CHAPITRE H. — De l'origine de* lettre* de change
Parmi les questions que fait naitre la convention de change , l'histoire de son origine a particulièrement attiré mon attention.
.Ce n'est point par une vaine curiosité, par un désir de stérile érudition. Au fond de cette recherche, il y a un but utile, un résultat réel. Une chose se comprend et s'explique , autant par son principe que par sa nature , autant par son origine que par son développement. Il m'a donc paru logique, en traitant de la lettre de change, d'examiner d'abord quelles nécessités lui donnèrent naissance, et de déterminer quelles personnes, sous leur empire , eu conçurent la première pensée.
Les économistes et les jurisconsultes se sont dès longtemps demandé quelle fut l'origine de la lettre de change. Jusqu'à nos jours, deux opi-
(!)Eo Prusse même, les créances résultant de lettres de change ont un droit de priorité sur la pinpart
nions avaient été émises: l'une, peu accréditée, en attribuait l'invention aux Gibelins chassés de Florence par les Guelfes; l'autre , répandue dans le commerce comme une tradition universelle , en laissait le mérite aux Juifs et la plaçait après leur expulsion de France.
Voilà que tout à coup surgit un troisième système. Locré le trace en quelques lignes dans son Esprit du C. de Com., secl. l re , p. 3. Suivant lui, la lettre de change est due aux heureux progrès du commerce, a l'extension des relations commerciales, aux besoins de la civilisation. Pardessus, qui, sur celte question, avait gardé un silence complet dans son Court de Droit commercial et dans son Traité ducontrat et des lettre* de change, s'empare de celte thèse, et la soutient accidentellement dans l'introduction de sa Collection des lois maritimes ( t. 2, p. 112).
Examinons ce nouveau système : je dis nouveau système, et pourtant, il rappelle l'opinion jetée rapidement pr Sigismond Scaccia , disp. l rc , question VI , n°» 5 et 7 ; et par ltaphaél de Turri , disp. I", quest. 3, n°* 10 et SU; opinion abandonnée et depuis longtemps oubliée.
Si cet avis est tombé bientôt dans un discrédit complet, c'est qu'il repose sur une confusion : il ne contient ps en réalité une autre opinion que celles précédemment controversées ; car il se concilie avec toutes les deux, et renferme tout à la lois une vérité et une erreur. Une vérité, et, en effet , qui donc a jamais nié que le contrat de change ne fût créé par le commerce et pour le commerce? Tous les auteurs ne l'enseignent-ils pas? Par exemple, ne lit-on pas dans Marcschal ( Traité des changes et rechanges , p. 5 ) :
« Comme il est prohibé de sortir deniers, or, et argent, de souucraineté à autre, incommode, voire périlleux de porter cl transporter deniers contants de pays à autre , en mesme souuerainelu. les marchands, pour la commodité des payements de leursemp lettes, et tirer leurs debles des divers pays et souuerainctez, ont introduit la facilité de remettre deniers par lettres , pour ce dictes de change. »
Si tout le monde est d'accord sur ce point , il y aura une vérité dans l'opinion de Locré et Pardessus; mais elle rcnfeime aussi une erreur des plus graves.
Toute invention est le produit d'une cause .
idée de l'ordre moral , et d'un fait matériel. Si I on avait agité la question de savoir quelle idée morale , quelle cause a fait inventer la lettre de change , on l'aurait dit avec raison , ce sont le» besoins du commerce. Mais si l'on se demande ,
des autres créance». Dans l'ordre des privilèges, elle* appartiennent à la sixième classe.
DE LA LETTRE DE CHANGE
.111 contraire , dans quelle position et à qui ses besoins se sont manifestés le plus impérieusement; quelle personne, éprouvant leurs atteintes avec vivacité, donna naissance à l'objet inventé, au fait matériel , oh ! alors , ce sera se méprendre que dédire: L'inventeur, c'est l'extension du commerce; ce sera confondre le moteur avec V agent. C'est eu ce sens cl judicieusement que Franck (Institutiones juris cambialis, lilre2, n°* i el2). dislingue l'occasion ei l'origine de la lettre de change.
Je pose ainsi la question : Les heureux progrès du commerce ayant fait sentir l'insuffisance des moyens de transaction et de payement, peut-on établir, d'une manière certaine ou probable, quel individu ou quel peuple créa la lettre de change, destinée à répondre aux exigences de la situation ?
