DU PATRONAGE EXERCÉ PAR, ETC
vriers est fondée sur une justice exacte et bienveillante. Il est sobre de mesures de rigueur; mais quand il y a lieu de sévir, il est prompt et inflexible dans ses résolutions. Il pense, comme tous les industriels instruits et bien avisés, que les contre-maîtres ou sous-chefs d'industrie doivent être investis d'une grande autorité; mais il les surveille , les reprend au besoin hors la présence des ouvriers; en un mot, il les endoctrine de manière à leur inculquer ses propres maximes et à les rendre inaccessibles aux séductions du cabaret, ou à d'autres tentations non moins fâcheuses , écueil ordinaire des conducteurs d'ouvriers; il visite ses ateliers, stimule et encourage les travailleurs, qui sont toujours à sa disposition, ne chômant ni le lundi, ni même le dimanche, quand il le faut. Sa prévoyance ne sépare jamais ses intérêts de ceux de ses ouvriers; je parle des ouvriers qui composent la partie fixe et permanente de sa maison, et c'est le plus grand nombre. Ainsi , il combine ses opérations , de façon à ménager constamment de l'ouvrage à ces derniers , pendant la saison rigoureuse, quoique ces sortes de travaux ne lui procurent aucun profit. Le salaire étant alors moins élevé , il y supplée par des avances dont il se rembourse sur les premiers salaires , lors du retour des grands travaux. Que dirai-je de la
INC0NVË*NIENS DE 1,'lNDUSTRIE SANS PATRONAGE. 3o3
discipline morale ? elle est telle que , d'anciens ouvriers qui s'étaient séparés de lui, pour se soustraire aux liens de cette discipline , viennent en réclamer le joug salutaire avec instance, dès que leur santé est altérée par les excès de l'intempérance. Ces retours, presque toujours bien accueillis, sont plus éloquens que les éloges que je pourrais donner à la prudente fermeté de l'homme de bien , qui a su introduire avec tant de bonheur la sobriété, le goût du travail et l'économie, parmi les ouvriers placés scus sa direction.
L'industrie qui ne revêt point la forme régimentaire, mais qui procède isolément et sous forme d'intérêts distincts et tranchés, vit en elle-même et se concentre dans une espèce d'égoïsme. Le spéculateur qui possède le nerf de l'industrie, c'est-à-dire les capitaux, dirige et féconde la production uniquement pour alimenter et exercer son commerce , lequel consiste dans la vente et l'écoulement des produits. Tant que cet écoulement dure et que le spéculateur obtient exactement des retours en espèces ou en marchandises, la production ne se ralentit pas, mais dès qu'il y a encombrement sur les marchés et que les produits ne peuvent plus se placer avantageusement, ce même spéculateur arrête ses commandes, heureux lorsqu'il les arrête à temps,
3o4 INCONVÉNIENS DE i/lNDUSTRIE SANS PATRONAGE.
car l'amour du gain est une passion qui enivre, qui aveugle comme toutes les passions, et il est rare que l'âpreté de ce sentiment n'imprime pas aux spéculations du commerce un essor démesuré.
Il suit de là que le ralentissement ou la cessation de la production pèse principalement sur les chefs d'ateliers et leurs ouvriers, par la raison que les premiers n'ont d'autres capitaux que leurs métiers, quand toutefois ils leur appartiennent en propre, et les seconds , vivant au jour le jour, se trouvent bientôt au dépourvu, faute d'ouvrage. Ces deux situations , quoique différentes dans la hiérarchie industrielle et par conséquent dans la répartition des salaires, finissent toutes deux par la misère, dès que le chômage se prolonge. En effet; si le chef d'atelier est plus aisé que l'ouvrier, il supporte des charges étrangères à celui-ci et qui aggravent d'autant l'embarras de sa position. Le chef d'atelier , supposé même qu'il eût pu faire quelques économies, n'en serait pas moins hors d'état de venir au secours de ses ouvriers, puisque ces économies formeraient sa seule ressource. Les faibles existences, dans le genre d'industrie qui nous occupe, sont donc livrées à toutes les difficultés de la mauvaise fortune, sitôt que les conjonctures deviennent critiques; ce qui n'a pas lieu aussi brusquement ni d'une manière aussi générale
INCONVÉNIENS DE i/lNDUSTRIE SANS PATRONAGE. 3o5
dans Tordre industriel, où toutes les existences se tiennent depuis la plus élevée jusqu'à la plus petite. Je ne disconviens pas que ces deux formes d'industrie sont loin d'offrir les mêmes avantages sous le rapport de la stabilité ; qu'ainsi l'industrie lyonnaise fabrique en grande partie des produits de luxe, sujets par cela même à tous les changemens de la mode, tandis que l'industrie de Sedan et d'Elbeuf s'exerce sur un genre de produits qui n'est pas de nature à cbanger, si ce n'est quant aux objets de fantaisie, formant la partie la moins considérable de la fabrication. En tenant compte de ces disparités, on pourrait donc admettre que les chefs de l'industrie la plus stable devraient dans les temps de crise s'imposer des sacrifices plus étendus que les chefs de l'industrie la plus mobile, et un tel état de choses, bien qu'il ne créât qu'un palliatif pour adoucir les souffrances des classes ouvrières, occupées par cette dernière industrie, n'en serait pas moins une sensible amélioration, puisqu'il fournirait à ces classes le temps et les moyens de procurer un autre travail à leurs bras.
La discipline et la règle exigent une certaine contrainte morale de la part de celui qui s'y soumet; il faut pour le disposer à recevoir et à porter les liens de cette discipline, l'attirer par l'appât de quelques
3o6 INCONVÉMENS DE i/lNDUSTRIE SANS PATRONAQE.
avantages capables de lui en faire sentir le prix, jusqu'à ce que l'expérience l'ait mis à même de reconnaître que la règle dans l'exercice de l'industrie comme en toutes choses, a une utilité essentielle , et qui profite à celui qui la pratique, non moins qu'à celui qui l'impose. C'est dans ce but que nous avons cru devoir placer ici les observations qui précèdent , sur le patronage de l'homme industrieux à l'égard des ouvriers dont il emploie le travail. Ce patronage est, à notre sens , le lien le plus fort de la discipline , en ce qu'il a pour effet d'en relever, d'en moraliser l'influence, et d'attacher l'idée du devoir à des pratiques, où , sans son concours, on n'aurait pu voir que les prescriptions de la force. On a objecté à cela, que les entrepreneurs n'étaient pas tous également en état de s'imposer les sacrifices que comporte l'emploi du patronage ^ que tous ne travaillaient pas avec leurs propres fonds, et qu'il n'y avait que cette dernière classe d'entrepreneurs qui pût, sans trop de gêne, accepter les conditions d'un ordre de choses ainsi organisé. Cette objection n'est pas concluante; en effet, il n'est pas d'entrepreneurs, quelle que soit l'importance de ses capitaux, qui, même dans le cours habituel de ses affaires , ne recoure au crédit et aux ressources des prêteurs } nonseulement il paie à autrui l'intérêt des fonds qu'il