‹ Deux versions de la vie de saint Eustache en vers français du Moyen Âge. Édition critiqueChapitre 11 sur 34 · VIES PERDUES DE SAINT EUSTACHE · texte numérisé non relu

VIES PERDUES DE SAINT EUSTACHE

Dans un inventaire de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, dressé vers 1467, et publié par J. Barrois !, figure, entre autres ouvrages, une Vie versifiée de saint Eustache, portant le numéro 1216. C'était, aux termes de l'inventaire, vung livre en parchemin couvert de cuir vermeil, escript en ryme a deux coulombes, contenant la Vie saint Eustasse et autres; quemenchant ou second feuillet: Au doy (il faut probablement corriger Andoy) molt se navrerent, et le dernier: vers Flandres». Le manuscrit débutait évidemment par la vie de saint Eustache et, par conséquent, le vers cité appartient à ce texte. Si le vers est cité en entier, ce qui n’est pas nécessaire, la vie était écrite en sixains. Parmi les versions françaises du moyen âge qui sont parvenues jusqu’à nous, il y en a bien une, c’est le numéro IX de la liste bien connue de P. Meyer, qui est en sixains, mais comme, malheureusement, elle ne se trouve être qu’un court fragment, la circonstance que le vers cité ne s’y retrouve pas ne prouve rien quant à l'identité possible de ces deux poèmes, et cette identité reste possible et même probable.

Nous avons trouvé la mention de deux autres versions en vers de la légende de saint Eustache dans le Catalogue raisonné des manuscrits déposés dans les bibliothèques de la Congrégation des Célestiris de France dressé par le P. Daire

1 Bibliothèque protypographique ou Librairies des fils du roi Jean, Paris, 1830.

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(au XVIIIe siècle) !, sans que nous en sachions davantage. La première, citée à la page 112 sous la rubrique Légendaires, est caractérisée ainsi: La vie de St Witasse. En vers Romans. Amiens, in 8°, Cotte 101. Comme la version IT de la liste de P. Meyer, dans l’un des manuscrits qui l’ont conservée, porte la rubrique La Vie saint Wistace (dans le texte on trouve aussi la forme Wisfase), avec presque la même graphie du nom de notre saint, on est en droit de se demander si le manuscrit en question ne serait pas une copie de cette même version. ?

La seconde version est mentionnée à la page 263, sous la rubrique Poésies sacrées et morales, et est désignée ainsi: Vie de St Eustache. Paris, in 4°, 9.6. Sur velin, avec vignettes. Elle est curieuse pour les partisans du gaulois. Nous ne savons rien de ce manuscrit, n’ayant pu le retrouver, pas plus que les deux manuscrits précédents.

Il est à regretter que l’abbé Lebeuf, qui prétend avoir connu des poésies composées au XIIIe siècle sur le martyre de saint Eustache *, ne nous ait pas fourni de renseignements sur ces poésies. Saisissons l’occasion de constater ici que la Vie de S. Eustache, Paris 1569, dont parle l’abbé Lebeuf à la p. 92, n’a rien à voir avec notre légende; il ne peut s’agir que du livre cité par Piganiol

1 Contenu dans le manuscrit français 15.290 de la Bibliothèque nationale.

3 Voir notre édition de ce texte qui paraïitra dans la collection de Classiques français du moyen äge.

8 Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, par M. l’abbé Lebeuf, t. I, Paris, 1754, p. 93.

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de la Force! avec ce titre plus complet: Livre de la vie de S. Eustase, Moine de Luxeu, imprimé a Paris en 1569, sans nom d’ Auteur.

6. — ALLUSIONS A LA LÉGENDE DE SAINT EUSTACHE DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE DU MOYEN AGE

Malgré la grande popularité de la légende de saint Eustache pendant le moyen âge, nous n'avons pu trouver, dans la littérature française de l’époque, que deux allusions à cette légende. Les voici.

La première se trouve dans la Chanson du Chevalier au Cygne.? Il est visible toutefois que l’auteur n’a qu’un souvenir peu précis du passage auquel il fait allusion, de même qu'il semble assez médiocrement instruit des faits de l’histoire sainte. Il confond l’épisode des trois adolescents dans le four ardent du livre de Daniel avec les souffrances de saint Eustache et de sa famille dans le bœuf d’airain. C’est à la fin d’un appel adressé à Dieu par la reine, faussement accusée, alors qu’elle prie pour elle-même et pour son fils Elyas, au moment où celui-ci est en train de livrer un combat singulier pour prouver l'innocence de sa mère. Le passage est ainsi conçu:

Les enfans saint Hutasse garis del fu ardant, Qui une nuit i furent dusc’a l’ajornemant, Que la jent i alerent al matinet plorant,

S’es troverent ans .Il. en la flanbe joant.

1 Description historique de la ville de Paris et de ses environs. Par feu M. Piganiol de la Force. Nouvelle édition, t. III, Paris, 1765, p. 176.

? La chanson du Chevalier au cygne er de Godefroid de Bouillon, publiée par C. Hippeau. Première partie. Le chevalier au cygne, Paris, 1874, p. 60.

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Sire, con ce est voirs et jel croi vraiemant,

Me deffendés vous, Dex, de cest fu ci devant; Et aussi con tu ses c’a tort ai cest tormant, Biax Sire, deffendés cel chevalier enfant,

Qui por moi se combat a cel serf mal faisant.