Avant de se livrer à celle recherche, il n'est pas sans intérêt de jeter un coup d'oeil sur la législation des temps anciens. Les peuples de l'antiquité connaissaient-ils la lettre de change?
Dupont de Nemours {De la banque de France , p. 0) assure que les anciennes villes commerçantes . Tyr, Carlhage , Athènes , Corinthe , Syracuse, Alexandrie, en ont pratiqué l'usage. Ce qu'il y a de positif, c'est qu'en Grèce et à Rome.le change d'une monnaie contre une autre monnaie (cambiumminutum seu manuale) était connu. Les Grecs avaient des ipyjpcxpiKrxi , c'esl-à-dire des changeurs d'argent, nommés rparfKncu ( ?parè%a , table ou comptoir). Les Romains appelaient collybisUB , ceux qui se livraient à ce commerce. Mais entre celle négociation et celle qui s'opère dans la convention de change , il y a de notables différences, dans le but et dans l'exécution.
Suivant, au contraire, la plupart des auteurs (t) l'usage des lettres de change était ignoré des anciens. Celle opinion me parait ires- probable. Les Romains, qui savaient emprunter aux peuples
(I) Sigismood Scaccia, De Cotnmercio etcambîù, question 2 , p. 99. « Cambium non liberum aniiqui non agnoverunt. »
Bornier : • Les lettres rie change n'étaient point connues dans l'ancienne jurisprudence romaine. >• Conférences sur les ordonnances de Louis XIV, p. 547.
Savary : «. Les lettres de change n'étaient point connues dans l'ancienne jurisprudence romaine. » Dictionn. univ. du commerce , v° Lettre de change, p. 67.
Dupoys de La Serra : « Le change de place en place par lettres est on contrat qui n'a pas été connu par les anciens. . Art des lettres de change, ch. 2, o» 1 , p. 30.
Pot hier ; <• Il n'y a aucun vcsllge de notre contrat de change, ni des lettres de change, dans le droit romain.» Traité du contrat de change . ch. 1 , n* 6, p. 206.
Locré : « Les lettres de change étaient bten certai-
qu'ils subjuguaient leurs utiles traditions, ne connaissaient pas la lettre de change. La loi (f. de Naulico fœnore (Cod., lib. i, m 33, nH) disait que ceux qui avaient prêté à la grosse aventure, enverraient au lieu du débarquement du navire porteur des marchandises, un esclave chercher ce qui leur était dû. Quelquefois, cependant, ils faisaient passer de l'argent en pays étranger. Cicéron, envoyant son fils étudier à Alhènes, pria Allicus, son ami , de trouver quelqu'un qui voulût se charger de lui en faire parvenir (i). Mais c'était à l'aide d'un mandat, d'une rescriplion, d'une lettre de crédit, et non par lettre de change.
L'époque de leur introduction en France est aussi très- douteuse. C'est ici le moment de le redire , la pensée des docteurs n'a sérieusement hésité qu'entre deux opinions : celle favorable aux Gibelins, celle favorable aux Juifs. Voyons si nous pourrons trouver la vérité.
Des au leurs recommandables, tels que Jean de Villani (Histoire universelle), et Savary, prétendent que les Juifs bannis de France, pendant les règnes de Philippe-Auguste, en 1184 , et de Philippe le Long, en 1516, se réfugièrent en Lombardie ; que , pressés par le désir de recevoir leur argent, déposé entre les mains de leur»
amis, ne trouvant pas d'autre moyen commercial , ils se servirent du ministère de voyageurs et pèlerins , auxquels ils remirent des lettres en style concis cl de peu de paroles; qu'ils initièrent ensuite à cette nouvelle industrie les négociants d'Amsterdam, place centrale du commerce, et que de là ils la répandirent dans toute l'Europe, et notamment en France, où elle commença à recevoir quelque extension dans la ville de Lyon. Enfin, Savary déclare que l'on suppose que les Gibelins imaginèrent le rechange (a).
De son côté, Claude de Rubis , en son Histoire
nement ioconnues aux Romains. Nous n'en trouvons point le moindre vestige ni dans leurs lois ni daoi 1. urs mœurs, n Esprit du Code de commerce, t. 1 , lit. 3, sect t , p. 320.
