ACTION COMPARÉE DU PHILOSOPHE
en haleine pour maîtriser leurs mauvaises passions. Outre ces assurances contre eux-mêmes , auxquelles ils avaient donné un si grand développement, ils avaient constitué la force légale répressive d'après des bases tellement énergiques , qu'elles touchaient à la barbarie.
Nous devons nous applaudir, sans doute, d'avoir adouci notre système pénal; mais en restituant à la justice et à l'humanité ses droits imprescriptibles, n'avons-nous pas nous-mêmes dépassé les limites imposées à la pitié par l'intérêt bien entendu de la société? C'est ce que nous aurons l'occasion d'examiner ailleurs. Pour le moment, confessons que les remparts du monde moral sont à moitié démantelés, et que le clergé, sa milice naturelle, peut seul les réparer et les affermir.
Malgré la surveillance continue et énergique dont le clergé doit être l'objet comme corps hiérarchique et puissant, il n'est pas possible de nier que son influence sur les destinées d'une nation ne soit permanente et d'autant plus active , que son dévoûment appartient sans partage à toutes les classes de la population, et plus particulièrement aux classes malheureuses. Cette abnégation personnelle, ce détachement de tout lien de famille qui fait du prêtre catholique un véritable soldat, imprime une force
ET DU PRETRE POUR MORALISER LES MASSES. s33
singulière à toutes les opérations de son esprit, à toutes les facultés de son âme. Son obéissance à la discipline ne contribue pas moins que son ardeur apostolique à vivifier et à propager les oeuvres charitables qu'il a créées ou auxquelles il s'est associé. De là vient que les membres des communautés religieuses ne craignent pas de se confiner dans une prison, dans un hospice, non pas pour catéchiser, mais pour servir, dans l'acception la plus humble de l'expression , le pauvre aussi bien que le prisonnier; de là vient que le prêtre sait employer à la civilisation des mœurs et le zèle que son propre cœur lui inspire et celui des âmes enflammées de l'a mour de l'humanité que son impulsion vive et pieuse entraîne à sa suite par une irrésistible sympathie.
J'estime beaucoup la philosophie ; je l'aime lorsqu'elle est sage, douce et compatissante. Mais s'il est donné au philosophe d'agir dans l'intérêt de son prochain aussi bien que de discourir, il faut avouer que le premier lot n'est pas celui pour lequel il montre le plus d'inclination. Les établissemens charitables dus à la philosophie sont rares; et quand elle parvient à en fonder, ils durent peu, ils languissent faute de vigueur morale; c'est cette vigueur, au contraire, qui fait prospérer ou qui soutient les œuvres empreintes du cachet de la reli-
234 EXAMEN DE LA PEINE DE l'eMPMSONNEMENT
gion. Qu'on explique cette différence comme on voudra, il n'en est pas moins vrai qu'elle est frappante, qu'elle éclate à tous les yeux* Le philosophe vit en lui, il médite sur les passions, sur les misères du genre humain; il travaille quelquefois à se rendre meilleur, disserte volontiers sur le bien et sur le mal: en un mot, sa charité parle, donne, mais elle n'agit pas ou elle agit mollement.
Dans cette situation et lorsque la France est agitée par tant d'intérêts, par tant de mauvaises passions, n'est-il pas d'une bonne philosophie de tendre la main au clergé, de l'encourager en le contenant, et de favoriser les efforts qu'il est prêt à faire pour gouverner doucement les masses par l'autorité de la morale religieuse ? Quant à moi , sans me dissimuler ce que l'on peut alléguer contre l'action du clergé , j'ai la conviction que cette action ne saurait être suppléée par aucune autre.
Quelques fabricans ont émis le vœu que l'on combattît l'ivrognerie en frappant d'un droit plus considérable les liqueurs fortes et le vin lui-même. Si nous étions en Amérique , je concevrais la probabilité de réaliser ce vœu sans trop d'inconvéniens; mais en France, où les départemens méridionaux tirent leur principale richesse des nombreux vignobles qu'on y cultive, je pense qu'une telle mesure
APPLIQUÉE A L'iVRESSE. $35
soulèverait l'industrie vinicole, qui, dans l'état actuel de l'économie de l'impôt, se trouve déjà surtaxée et a taut de fois réclamé un dégrèvement pour écouler plus aisément ses produits à l'étranger. L'intérêt de l'industrie serait donc un obstacle à une augmentation de taxe, sans compter qiîe les consommateurs modérés , qui forment le grand nombre , seraient eux-mêmes fondés à protester contre une augmentation de droits non réclamée par les besoins publics: ce moyen doit donc être écarté.
On a parlé aussi de prononcer la peiné de l'en> prisonnement contre les personnes dont l'ivresse aurait été constatée , et en cas de récidive d'en in* struire tout le voisinage. Cette peine existe dans quelques contrées de l'Allemagne (i), et elle n'a opposé qu'une barrière impuissante au vice qu'elle avait pour objet de réprimer; d'ailleurs elle ne serait applicable avec la circonstance aggravante, que dans de petites communes, et outre qu'il faudrait à l'administration de ces localités des agens préposés à la surveillance de chaque cabaret, il serait nécessaire d'établir que l'ivresse n'est pas l'effet d'un accident, d'une indisposition momentanée de l'individu, chose fort difficile à prouver, surtout si le prévenu et le
[f) Voy. Annales d'hygiène /?«£/., Paris, i838? t. xx, p. 290, et suiv.