Voici la seconde allusion. Hardouin, seigneur de Fontaines-Guérin, mentionne, dans son Trésor de Vènerie (daté de 1394) 1, en parlant du cerf, la scène de la conversion de Placidas. En chasseur et grand seigneur qu’il est, il trahit son ignorance de laïc en prétendant que c’est dans la Sainte-Écriture qu’on lit l’histoire de notre saint. ? Brièvement et correctement il raconte la scène du bois. Quant à la vérité même de l’aventure, il paraît la regarder comme sujette à caution, si on en juge du moins par les mots qui ouvrent son récit. Il a sans doute inséré dans son poème l'épisode en question dans l’intention de glorifier le cerf comme un animal noble en tous points. C’est pour cela aussi que, entre autres détails, l’auteur relève comme un fait que le cerf ne s’est jamais prêté à être le serviteur obéissant du diable; le démon a pris bien des formes pour décevoir la pauvre humanité, mais il n’a Jamais pu se montrer sous celle d’un cerf. Le détail est assurément sans importance, mais on peut

1 Édition H. Michelant, Trésor de Vènerie composé l'an MCCCLXXXXIV par Hardouin, seigneur de Fontaines-Guérin (Metz, 1856, in-8), p. 91—93. Cf. A. Lângfors, Les incipit des poèmes français antérieurs au X VIe siècle, I, Paris, 1917, p. 404. — Voir sur cette œuvre Grüber, Grundriss, II, 1, p. 1070. — On lit les vers 1744—51, cités ci-dessous, dans le Bulletin du Bibliophile, publié par Techener, IVe série, Paris, 1842, p. 806.

? À moins que, pour un homme du moyen âge, la sainte escripture n’ait voulu dire tout simplement un livre quelconque de piété, p. ex. un légendier.

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voir par les exemples donnés par M. H. Günter 1 que l’auteur se trompe dans cette dernière affirmation. Nous donnons ici tout le passage en corrigeant sans avertir quelques menues erreurs de l'éditeur:

Ne sey se bien croire m’ozés,; Mais je vous cuide tout vray dire, 1740 N'’il n’est nul qui doye desdire, Une grant vertus qui avint En un bois par un cerf qui vint Par très vertueuse aventure.

1744 On treuve en la sainte escripture Qu'un chevalier molt renomé De Romme, Placidas nommé, Ert alés en boys pour chacier 1748 Des cerfs, s’en vit un adrecier Vers luy, qui fut grans a merveilles, Et avoit entre ses oreilles, S’estoit sur son chief droitement 1752 Un crucifix Dieu, proprement Ainsy comme en la crois fut mis Pour rachater tous ses amis.

.. En cest estat trestant parla 1756 A Placidas qu’i s’en ala Baptissier pour ceste aventure, Et a Dieu servir mist sa cure, Tant qu’an très mainte digne place 1760 On l’aoure; et est saint Eustace Apelés et canonisiés.

Et se bien estes avisiés, Vous trouverés vray c’onques cerf 1764 Ne fu tant a deable serf Qu’en guise de cerf se meiïst Pour estrange estat qu’il preist, Comment que par grant decevence 1768 S’est mis souz mainte autre semblence.

Dont il semble, sens nul blamer, Que Dieu vuolt molt le cerf amer, Quant il s’aparut sus sa teste.

1 Die christliche Legende des Abendlandes, Heidelberg, 1910, p. 82 et 105.

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1772 Pour ce m'est vis, ce n’est pas beste

C’on doye tuer sens raison,

Ne chacier, se n’est en saison

Qui puet durer, a tout comprendre, 1776 De my mai jusques my septembre;

Si doivent ceulz estre repris

Par qui en autre temps est pris,

Et ceulz qui l’ont fait ne le facent 1780 Plus, afin qu’i ne se meffacent.

Mentionnons, enfin, pour être complet, un passage où se trouve le nom d’Estace, mais où il est bien douteux qu’on ait affaire à une allusion à saint Eustache.

Francisque Michel ?, en parlant de la Chronique ascendante des ducs de Normandie attribuée à Wace, en cite le commencement. C’est une laisse en -ace, où il est question entre autres choses de la fin de toute largesce. Mais, continue l’auteur:

Ço ne fu mie el tems Virgile, ne Orace, Ne el tems Alexandre, ne Cesar, ne Estace.

Lors aveit Largesce vertu et efficace.

Comme nous l’avons dit, on ne saurait guère voir ici une allusion à notre saint. C’est surtout la graphie de ce nom qui fait difficulté, si l’on ne veut pas supposer une faute de copiste pour Eustace (en trois syllabes). Et même alors la forme trisyllabique serait faite pour surprendre dans un texte aussi ancien. Il est vrai qu’on pourrait donner quatre syllabes au mot et lire n’Eüstace. Quant au sens du passage, il n’est peut-être pas absolument impossible d'admettre qu’on ait ici affaire au nom de notre saint. Comme on sait, saint Eustache est, dans

1 Chronique des Ducs de Normandie, par Benoit, trouvère

anglo-normand du XIIe siècle, publiée par Francisque Miche, t. I, Paris, 1836, Introduction, p. XIV et XV.

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le texte primitif, spécialement prisé pour sa générosité, donc il n’y aurait rien d'étonnant à ce qu'on l’eût placé, à l’occasion, parmi d’autres personnages renommés au moyen âge pour leur libéralité. Toutefois une autre explication nous semble plus vraisemblable. Esface est le dérivé régulier du nom de Sfalius, et on peut se demander si ce n’est pas lui que l’auteur entend ici. Stace n’a pas été un inconnu pour le moyen âge et on ne saurait s'étonner beaucoup de le voir suivre Virgile et Horace dans une énumération de grands hommes de l'antiquité. Ce qui paraît clair, en tout cas, c’est que ce personnage d'Euÿstace qui figure dans le passage en question ne doit en premier lieu d’être mentionné ici qu’à la circonstance que son nom fournit une rime en -ace.

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