Merlin, f* Lettre de change, § 2, p. 399 : « Il n'y avait aucun vestige de notre contrat de change nt des lettres de change, dans le droit romain : les anciens ne connaissaient d'autre change que celui d'une monnaie contre une autre ; ils ignoraient l'art de changer de l'argent contre des lettres de change, m
(2) Epistola ad Altie.. xit, 24; xv, 25.
(3) Dictionn. unfv. du commerce; v° Lettre de change, p. 67; Parfait Négociant, p. 137 : « Il y a mille ans que l'on ne savait en France ce que c'était que lettres et billets de change. L'invention en est venue des Juih, qui Turent chassés de France pendant les règnes de Dagobert I", de Philippe-Auguste et de Philippe le Long, ès années 640, 1180 et 1310.
DE SON ORIGINE
de la ville de Lyon, p. 289, nous assure que les Florentins étant chassés de leur pays par les Guelfes, se retirèrent à Amsterdam . et que là ils commencèrent le commerce de la lettre de change, qu'ils appelèrent polizxa di cambio.
Le simple rapprochement des dates suffira pour démontrer que cette dernière version présente peu de fondement.
C'est vers la fin du quatorzième siècle que les auteurs placent l'expulsion des Gibelins. Or il existait depuis 1273 une loi de Venise , citée par Nicolaï île Passeribus en son traité de Scripturd pneu (d, cap. deLitteris cambii. Le même auteur signale en outre Statulum avenionense, qui est de 1343. et qui contient un chapitre intitulé de Litteris cambii.
Par conséquent, les Gibelins n'ont pu créer, au quatorzième siècle, une institution en vigueur depuis longtemps, puisqu'elle était régie par des lois spéciales.
Reste maintenant à justifier que toutes les probabilités se réunissent en faveur des Juifs.
Je dis d'abord que la position des Juifs , lors de la création de la lettre de change , m'est une présomption qu'elle leur est due. Pour bien comprendre cette position , il faut se reporter à une époque antérieure à l'époque présumée de son apparition , avant le douzième siècle.
Dans ces temps de féodalité, la France ne reposait pas sur les éléments actuels. Sans faire ici un cours de l'histoire du moyen âge, disons-le rapidement, il fallait un grand courage et d'impérieuses nécessités pour se livrer au fait de la marchandise. Le commerce n'était point comme aujourd'hui une noble profession, qui honore celui qui l'exerce avec intelligence et probité. C'était un métier abject, imposé aux gens les plus méprisés du royaume; un trafic honteux, assimilé aux maladies les plus ignobles, aux passions les plus dégradantes. C'est une chose curieuse pour nous que de lire nos vieux auteurs. Les marchands n'étaient point protégés par la loi, mais pressurés, pillés et souvent mutilés. Il n'y avait que des individus frappés de réprobation qui pussent en faire leur occupation : pour être marchand , il fallait être Juif. Aussi , le commerce était- il, à cette époque, leur lot exclusif.
Pardessus imprime à ce tableau un caractère saisissant de vérité; quand il dit (i) : « Lorsque Hugues Gapet reçut le sceptre dont ces faibles monarques ne pouvaient plus porter le poids, la France était partagée en presque autant de souverainetés qu'il y avait de provinces : ces souve-
(1 ) Introduction à la Collect ion de» lois maritimes,
rainelés elles-mêmes étaient subdivisées en un nombre infini de dominations. Une foule de petits tyrans, sous toutes sortes de prétextes, percevaient, dans leurs territoires . des droits qui élevaient le prix des marchandises et décourageaient le commerce. Quelques-uns ne se contentaient pas de cet abus de la souveraineté , ils abusaient aussi de la force et pillaient les marchands , que d'autres s'étaient contentés de rançonner. Le commerce intérieur dédaigné, lorsqu'il n'était pas pillé par les seigneurs , sans cesse occupés de leurs guerres intesliues. devenu impossible à un peuple asservi parce qu'il était sans espoir, sans courage, parce qu'il était sans ressource , était la proie tics aventuriers et des Juifs. >
Cet étal de choses continua avec des alternatives plus ou moins déplorables jusqu'à Louis XI, qui abattit la féodalité. Après Hugues Gapet, les rois Robert , Henri I er , Philippe I er , Louis le Gros, Louis le Pieux , laissèrent la France dans cet état de division et d'anarchie, le commerce dans sa position de misère et de dégradation. Tous les historiens, notamment Mézeray, nous montrent les capitaux accaparés par les Juifs, les seuls trafiquants du royaume. C'est alors que Philippe- Auguste, pour punir leurs vexations et leurs usures, ou sous ce prétexte, les chassa de France en 4181 , et c'est à ce moment que je place l'émission de la lettre de change.
