‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes (volume 2)Chapitre 322 sur 337 · INCONVÉNIENS DU PATRONAGE · texte numérisé non relu

INCONVÉNIENS DU PATRONAGE

définitive, au même résutlat que la surveillance. En effet, ces sociétés, pour l'acquit de leur conscience, et afin de ne pas se discréditer, seraient dans la nécessité de faire connaître aux. chefs d'ateliers la qualité d'anciens condamnés de leurs cliens, à mesure qu'elles les leur adresseraient. Or, le fait seul de l'accomplissement de cette obligation mettrait le libéré à la merci du chef d'atelier. Celui-ci , par précaution et sans aucune malice, ferait connaître à ses contre-maîtres la flétrissure subie précédemment par leur nouveau compagnon, et cette communication, quoique entourée de toute la prudence possible, ne manquerait pas d'arriver tôt ou tard à la connaissance de l'atelier tout entier, en provoquant dans l'occasion des dédains ou des mots outrageans de la part des contre-maîtres et des ouvriers dépositaires du secret.

Un autre inconvénient viendrait aussi corrompre le bienfait que l'on se serait promis du concours des sociétés de patronage, pour l'amélioration morale des libérés. Le lieu où chacune de ces sociétés se réunirait pour recevoir et entendre ceux qui seraient dans le cas d'avoir besoin de ses bons offices, offrirait à plusieurs d'entre eux, en raison de leur rapprochement, une occasion de scandale ou de rechute, car tous n'y seraient pas conduits par de bons

motifs, et sous prétexte de venir demander du travail, il en est plus d'un qui ne serait attiré que par l'espoir d'ourdir quelque mauvaise trame avec d'anciens camarades de captivité, ou de profiter de la connaissance qu'il aurait faite de libérés amenés par des intentions honnêtes, pour leur extorquer quelque argent, en les menaçant, quand ils seraient sortis, de divulguer leur ancienne position. Ces lieux de réunion tendraient d'ailleurs, par leur établissement même, à paralyser les effets de la réclusion individuelle, puisqu'ils attireraient les libérés sur un même point au lieu de les isoler, et qu'ils signaleraient ceux-ci les uns aux autres, en dépit d'euxmêmes, par suite de leur rapprochement inévitable. Il existe, en matière de police, un principe plein de sagesse : c'est d'éviter autant que possible toute mesure qui aurait pour effet de rapprocher les uns des autres les gens vicieux ou les malfaiteurs. Si la nécessité oblige quelquefois de déroger à ce principe, quant aux vicieux, ce que l'on fait pour les prostituées, qui se trouvent toujours en assez grand nombre dans les dispensaires, il n'y a pas les mêmes raisons de tolérance à l'égard des libérés qui peuvent être dangereux, en même temps que vicieux. On sait tout le mal qu'a produit l'usage établi sous la restauration, de soumettre périodiquement cette classe h. 3o

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d'individus, à des comparutions à jour fixe, devant le chef de la police de sûreté. Ces comparutions donnant lieu à des groupes assez nombreux , il s'ensuivait que les libérés laborieux et rangés étaient exposés pendant plusieurs heures d'attente , aux excitations de toutes les mauvaises passions qui fermentaient dans le cœur des malfaiteurs endurcis. Heureusement, cette mesure pernicieuse, qui offre, du reste, un nouvel argument contre le maintien de la surveillance, ne tarda pas à être supprimée. J'ai cru devoir la rappeler ici, pour éclairer, autant que possible, la question de l'établissement des sociétés de patronage, en faveur des libérés adultes.

J'ajouterai une autre considération. Que ferait la société de placement, si un ouvrier pur de toute condamnation judiciaire, se présentait devant elle dans un moment de crise , de chômage , ou dans toute autre circonstance pour réclamer son appui? Elle répondrait naturellement , que l'objet de son institution ne lui permet pas de s'occuper d'autres personnes que de condamnés libérés. L'ouvrier, en entendant cette réponse , s'indignerait de ce qu'on le jugeât moins digne de protection que des repris de justice , et il irait déblatérant contre les honnêtes philanthropes qui l'auraient éconduit, sans songer que ceux-ci ne pourraient suffire à leur tâchejs'il leur

fallait soigner les intérêts de toutes les classes d'ou-

vriers.

