séparation individuelle. Il y a une différence du tout au tout , quant au résultat logique , entre l'action de ce principe et celle du principe silencieux dans lequel se résume le système d'Auburn et tous les systèmes auxquels il a donné naissance en Europe. Du reste, je ne nie pas que l'inconvénient signalé ne soit réel, mais il est très faible. 11 existe dans tous les systèmes d'emprisonnement, et il n'y a rien au monde qui puisse le prévenir, à moins qu'on ne supprime la publicité des débats. D'ailleurs cet inconvénient n'aggrave pas les r-apports antérieurs et

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réciproques des coaccusés, et il est insignifiant à l'égard du public, dans la mémoire duquel les traits du visage d'un accusé ne laissent qu'une trace fugitive.

Lorsqu'au retour de MM. Demetz et Blouet on agita de nouveau la question de savoir si le système de l'emprisonnement individuel tel qu'il est pratiqué aux États-Unis serait admis en France , on objecta que ce système était incompatible avec le caractère français, qui est vif, léger, communicatif et plus sociable que celui d'aucun autre peuple. M.Ramond de la Sagra, à qui nous devons un journal de son voyage en Amérique, plein d'utiles observations, est un de ceux qui ont émis cette opinion. Il a énoncé et motivé la sienne dans une lettre annexée au numéro du mois de mars 1887 de la Revue Britannique. Il se fonde sur ce que le Français est loquace^ autant que l'Américain est réservé et silencieux.

Je pourrais écarter cette objection en disant qu'elle n'est pas concluante; car on n'a jamais eu la pensée d'imiter servilement chez nous le système pénitentiaire qui, aux États-Unis, est basé sur le principe de la séparation, et présentement moins que jamais; d'ailleurs, il n'est pas exact d'avancer que le principe américain de la séparation tende à priver le détenu des douceurs de la sociabilité. La faculté qu'il a de s'entretenir avec le directeur, les minis-

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très des divers cultes, le médecin , les contre-maîtres, les employés et les visiteurs de la prison, exclut complètement cette idée. On a voulu, en le séques* trant, le préserver du contact des méchans, et pour cela on Ta mis en rapport avec les seuls habitans honnêtes de la maison pénitentiaire -, quoi de plus naturel, de plus sage , de plus conforme aux lois de la société civile.

Comme M. Lucas a cru devoir reproduire cette objection, dans une circonstance solennelle (i), je répondrai en même temps à mes deux antagonistes.

Il faudrait d'abord s'entendre sur l'individu qu'on appelle Américain? Cetindividu forme-t-il , peut-il former un type national, distinct et tranché ? à mon sens ; il est bien permis de dire , que l'Anglais , que le Français, que l'Allemand, tous membres de vieilles nations, représentent individuellement un type séparé et caractéristique ; mais l'Américain qui , comme peuple est né d'hier, l'Américain dont les concitoyens pris en masse forment un assemblage d'individus sortis de toutes les nations, un mélange des caractères les plus divers et les plus opposés; l'Américain enfant de l'émigration et qui ne peut espérer de s'étendre sur les terres encore incultes de son vaste continent qu'avec le secours de l'émi-

(i) Discours prononcé à la Société de la morale chrétienne. îS3g.

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gration, ily aurait erreur à en faire un tout compacte, à le représenter sous une forme nationale unique ; il y aurait erreur à prétendre que ce qu'il peut supporter physiquement et moralement, serait insupportable aux Français ou à d'autres peuples.

Pour moi, à juger de l'Amérique par l'origine diverse de ses habitans, j'inclinerais à croire , que par cela seul que l'isolement individuel n'est pas incompatible avec les facultés de l'Américain, il ne doit pas l'être davantage avec celles de tout autre peuple. J'irai plus loin: je n'hésite pas à affirmer, et l'expérience vient à l'appui de mon affirmation, que le Français est organisé de manière à se familiariser plus aisément que tout autre avec la vie solitaire, telle que le système de Pensylvanie perfectionné l'a déterminée.