Si l'on admet, comme je l'ai dit plus haut, que le commerce fut la cause de son origine, il est naturel de penser que les seuls commerçants de ces temps cala miteux, les Juifs furent amenés à lui donner naissance.
C'est ici qu'il faut réfuter les objections tirées de leur position même. La première de ces objections peut se résumer ainsi : les Juifs n'ont pu inventer la lettre de change, parce qu'elle exige une confiance réciproque entre celui qui doit payer (le tiré), et celui qui donne l'ordre de payer (le tireur). Celle confiance ne pouvait être accordée aux Juifs, qui d'ailleurs, à raison de la haine accumulée sur eux , n'auraient pu trouver de porteurs pour leurs lettres.
Sans douto si la lellre de change avait eu dans l'origine la perfection qu'elle a acquise aujourd'hui, si l'opération qu'elle consommait était celle qu'elle règle de nos jours, il aurait fallu une entière confiance entre les parties contractantes. Mais on perd de vue la différence des époques et le but de l'invention. Pourquoi les Juifs remettaient-ils aux voyageurs et pèlerins , leurs lettres en style concis et de peu de paroles? Était-ce pour en recevoir l'équivalent du preneur confiant? Non; un voyageur, un pèlerin n'a pas somme suffisante pour fournir la valeur d'un litre
1)K LA LETTRE DE CHANGE
t&uvenl considérable. Le bot que les Juifs se proposaient, le voici : ils avaient en France de l'argent déposé à des amis Gdèlcs ; ils écrivaient de la Lombardie, leur asile, à ces amis, des lettres en style concis , dont ils chargeaient le voyageur ou pèlerin. Dans celte lettre, ils disaient : Payez avec les fonds que vous ave: à moi, à un tel (banquier ou marchand) , la somme de... dont je déchargerai votre compte, et puis, lorsque la somme avait été comptée au banquier ou marchand . celui-ci faisait la même opération. De France, il envoyait une lettre semblable a un ami, à un correspondant de Lombardie, qui remboursait au Juif l'équivalent de ce que l'on avait payé pour lui. Il n'était donc pas nécessaire d'accorder au Juif la moindre confiance. Qu'on ne l'oublie pas : lu Juif ne recevait qu'après payement effectué pour lui de ses deniers, puisque le preneur de ses lettres, depuis appelées de change, était un voyageur, un pèlerin, faisant l'office d'un simple intermédiaire, d'un facteur de poste.
Mais, dit Dupuys de La Serra , la haine qui les lit bannir de France, n'aurait pu leur permettre de trouver ces mandataires officieux.
Sans nul doute , les Juifs se sont vus exécrés; leurs immenses trésors , leur ruineuse usure avaient soulevé contre eux de violentes persécutions. Mais si les persécutions engendrent les difficultés, elles créentaussi de vives sympathies et donnent les moyens de surmonter les obstacles. Des partisans nombreux et d'actifs dévouements leur étaient acquis, ou , pour mieux dire, étaient acquis à leur fortune. D'ailleurs , les voyageurs ou pèlerins leur faisaient payer cher les services rendus. Leur complaisance était l'objet d'un trafic profitable , qu'ils faisaient sans courir ui risques ni dangers.
Pardessus ne s'arrête pas à celle première objection. Suivant lui , le motif donné à la création des lettres de change ne peut être réel : 1° parce qu'il suppose aux Juifs de nombreux capitaux, provisions des lettres de change, qui n'auraient pas échappé aux griffes du pouvoir cou fisca leur; 2" parce qu'il était prohibé de sortir de France les deniers, l'or et l'argenl.
Si tout à l'heure on méconnaissait la nature imparfaite de la lettre de change à son apparition, maintenant on oublie les enseignements de l'histoire.
