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des fils de famille répudiés par leurs proches pour leurs désordres et la dépravation de leurs moeurs, des condamnés libérés; en un mot, des gens plus ou moins lettrés de toutes les conditions, et formant le rebut de la société. A côté d'eux, et cela est pénible à dire, on voit des jeunes gens irréprochables et pleins d'instruction, que le défaut de fortune ou d'emploi, et quelquefois des circonstances malheureuses et imprévues ont réduit au métier de copiste ou de rédacteurs de pétitions pour subsister. On y remarque aussi d'honnêtes pères de famille. Cette dernière classe est très recherchée par les entrepreneurs; ils en forment la partie sédentaire de leurs employés, et, autant que possible, ils les tiennent séparés des premiers. Cette séparation, qui malheureusement est fort difficile, à cause de l'étroitesse ordinaire des localités, est sollicitée par tous les bons sujets, moins dans un esprit de délicatesse et de moralité que pour n'avoir aucun contact avec des hommes dont le voisinage inspire un profond dégoût, à cause de leur affreuse saleté.
Les vices principaux de la classe dépravée des écrivains sont l'ivrognerie, la gourmandise, le jeu et la paresse; les plus paresseux et les plus corrompus vivent tour-à-tour d'expéditions et de rapine. C'est de cette tourbe d'individus qu'est sorti Lacenaire, ce-
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lèbre par ses crimes autant que par ses excès. Les habitudes de ce scélérat bel esprit étaient celles d'un épicurien sans foi ni loi. Un des entrepreneurs qui l'avait employé le plus me les a racontées. Ses penchans les plus vifs étaient le jeu et la bonne chère; ce qu'il ne donnait pas au premier, il le consumait pour satisfaire sa gourmandise. Il lui fallait des mets recherchés, des primeurs. Il dépensait de huit à dix francs à son déjeuner ou à son dîner. Il était amateur passionné du café, dont il prenait cinq à six tasses par jour. Le faux et le vol pourvoyaient à ses appétits, à ses fantaisies et à sa passion pour le jeu. Quelquefois il recourait au travail; mais sur la fin de sa carrière criminelle, il s'était voué corps et âme à la déprédation et à l'assassinat. Avant qu'il eût tout-à-fait brisé avec l'ordre social, c'est-à-dire pendant qu'il travaillait encore dans les bureaux d'écrivain, il était recherché pour la netteté de son écriture et la promptitude de son expédition. Il lui arrivait quelquefois d'entreprendre la copie d'une pièce d'écriture considérable, excité par l'appât d'un gros salaire, et de ne pas désemparer pendant vingtquatre heures et même quarante-huit heures, si ce n'est pour ses repas. Sa tâche finie, il dévorait au jeu ou dans un déjeuner le fruit de ses veilles laborieuses. Du reste, Lacenaire n'était pas un commis
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proprement dit; il lui répugnait de s'assujettir à une occupation régulière. Il ne prenait la plume que par occasion, et dans des momens de détresse qui doivent être nécessairement fréquens chez des hommes de cette espèce.
Dans le nombre des employés qui nous occupent, il n'est pas rare de rencontrer des individus qui joignent au goût de la bonne chère les habitudes du cynisme le plus dégoûtant. Leur mise ne ressemble à aucune autre, à cause de sa saleté et de son délabrement. Les haillons de la misère offrent sans doute un aspect qui repousse ; mais l'éloignement qu'on éprouve à la vue d'un malheureux trouve souvent un contrepoids dans l'humble et douce tristesse de son regard, et dans le ton suppliant de sa voix, tandis que celui qu'inspire l'aspect d'un commis aux écritures souillé dans ses vêtemens en guenilles autant que déréglé et fantasque dans ses appétits, a quelque chose d'insurmontable, comme le sentiment causé par le spectacle d'un objet immonde. Il n'est pas inutile d'observer que les commis les plus habiles appartiennent à cette catégorie de gourmets fangeux, en même temps qu'ils sont des buveurs désordonnés. On m'a cité un ancien marin, doué d'un talent remarquable pour l'autographie , qui, au cœur de l'hiver, n'avait pas de chemise sur le
corps, et cachait sa nudité en fermant son gilet avec une épingle. Cet individu, qui était à peine vêtu, et qui, à son dénûment, joignait une saleté nauséabonde, dépensait de temps à autre de cinq à six francs à son dîner. Un jour que la recette avait été abondante, il offrit naïvement à son patron de venir manger avec lui une perdrix aux choux. L'honnête entrepreneur lui répondit que c'était un mets trop recherché pour lui , et qu'un père de famille pauvre devait vivre frugalement. Ces hommes épris de la bonne chère sont, en outre, grands consommateurs de café et de liqueurs fortes. Ils semblent n'estimer que les jouissances animales; car, indifférens aux avantages d'une mise propre et convenable , ils habitent les garnis du plus bas étage, et couchent sur des grabats pleins de vermine, à quatre sous la nuit.
La passion du jeu condamne ceux de ces malheureux qui en sont subjugués à des privations qui nous paraîtraient intolérables, si la passion ne suffisait pas pour expliquer les choses les plus extraordinaires. Nous parlerons de cette catégorie dans le chapitre des joueurs.
