‹ Deux versions de la vie de saint Eustache en vers français du Moyen Âge. Édition critiqueChapitre 14 sur 34 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES PLUS ANCIENS TÉMOIGNAGES DE L'EXIS- TENCE DE LA LÉGENDE DE SAINT EUSTACHE

Quand il s’agit de déterminer la date de la composition de la légende de saint Eustache, un passage connu de Jean Damascène est d’un grand intérêt. Le célèbre évéque a prononcé trois discours contre les iconoclastes à l’occasion de l’édit de Leo Isauricus sur le culte des idoles

1 Voir Kayser, o. c.

? Cité dans la Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus ... par Augustin de Backer de la Comp. de Jésus, avec la collaboration d’Alois de Backer et de Charles Sommervogel de la même compagnie. Nouvelle édition refondue et considérablement augmentée, t. III, Louvain et Lyon, 1876, col. 1971.

#5 Un livre populaire en grec moderne, dont le récit semble se rattacher au texte grec le plus ancien, se trouve à la Bibliothèque nationale (fonds Picot, 264).

98 Holger Petersen (50)

(726). Or, dans le troisième de ces discours ! il mentionne la légende de saint Eustache et il en cite même un passage mot pour mot d’après le texte grec le plus ancien que nous en connaissions, qui représente en même temps la plus ancienne rédaction connue de 14 légende. C’est ainsi que nous possédons une preuve de l’existence, au commencement du VIIIe siècle, d’une version de notre légende. Cette date constitue ainsi le {erminus ante quem. Mais le fait que Jean Damascène a pu invoquer ce texte pour son argumentation indique, semble-t-il, que la légende remonte beaucoup plus haut.? Car on ne saurait imaginer qu’il eût pu faire allusion à un écrit dont le contenu n’eût pas été depuis un certain temps généralement connu et aussi reconnu par l'Église. Sans risquer de se tromper, on peut affirmer que la légende de saint Eustache existait dès la fin du VIIe siècle, au moins, comme une légende pieuse acceptée par l’Église. On est d’autant plus disposé à le croire que le culte de saint Eustache avait déjà au commencement du VIII siècle atteint le monde latin, puisqu'on a connaissance d’une donation faite en faveur de l’église de saint Eustache à Rome. par le pape Grégoire II (717—731).% Ainsi l'existence d’une église consacrée à notre saint est attestée dès le commencement du VIII siècle.

Voilà les résultats auxquels nous conduit l’examen des dates et des faits, et il n’y a pas moyen, si on veut s’en tenir au témoignage de l’histoire, de faire remonter notre lécende à une époque plus ancienne que le VII® siècle.

1 Migne, Patrologia graeca, XCIV, 1382.

2 C’est aussi l’avis de Cleus, À. SS., LI. c., p. 108—09. 8 Voir Monteverdi, o.c., p. 223.

(51) Deux Vies de saint Eustache 99

Il y a pourtant des auteurs qui veulent aller au-delà de cette date, mais ils n’allèguent pas de raisons convaincantes, quelques-uns même n’en allèguent aucune. Ainsi on voit souvent indiqué comme un simple fait, sans preuves ni références, que le culte de saint Eustache aurait été établi dans l’Église romaine dès le VIe siècle. 1 Cette assertion se fonde sans doute uniquement sur le fait que l’église de saint Eustache à Rome est une diaconie et que les diaconies furent premièrement instituées du temps de Grégoire le Grand. Cette église remonterait donc au temps de ce pape, c’est-à-dire au VIe siècle. Mais comme l’église en question ne se trouvait pas nécessairement parmi ces premières diaconies (rien ne l'indique en effet), la conclusion n’est pas fondée. ? Ou faut-il supposer que plusieurs érudits ont commis la même erreur que Knust à propos du passage suivant des commentaires des Bollandistes? Accedit... fragmentum Vitae S. Eustachii cognomento Placidi quae exstat ... complexa versus circiter 550 hoc exordio ... disent les Bollandistes, et Knust croit qu'il s’agit là d’une poésie latine du sixième siècle, et non d’un poème d'environ 550 vers. ÿ

J. S. Speyer 4 non plus, qui date notre légende du

1 P.ex. par Richard Garbe, Buddhistisches in der christlichen Legende (Deutsche Rundschau, 1911, October, p. 125), et dans la Biographie universelle, ancienne et moderne (Michaud), 1855, t. XIII, s.v. Eustache, ainsi que dans l'encyclopédie de Brockhaus.