En effet, les directeurs des pénitenciers américains avec lesquels MM. Demetz et Blouet ont été en rapport, attestent unanimement que les Français se résignent plus aisément que qui ce soit aux privations de l'emprisonnement séparé, et notre caractère national justifie cette assertion. La gaîté et la liberté d'esprit du Français, l'accompagnent non -seulement dans les circonstances ordinaires de la vie, mais dans l'adversité, dans le danger. Sous la tyrannie sanguinaire du comité de salut public, à une époque où les dé^

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tenus politiques ne sortaient de prison que pour aller à réchafaud, ces infortunés égayaient jusqu'au dernier moment leur captivité par les jeux de l'esprit et de Timagination, et cette sérénité ils la tiraient non-seulement d'une bonne conscience, mais d'un caractère hardi et insouciant, d'un caractère trempé pour le danger. Sur les champs de bataille, en présence du feu ennemi , la gaîté se mêle à l'enthousiasme dans les rangs de nos armées, et donne à la valeur de nos soldats un éclat inaccoutumé qui frappe d'admiration ceux-là même qui les combattent. Pourquoi le Français qui par les dons heureux de sa nature sait charmer les angoisses des situations les plus cruelles, affronter les hasards les plus périlleux, ne supporterait-il pas avec résignation les entraves d'une situation qui, pour être ignominieuse, n'en est pas moins propre à faire ressortir sous un autre aspect les traits distinctifs de son caractère? L'objection que nous réfutons n'est donc pas fondée; elle prouve même contre ses auteurs, car ces derniers tout en alléguant que le Français est naturellement loquace, proposent par une sorte d antinomie de l'assujettir au régime inflexible du silence, comme si ce régime répondait mieux à son caractère ouvert et communicatif, que le régime de la séparation individuelle où la solitude et le silence sont journel-

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lement interrompus par des visites réglées et adoucis par le travail.

M. Ramond de la Sagra ajoute à l'objection que nous venons de réfuter , que le ressort religieux est indispensable pour assurer le complet développement du système basé sur la séparation , et que ce ressort étant très affaibli en France, uiie des conditions vitales du système ne pourrait être accomplie, ce qui le rendrait impraticable : essayons de répondre à ce nouveau doute qui a été reproduit plus d'une fois.

11 est bien vrai qu'en France , les idées religieuses n*exercent pas sur les esprits le même ascendant , la même autorité qu'en Amérique. Mais est-ce à dire que ces idées , associées aux grandes vérités de la morale, né seraient pas un ressort puissant pour réveiller, dans le cœur des détenus, des sentimens honnêtes , et pour leur faire goûter la pratique des devoirs de la vie sociale ? je suis loin de le penser.

En examinant les moyens qui seraient de nature à donner à la religion de l'autorité sur les âmes, parmi les classes ouvrières, nous avons fait observer qu'il fallait que le clergé s'appliquât à étudier lesmœurs et les faiblesses de ces classes, et que ses instructions morales et religieuses fussent adaptées à ce point de vue.

Sans vouloir établir le moindre parallèle entre des ouvriers honnêtes et des condamnés, nous dirons

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qu'il y a même raison de procéder à l'égard de ceux-ci qu'à l'égard des premiers. La religion devrait même abdiquer momentanément ses formes ordinaires , pour s'insinuer avec plus de facilité dans les cœurs incultes et endurcis des criminels, dont l'éducation lui est confiée. Les idées religieuses, dans leur orthodoxie, n'auraient aucune prise sur des hommes dépourvus de toute croyance , et par dépravation et par orgueil. Instruits de la tiédeur publique pour tout ce qui est exercice de religion , ils seraient d'autant moins portés à contracter des habitudes de ce genre, que, devenus libres, ils pourraient s'en dispenser impunément et sans scandale.

Le concours de la religion, que la réclusion séparée exige plus impérieusement et comporte mieux que tout autre mode de détention , pourrait donc être employé en France aussi bien qu'en Amérique , et comme tempérament et comme moyen de réforme. Mais ce concours ne serait efficace qu'autant qu'il prendrait son point d'appui dans la morale. Au lieu d'affecter de voir une marque de tiédeur religieuse et même d'incrédulité dans le langage de ceux qui invoquent l'alliance de la morale et de la religion, et qui convient les prêtres de toutes les églises, à se rallier à ce symbole sacré, le clergé ferait plus sagement s'il voulait reconnaître dans l'unanimité de ce vœu,

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