Les paresseux offrent un sujet d'étude aussi curieux qu'instructif. La paresse est un des vices qui, chez l'homme, sont les plus opiniâtres et les plus
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pernicieux. Elle engourdit ses facultés physiques et morales; on dirait par fois qu'elle les enchaîne ou qu'elle les glace. Gomment concevoir autrement l'apathie de ces êtres qui ne se résignent à travailler que pour ne pas mourir de faim. Travail ou peine (je veux dire châtiment), c'est tout un, à leur gré. Aussi combien de ces lâches copistes, qui pouvant, au moyen d'un labeur modéré, gagner de vingt à trente sous par jour, regimbent contre l'assiduité à laquelle ce gain les obligerait, et préfèrent gaspiller leur journée, en se contentant d'expédier tout juste assez pour obtenir un chétif salaire de six à huit sous. Pour eux, ne rien faire est îe bonheur suprême. Ils s'inquiètent peu de leur nourriture; car, à déjeuner, ils se nourrissent avec du pain sec et de l'eau; et à l'heure du dîner, ils se rendent chez le gargotier, où ils se font servir un plat de quatre sous, qui est toute leur pitance. Il leur suffit de deux à trois sous pour se procurer un gîte. Les vêtemens de ces malheureux sont si usés et si sales, qu'ils en sont infects. Ils ne songent à les remplacer qu'au dernier moment. Ainsi ont-ils besoin d'une chaussure, ils parcourent les bureaux d'entrepreneurs, pour gagner de deux à trois francs, et ils achètent une méchante paire de bottes à demi usées. Ils font de même pour les parties de leurs vè-
terriens qui sont hors de service. Les entrepreneurs, tout en méprisant ces hommes énervés et abrutis, ne laissent pas de les ménager, parce que dans les cas de travaux extraordinaires ils ne sauraient s'en passer. La mollesse et l'incurie qu'ils rencontrent chez eux, même dans ces occurrences, est telle, qu'ils sont obligés de recourir aux instances les plus pressantes pour les déterminer à accepter du travail. Il en est qui, pour les fixer plus sûrement, leur laissent le choix des expéditions, et consentent à garder pour eux-mêmes la besogne la plus pénible et la plus fastidieuse. Est-il étonnant que des hommes ainsi faits attirent à eux les malfaiteurs par une affinité secrète, c'est-à-dire par la paresse, et qu'ils s'en rapprochent eux-mêmes par la même cause? Est-il étonnant qu'ils passent pour chercher un surcroît de salaire dans les diverses pratiques du dol.
Les étudians, nous en avons fait la remarque, sont unis entre eux par les liens d'une confraternité pleine de charmes. Cette union est due, moins à l'esprit de corps qu'à une sympathie douce et vive, qui les porte à se soutenir et à s'entr' aider réciproquement dans les épreuves quelquefois difficiles du temps de leurs études. Quoique cet esprit de bienveillance mutuelle établisse entre eux une sorte de communauté, il se concentre pourtant d'une ma-
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nière toute particulière dans de petits groupes d'amis qui mettent en commun leurs peines aussi bien que leurs plaisirs, et qui forment autant de sociétés distinctes aux cours, au café, à la promenade, et dans tous les lieux où le public se rassemble. Ces sociétés, sans être compactes, n'en subsistent pas moins, et leurs membres agissent dans le même lieu, suivant des inclinations qui leur sont communes. Ils sont attirés ou éloignés par les mêmes causes. Cela se voit principalement dans les cafés. Le grief de l'un des habitués contre le maître de l'établissement est partagé par ses amis, qui font retraite ou demeurent avec lui, selon qu'il est ou n'est pas satisfait des explications qu'il a reçues de celui qui l'a blessé.
L'étude et le plaisir, tel est le programme de la vie de l'étudiant. Les séductions du plaisir l'emportent d'abord de beaucoup sur celles de l'étude; mais l'expérience et la raison ne tardent pas à rétablir la balance.
Le trait de mœurs le plus saillant chez l'étudiant, c'est la cordialité. Il s'empresse d'en donner des témoignages à ses amis dans toutes les rencontres : l'un d'eux est-il malade, il est secouru par les autres avec le plus actif dévoûment. Ils le soignent, ils le veillent; aucune peine, aucun détail domestique ne
leur coûte. Hors des cas de maladie, ils ne sont pas moins prompts à s'obliger : ils se prêtent nonseulement de l'argent, mais des parties de leurs vêtemens. Les moins aisés sont naturellement ceux qui recourent à ce dernier expédient, et une pareille nécessité ne change rien aux rapports d'intimité qui existent entre celui qui prête et celui qui reçoit. Parmi les étudians, comme chez tous les jeunes gens, l'ordre et la prévoyance ne sont pas toujours rigoureusement observés, même par les plus sages. Aussi les embarras financiers sont-ils fréquens chez quelques-uns. Ces embarras sont souvent très grands; celui qui les éprouve n'est réduit à une telle extrémité que par son inconduite. Les femmes et le jeu sont les causes habituelles de ces dérangemens. L'étudiant use de toutes sortes de moyens pour suppléer à l'insuffisance de ses ressources pécuniaires. Il engage ses habits et ses bijoux au Mont-de -Piété. Il est des pères de famille qui ont été dans la nécessité de dégager jusqu'à quatre fois les vétemens de leurs fils. Ceux-ci, en cas de pénurie, commandent à leurs tailleurs un habit, dont ils n'ont pas besoin, tout exprès pour le déposer au Mont-de-Piété, et se procurer quelque argent. Il en est qui, ayant emprunté à un camarade son meilleur habit, dans un moment de détresse,