VIE CLAUSTRALE DU MOINE ET DU PRISONNIER
de la population de la prison, jouir jusqu'à trois fois par semaine de l'exercice de la promenade.
La grande objection élevée contre la séparation indivi duelle est d'être moins compatible avec les longues peines que le système de la réunion. Quand on raisonne d'après les faits, on peut espérer de s'entendre; mais quand l'un des deux adversaires se laisse préoccuper par des comparaisons dont les termes n'ont entre eux aucune analogie ; quand au lieu d'étudier les expériences consommées et d'en calculer la portée sur les longues peines, il se livre à des appréhensions qui ont leur source dans le cœur plutôt que dans la raison , il est difficile de redresser la conviction d'une personne ainsi prévenue. Essayons pourtant.
Ce serait, d'abord , commettre une erreur grave que d'établir une similitude sérieuse entre le sort destiné chez nous aux condamnés qui doivent passer une partie plus ou moins longue de leur vie en cellule et celui de ces pieux solitaires qui s'enfermaient jadis dans un cloître pour y mener une vie de jeûnes, de prières et de macérations. La Chartreuse de Saint- Bruno et le couvent de la Trappe étaient des maisons de pénitence autrement rigoureuses que celles qu'il s'agit d'établir en France. Le silence, la solitude, une idée fixe , celle de la mort, les austérités d'une vie
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tourmentée par les visions d'un mysticisme exalté et par des privations continuelles, la sanctification basée sur le cilice et sur le mépris de la vie terrestre ; toutes ces causes réunies devaient faire d'un chartreux ou d'un trapiste, quelque volontaire que fût le sacrifice de ses intérêts, de ses penchans et de ses affections, un homme dont la force d'âme ne surmontait pas toujours de si rudes épreuves; et il n'est pas étonnant qu'à la fin de sa carrière un pauvre moine, assailli par tant de lugubres pensées, et exténué par un long suicide, ne conservât pas toujours l'usage de sa raison.
La vie cellulaire du prisonnier, telle que la comprennent en France les partisans de la réclusion séparée, devrait au contraire être dégagée de toute pratique capable d'attrister la captivité du détenu. Une nourriture abondante , du travail , des encouragemens, des consolations, seraient autant d'adoucissemens à sa situation. Chez le moine, la tristesse était, pour ainsi dire, la voie frayée au salut, tandis que chez le condamné soumis à l'emprisonnement individuel , des habitudes laborieuses , régulières et frugales , ainsi que des sentimens doux seraient réputés les moyens les plus sûrs pour le rendre à la vie civile et le mettre ainsi dans la voie du salut, du moins par rapport à la société. Ajoutez à cela que le
RÉSUMÉ DELA DÉFENSE DE l'emPRISONN. INDIVIDUEL. ^O'J
détenu serait admis à jouir de l'exercice de la promenade, aussi bien que le religieux vivant en cellule, et dès-lors vous pourrez juger non-seulement de la supériorité d'une condition sur l'autre , en ce qui concerne le bien-être matériel ; mais de la facilité avec laquelle il serait loisible au législateur de prolonger^ sans inconvénient pour la santé et la raison du condamné, la durée de sa détention, en cas de récidive ou de circonstances aggravantes du crime qui aurait motivé sa condamnation.
Quand on réfléchit que les reproches dirigés contre l'emprisonnement individuel aboutissent à ce seul point, que les condamnés ainsi détenus sont privés de la faculté de communiquer avec leurs compagnons de captivité, on se demande si une pareille privation est de nature à constituer un grief contre le système de détention qui la rend nécessaire , ou plutôt si ce n'est pas un bienfait pour le prisonnier ayant la ferme volonté de se bien conduire à l'expiration de sa peine. Un homme que la colère ou la vengeance aurait poussé au crime, et qui d'ailleurs serait bien famé, ne s'estimerait-il pas heureux de subir sa condamnation dans un lieu où il serait isolé et préservé par ce moyen du contact de malfaiteurs dépravés et faisant profession de vivre de rapine? La réclusion séparée a-t-elle un autre but?
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Non, sans doute. C'est parce que tous les autres modes de détention sont impuissans à réaliser ce but , que beaucoup de personnes éclairées se sont efforcées de faire prévaloir le système qui organise et garantit la séquestration complète du condamné.
A ne considérer que le fond des choses , il est évident que la résistance ou l'hésitation des adversaires du principe de l'isolement n'a pas d'autre cause que l'impossibilité où se trouve le détenu, placé sous l'influence de ce principe de communiquer avec ses compagons d'infortune; ils ne veulent pas tenir compte des relations journalières qu'il lui est permis d'avoir avec les personnes honnêtes de la maison de force. On a beau leur dire que le rôle de ces personnes sera tout bienveillant; qu'elles suivront avec sollicitude et satisfaction les progrès de la réforme des détenus; qu'elles les encourageront par tous les moyens ; que les condamnés en voie d'amélioration pourront gagner, non-seulement leur estime, mais leur affection , ces considérations les touchent peu ; ils conçoivent qu'un détenu plus malheureux que coupable passe dix ans, vingt ans de sa vie en communauté avec des bandits avérés, qui souilleront ses oreilles, ou tout au moins ses regards, des images les plus impudiques et des paroles les plus infâmes. Mais sitôt qu'il est question de les séparer de cette