Un magistrat éminent , qui a marqué son passage à la préfecture de police par plus d'une amélioration dans les mœurs, eut à lutter contre un inconvénient analogue, après avoir fondé , rue de Loursine , il y a dix ans, une maison de refuge et de travail, en faveur des malheureux réduits à la mendicité. Aux époques de chômage, il se trouva des individus, qui, croyant que la maison de refuge recueillait sans distinction , tous les pauvres manquant d'oUvrage, vinrent y réclamer du travail , mais ils furent refusés, sur le motif qu'ils ne se livraient pas à la mendicité. Blessés autant que surpris de la cause d'un pareil refus 9 ils exprimèrent tout haut , et avec amertume , leur mécontentement de ce que la prévoyance de l'autorité ou de la philanthropie , ne se fût arrêtée que sur les mendians, lorsque tant de pauvres ouvriers, répugnant par fierté à suivre leur exemple , n'en étaient pas moins dignes d'intérêt et d'assistance.

Le successeur de celui qui avait créé cet établissement , frappé de ce qu'il y avait de contradictoire, entre le but du fondateur, qui était d'extirper la mendicité et les conséquences que nous venons de

gnaîer, jugea prudent de faire fermer la maison

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de la rue de Loursine , de peur qu'elle n'excitât à la mendicité au lieu de servir à l'éteindre , et les bons esprits applaudirent à cette mesure. En toutes choses, a dit le sage, il faut considérer la fin. Il est beau sans doute de faire du bien ; mais ce bien doit être étudié dans ses résultats, et si en profitant à quelques-uns, il est dommageable à la moralité publique, il va contre son but fondamental, qui est de favoriser les bonnes moeurs. Craignons que l'institution des sociétés de placement, ne jette dans le cœur de l'ouvrier un doute fatal, sur les avantages de l'intégrité et de l'honneur; craignons, qu'après avoir ôté une nouvelle issue à la mendicité, en supprimant courageusement l'œuvre charitable d'un magistrat éclairé, on ne fasse du sort du libéré , un objet d'envie pour l'ouvrier, en le confiant aux soins de sociétés de patronage.

On nous objectera que ces sociétés ont été préconisées par nous, à propos de la réforme des jeunes libérés, et que si elles produisent d'utiles résultais dans ce cas, elles pourraient en produire dans l'autre.

Nous pensons, au contraire, qu'il ne serait pas judicieux de conclure d'un cas à l'autre. En effet, remarquez que, là, il s'agit d'enfans, et qu'ici, il est question d'hommes faits. Les jeunes libérés sont

exposés en sortant de la maison de discipline, à toutes sortes de pièges; ils ont à se défier, même de leurs parens , qui ne sont pas quelquefois les moins prompts à dissiper, en boissons ou en ripailles, le faible pécule qu'ils ont amassé durant leur captivité. Il est donc tout naturel que des personnes bienfaisantes se chargent de guider leur inexpérience. D'un autre côté, beaucoup de ces enfans n'ayant ni père ni mère, ou étant rébutés par eux , il faut bien que la charité vienne à leur secours, lors surtout que les parens sont dans la détresse, ce qui n'arrive que trop souvent. Les libérés adultes sont-ils dans la même situation ? Non sans doute ; bien vêtus et nantis d'une somme d'argent qui peut les mettre à l'abri du besoin pendant quelque temps , ils n'auront qu'à écouter les conseils de leur propre raison, pour se préserver des mauvais exemples et pour se livrer au travail qui ne leur manquera pas, s'ils veulent bien le chercher.

Je ne prétends pas que l'assistance prêtée aux jeunes libérés par les sociétés de patronage, soit exempte d'inconvénient. Elle pourrait, si elle n'était pas mesurée et circonspecte, avoir pour effet d'encourager les mauvais parens, à jeter leurs enfans sur le pavé, pour les faire recueillir, élever et patroner aux dépens de la charité publique. Aussi,, quel

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