Lorsque les Juifs furent expulsés en H 81 , on ne chercha pas à confisquer leurs effets mobiliers; on leur en laissa , au contraire, la libre jouissance. L'ordonnance de Philippe-Auguste
(l) 4ncrennrs lo t françaises, tome I . page 171 ,
ir 67.
est formelle sur ce point. Je lis dans Isam bert (i) :
« N° 67. Ordonnance de Philippe-Auguste, portant injonction aux Juifs de sortir du royaume dans trois mois , confiscation de leurs immeubles et autorisation de vendre leurs meubles. » (Avril 1 182 — Rigord , Hist. 17 , p. 9.)
Mézeray (t) confirme en outre l'analyse de celle ordonnance; il dit : c Les ministres du roi , au contraire , intéressés sans doute par ces circoncis, qui avaient, en ce temps-là , le plus clair argent du royaume , les soutenaient ouvertement et s'opposaient à l'exécution du décret. Néanmoins, celle cause étant fort odieuse, il fallut qu'ils les abandonnassent, et même le roi les chassa de ses terres et confisqua leurs biens-fonds (car alors ils en avaient beaucoup), leur permettant seulement d'emporter leur argent et leurs meubles. »
Enfin, tous nos souvenirs historiques nous le rappellent : pour échapper à cet édil , la population juive s'empressa de quitter une terre inhospitalière ; elle fuyait en nombreuses caravanes , par troupeaux, laissant ses immeubles au fisc, et ses meubles à des amis dévoués.
Voilà l'histoire; voilà qui répond aux prémisses de l'objection. La seconde partie est-elle mieux fondée ? On va en juger.
Il était prohibé de sortir l'argent de France ! Eh ! sans doute ; et c'est précisément à cause de celte prohibition que les Juifs , ne pouvant faire parvenir leurs deniers de France en Lombardie , s'industrièrent , reconnurent l'insuffisance des moyens du commerce, et imaginèrent leurs lettres en style concis.
Ces obstacles et ces prohibitions me semblent donc un argument, non pas contre eux , mais pour eux ; et je puis le dire , dans leur position à celle époque, tout justifie mon opinion.
La nature du contrat de change, à celte même époque, me parattaussi mériter quelque attention. En effet, le conlral n'était pas alors une loyale convention : il empruntait à ses auteurs et à son origine quelque chose de leurs mauvais principes. Au lieu d'être préconisé et admiré , ce contrat était mis au niveau de l'usure, et ravalé comme un moyen pratiqué par les Juifs jiour extirper de l'argent à tout prix. N'exisle-t-il point un lien inlime entre l'invention et l'inventeur? Celle dépréciation qui pesait sur le contrat , n'avait-elle pas pour cause la dépréciation morale attachée à son auteur?
Il est encore quelques faits incontestés que je dois signaler.
(2) Abrégé chronologique de S Histoire de Pranrr, l 4, p. 411».
DE SON ORIGINE
D'abord , il est certain que les premières banquet , on maisons de commerce de change , furent établies par les Juifs. Ce n'est pas a dire qu'il résulte de celte circousiance , une preuve irrésistible; mais j'y vois un indice notable; nul ne saisit mieux les avantages d'une invention , nul ne met plus d'activité à la pratiquer et à la répandre, que celui qui lui donna naissance. Or, pendant longtemps , la population juive fut seule en possession du négoce des lettres de change.
En second lieu , Amsterdam fut la ville où le négoce se développa avec rapidité. L'endroit où il s'exécutait , s appelait Place Lombarde. Celle désignation n'était elle pas un hommage rendu a l'invention de la lettre de change? Ne s'apptiquaitelle pas aux lieux où elle prit naissance? Un vieil axiome de droit le déclare : « Le nom désigne le pays de la chose dénommée. » C'est en lombardie que se réfugièrent les Juifs; ils s'appelaient Italiens-Lombard*. C'est de la Lombardie que serait partie la première letlre de change, el la place d'Amsterdam se nommait Place Lombarde. Ces rapports seraient inexplicables, 'si l'on ne supposait qu'une pensée a dû les rapprocher, et, je l'avoue, mon esprit est frappé de leur coïncidence.
