‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes (volume 2)Chapitre 75 sur 337 · INFLUENCE DES CONTRE-MAITRES SUR LES OUVRIERS · texte numérisé non relu

INFLUENCE DES CONTRE-MAITRES SUR LES OUVRIERS

emprunte, mois il se paie à lai-même l'intérêt de ses propres capitaux , de sorte qu'en réalité , il est soumis aux mêmes lois d'économie politique , que celui qui spécule avec des fonds qui ne lui appartiennent pas ; car, celui-ci , au lieu de payer des intérêts à des tiers et à lui-même , comme le premier, ne compte qu'avec ses prêteurs.

Après la vigilance et les bienfaits du chef d'industrie , les ressorts les plus sûrs et les plus utiles de la discipline sont les contre-maîtres et en général les ouvriers ayant le titre de sous-chef. Placés par la nature de leurs fonctions entre celui qui dirige l'industrie et l'ouvrier , ils servent d'organes à l'un comme à l'autre ; ils transmettent les ordres du premier, aussi bien que les demandes , les représentations , et les griefs du second. On ne saurait mieux les comparer qu'aux sous-officiers de l'armée qui s'interposent également par suite des devoirs de leur grade entre les officiers et la troupe.

Le rôle d'un contre-maître bien compris n'exige pas seulement de la part de celui-ci des qualités industrielles peu communes, mais aussi des qualités intellectuelles et morales capables d'exercer de l'ascendant sur l'esprit des travailleurs confiés à sa surveillance. Le contre-maître est tout ensemble un ouvrier et un administrateur ; cette dernière qua-

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lité doit néanmoins dominer en lui parce que son principal mandat est de suppléer le chef d'entreprise auprès des ouvriers. C'est à titre d'administrateur, qu'on peut attendre de lui un concours efficace pour l'introduction ou l'affermissement de la discipline dans son escouade, et par discipline j'entends ce qui touche à l'exactitude dans le travail, à l'obéissance, comme ce qui intéresse les bonnes mœurs. L'intelligence , le tact et la mesure l'aideront sans doute beaucoup à captiver les esprits, mais cet assemblage de qualités, quoique précieux, serait insuffisant pour atteindre la partie morale du but s'il n'y joignait l'exemple d'une vie régulière ; je dirai plus , en matière de mœurs, il faut que le chef d'industrie soit lui-même à l'abri de toute critique , sinon les leçons qui émaneront de lui ou de ses délégués seront dépourvues d'autorité et tout-à-fait infructueuses.

Plusieurs bons esprits qui s'occupent avec sollicitude de l'organisation de l'industrie ont invité les économistes à rechereher et à déterminer qu'elle pourrait être la part d'influence des ouvriers intelligens , honnêtes et laborieux dans l'amélioration morale de la masse des travailleurs.

Un simple ouvrier, quelque honorable qu'il fût par son habileté et sa bonne conduite, ne saurait prétendre à une influence marquée sur ses compagnons,

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parce que, n'étant que leur égal, il n'aurait aucun droit de leur faire des représentations, et encore moins des reproches. Son exemple serait utile comme exemple moral. Là se bornerait toute la portée qu'on pourrait en attendre; les sous-chefs seuls dans les mêmes conditions données seraient à même de contribuer puissamment à la réforme des mœurs des ouvriers placés sous leurs ordres, et la raison en est qu'investis chacun dans leur sphère , de l'autorité de leurs chefs, ils auraient qualité, non-seulement pour donner des conseils , mais pour faire des représentations d'autant plus persuasives qu'elles seraient plus en harmonie avec leur propre conduite.

En dernière analyse, tous ceux qui ont vécu au milieu des ouvriers, ou qui ont fait une étude attentive de leurs mœurs , n'hésitent pas à penser et à dire que la réforme de celles-ci tient en grande partie à la façon d'agir des entrepreneurs. Les informations, que j'ai recueillies à cet égard , sont parfaitement concordantes entre elles , et leur exactitude m'inspire d'autant plus de confiance qu'elles viennent d'être confirmées par une publication récente de M. Villermé , membre de l'Institut, publica tion remarquable par le dévoûment consciencieux du philosophe, autant que par les vues judicieuses

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de l'économiste. L'objet du travail de M.Villermé est de faire connaître l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures, dont les produits ont pour matière première le coton, la laine et la soie. L'auteur, désigné par l'Académie des sciences morales et politiques, à laquelle il appartient, pour recueillir des renseignemens propres à faciliter l'amélioration de la condition des classes ouvrières , a déterminé lui-même le but particulier de ses recherches , et l'ouvrage qu'il publie est le rapport dans lequel il a rendu compte à l'académie des résultats de sa mission.

Historien fidèle, il raconte comme je l'ai jfait moimême des traits éclatans de sollicitude, de prévoyance et de bonté , de plusieurs chefs de fabrique en faveur de leurs nombreux ouvriers; ces traits ne sont ni accidentels ni passagers , ils tiennent à un système complet et arrêté d'administration, système qui tend par une sage et bienfaisante combinaison , à relier l'ouvrier à celui qui l'emploie , à les incorporer tous deux dans le même cadre et à les unir l'un à l'autre par une solidarité commune. Ce système, que nous avons traduit par le mot de patronage, a

(i) Rapport à l'Académie des sciences morales et politiques, sur l'état phy~ sique et moral des ouvriers (Introduction).

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eu pour effet d'introduire et d'accréditer partout où il a pris racine , le goût du travail , l'ordre, l'économie et les bonnes mœurs.

Par opposition à ces honorables et vertueux exemples, M. Yillermé cite la conduite de certains entrepreneurs qui non-seulement se montrent indifférens au bien-être et aux mœurs des ouvriers qu'ils emploient, mais qui ne craignent pas d'afficher cette indifférence, alléguant, pour qu'on ne s'y méprenne pas, les exigences de leur propre intérêt, lequel aurait nécessairement à souffrir de graves atteintes, s'ils venaient à rencontrer un jour, dans leurs ouvriers , des rivaux prêts à leur faire concurrence. Or, pour éloigner d'eux la possibilité de cette lutte, ils abandonnent ces ouvriers à eux-mêmes, trouvant dans leurs désordres une chance favorable à leur industrie et dans leur misère le gage d'une parfaite tranquillité d'esprit. Le véridique historien s'est imposé la loi de ne pas nommer les entrepreneurs, qui lui tenaient cet étrange langage , et sa discrétion à cet égard ne saurait être blâmée. Mais il faut avouer qu'il serait rare de porter plus loin que ces industriels, l'amour du lucre et la candeur de l'égoïsme; la société a droit de s'inquiéter de la propagation de semblables doctrines, et si elle doit de l'estime et des encouragemensau fabricant honnête

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