Enfin , la présomption qui m'a le plus fortement saisi , c'est la croyance générale des commerçants, se perpétuant de génération en généralion , jusqu'à nos jours , comme une incontestable tradition. C'est l'opinion delà plupart des auteurs, ta ni anciens que modernes, eije ne saurais mieux compléter cet examen qu'en citant leur opinion.
Etienne Cleirac disait , en 1650 : « Pour le regard des lettres do change , l'usance ou la pratique n'est en Turquie que pour Ie6 Lombards et les Juifs, lesquels y portèrent l'usage ou connaissance après qu'ils l'eurent fait éclore par deçà, en l'an 4291. >
Jacques Savary, Dictionnaireuniverseldu Commerce, p. 67 el 68; Parfait Négociant, p. 1 37- 1 38; 1. 16, p. 87. t Les lettres de change n'étaient point connues dans l'ancienne jurisprudence romaine. Elles sont , suivant la plus commune opinion, de l'invention des Juifs. Après avoir été bannis de France pour les crimes énormes dont on les accusait , et s'être réfugiés en Lombardie sous les règnes de Philippe-Auguste , en 1181 , et de Philippe le Long, en 1316, ils trouvèrent le moyen de retirer leurs elfels , qu'ils avaient confiés enlre les mains de leurs amis , par des lelires secrètes et conçues en des termes courts el précis, telles que peuvent être les lettres de change d'aujourd'hui , et cela par l'entremise des voyageurs et des marchands étrangers.
« Les Gibelins , chassés d'Italie par la faction
des Guelfes, s'élant retirés à Amsterdam , se servirent des mêmes voies que les Juifs pour retirer les biens qu'ils avaient été obligés d'abandonner en Italie : en sorte que ce furent eux vraisemblablement qui jetèrent les premières semences du négoce des lettres de change dans l'esprit des marchands et négociants d'Amsterdam , qui , depuis , l'ont répandu dans toute l'Europe , dans la seule vue d'apporter quelque facilité à leurs négociations mercantiles.
< On prétend que ce furent les Gibelins qui trouvèrent l'invention du rechange. On veut aussi que ce soient les Lyonnais qui aient donné en France le mouvement au négoce des lettres de change , par rapport aux grandes relations qu'ils avaient avec les négociants d'Amsterdam et d'Italie. »
Forbonnais, Éléments du Commerce, t. 1 , ch. 1 , p. 25. c Le commerce intérieur dans la plupart des États avait été jusque-là entre les mains d'un peuple errant pour qui l'on poussait la haine jusqu'à l'inhumanité. Les Juifs, tour à tour bannis et rappelés, suivant les besoins des princes, eurent recours à l'invention des lettres de change, dès 1181, pour soustraire leurs richesses à la cupidité et aux recherches. Cette nouvelle représentation du signe commun des marchandises en facilita les échanges. Depuis, elle forma une nouvelle branche de commerce. »
Samuel Ricard , Traité général du commerce , p. 122.
Philippe Bornier, Conférences des ordonnances de Louis XIV. tic. , t. 2. p. -447. « Les lettres de change n'étaient pas connues dans l'ancienne jurisprudence romaine. Elles sont de l'invention des Juifs. >
Toubeau , liv. 2. ch. 6, p. 293: c Les lettres de change sont de l'invention des Juifs. Les Gibelins commentèrent sur l'invention des Juifs par rétablissement du rechange. >
Grégoire, ancien évéque de Blois; Essai sur la régénération physique , morale et politique des Juifs, couronné par l'Académie des sciences et arts de Metx, le 23 août 1 788. € Les Juifs, chassés tant de fois , eurent toujours le secret de rentrer. Pendant leur exil ils avaient tronvé le moyen de retirer leurs effets , consignés dans les mains de leurs confidents, par des lettres secrètes cl conçues en peu de mots : ils faisaient valoir ces lettres par l'entremise des voyageurs et des marchands étrangers. De là naquirent les lettres de change, chose inconnue à l'ancienne jurisprudence grecque et romaine. Selon que le raconte Jean de Villani , les Juifs furent inventeurs des lettres de change et des assurances, adoptées ensuite par les Vénitiens cl les villes hanséatiques. C'est encore aux Juifs que nous devons l'établissement des ban-
ques à Bayonne et à Bordeaux. Ainsi l'invention admirable des lellreH de change sortit du sein de la vexation et du désespoir. >
Montesquieu , Esprit des lois, t. 2, liv. 21 , ch. 20. < Cependant on vit sortir le commerce du sein de la vexation et du désespoir. Les Jmfs , proscrits tour à tour de chaque pays, trouvèrent le moyen de sauver leurs effets. Par là ils rendirent pour jamais leurs retraites fixes; car tel prince qui voudrait bien se défaire deux, ne serait pas pour cela d'humeur à se défaire de leur argent. Ils inventèrent les lettres de change, et, par ce moyen , le commerce put éluder la violence et se maintenir partout, le négociant le plus riche n'ayant que des biens invisibles qui pouvaient être envoyés partout et ne laissaient de trace nulle part. »
Voltaire, Dictionnaire philosophique, au mot Juifs, t Enfin , les Juifs proscrits de chaque pays, trouvèrent ingénieusement le moyen de sauver leur fortune et de rendre pour jamais leurs retraites assurées. Chassés de France sous Philippe le Long, en 4318, ils se réfugièrent en Lombardie ; ils donnèrent aux négociants des lettres sur ceux à qui ils avaient confié leurs effets en partant, et ces lettres furent acquittées. L'invention admirable des lettres de change sortit du sein du désespoir; et pour lors seulement, le commerce put éluder la violence et se soutenir par tout le monde. »
Isambert, Anciennes lois françaises, t. 4, p. 171, n° 67.
Salvador, Histoire des Institutions de Moïse et du peuple hébreu, t. 4, p. 356 deléditionHauiuM,
(1) M. Bravard - Veyrière» , professeur de droit commercial à la faculté de Paris , tout en rendant hommage , dans son Manuel de droit commercial, î* partie, sect. 1 , § !•% rr 73 de l'édition Hachait, i l'érudition avec laquelle l'auteur soutient son opinion sur l'origine de la lettre de change, en embrasse une dKJérrnle : « Il parait plus vraisemblable , dit-Il , que la lettre de change est née des besoins mêmes du commerce , de son développement et de set progrés ; elle a du prendre naissance dans les foires qui , pen-
che le passage de Montesquieu, et dit dans son renvoi : « En effet, ils avaient de temps immémorial dans leur jurisprudence des modèles de lettres d'achats , de lettres de donation, de lettres d'échange; il n'y avait de là qu'un pas aux lettres de change. »
Merlin, v° Lettre de change , § 2, après avoir rapporté l'opinion de Savary, ajoute: c 11 est cependant difficile de penser que les Juifs n'aient pas pris des mesures pour faire passer en Lombardie la valeur de leurs biens, ce qui ne se pouvait faire que par le moyen des lettres de change ; ainsi , il y a assez d'apparence qu'ils en furent les premiers inventeurs. >
Capefigue, Histoire de Philippe - Auguste , 1. 1 , p. 223 de l'édition Hauman : c C'est à celle époque (4181) que, toujours industrieux, les Juifs inventèrent, dit-on, la lettre de change pour sauver quelques débris du naufrage. Ils envoyèrent , en effet, une partie de leur or et de leur argent en Italie et en Allemagne au moyen de ces lettres de crédit. »
En résumé, lorsqu'une opinion renverse les opinions contraires par des dates et par des faits ; lorsqu'elle a pour base l'histoire, et qu'elle se justifie par des rapports concordants avec les personnes auxquelles on attribue l'invention; lorsque celle assertion s'appuie sur une masse imposante d'autorités; lorsqu'elle invoque la croyance générale et traditionnelle des commerçants; lorsque , enfin , elle a passé de siècle en siècle comme une vérité acquise, il n'est plus possible de la détruire et de la signaler comme une erreur (i).
dant le moyen Age , s'établirent d'abord en Italie et ensuite en France. Ce dut être un moyen , pour les commerçants, d'éviter, soit en allant 4 la foire, soit en en revenant , un transport de numéraire , fort difficile et fort périlleux 4 celle époque surtout. Probablement aussi , l'idée première de la lettre de change fut-elle suggérée par la nécessité de faciliter et de simplifier, lors de la clôture de la foire , les réglementa de compte entre les marchands. »
( Note des Éditeurs belges.)
DU CHANGE. 9