2 Voir Monteverdi, 0. c., p. 223.

8 Voir Monteverdi, o. c., p. 176, note 1.

4 Buddhistische elementen in eenige episoden uit de legenden van St. Hubertus en St. Eustachius (Theologisch Tijdschrift, A0ste Jaargang — 6de Stuk, 1° September, Leiden, 1906, p. 435).

100 | Hoilger Petersen (52)

cinquième siècle, n’allêgue pas de véritables arguments à l’appui de son assertion.

Pour des raisons philologiques intrinsèques qui semblent un peu vagues — la teneur même du récit, le style — Wilhelm Meyer de Spire ! fait remonter la version latine libre au cinquième ou au sixième siècle.

H. Günter? est d'avis que notre légende se décèle par toute sa composition comme une œuvre composée au septième siècle, ou peut-être, — ce sont les aventures de voyage qui le feraient croire — au sixième siècle, qu’il appelle le siècle voriental». C'est là une impression personnelle plutôt qu’une preuve matérielle.

H. Delehaye # s'exprime sur la date de composition de la légende en des termes peu précis, car il se contente de dire que la lésende grecque que connaissait saint Jean Damascène remonte sans doute beaucoup plus haut.

Du reste, nous aussi nous croyons à la haute ancienneté de la légende. Pas plus que nos devanciers, il est vrai, nous n’apporterons de preuves décisives, mais, à défaut de faits assurés, nous présenterons du moins des considérations qui nous semblent militer en faveur de cette opinion. “

Comme on vient de le voir, on peut considérer comme certain que la légende était reconnue par l'Église dès la

2 Legenden-Studien, Cologne, 1906, p. 20, note 7.

3 Les légendes de S. Eustache et de S. Christophe, dans Le Muséon, nouvelle série, vol. XIII, n° 1, 1912, p. 92.

# Mentionnons ici en passant que le prologue du texte grec primitif n’apporte aucun élément utile à la discussion; voir Monteverdi, 0.c., p. 174—5.

(53) Deux Vies de saint Eustache 101

fin du septième siècle. Selon l’idée que nous nous faisons de son origine, la légende a dû débuter comme une histoire apocryphe de caractère édifiant. On comprend d'autre part qu'il ait fallu généralement un temps assez long pour qu’une histoire d’origine obscure, sans aucun fondement historique, sans aucun point de contact ni possibilité de confusion avec un culte ancien ou une vieille tradition quelconque, ait acquis assez d’autorité pour obtenir la confirmation officielle de l’Église. L'espace de temps | nécessaire a pu varier infiniment, mais, nous le répétons, nous croyons qu’en général le temps qu'il y a fallu a été assez long, et, à ce qu’il nous semble, on arriverait par ce raisonnement à une époque plus reculée que le VII siècle pour la date de la composition de la lécende de saint Eustache.

On pourrait essayer de résoudre la question par d’autres voies encore. Ailleurs 1 nous avons soutenu l’opinion que notre légende se base sur un ensemble de contes se rattachant étroitement à des récits bouddhiques appelés jätakas. Or, selon M. Garbe ?, les jätakas ont été écrits à peu près entre 400 avant et 300 après Jésus-Christ: il n’y en a probablement pas qui soient composés postérieurement au troisième siècle après Jésus-Christ. = Nous savons ainsi que les histoires que nous mettons en relation avec les deux premières parties de la lésende de saint Eustache, à savoir le récit de la conversion et celui de la séparation et de la réunion heureuse de la famille, ont été fixées littérairement au plus tard vers

1 Neuphilologische Mitteilungen, 1925.

102 Holïger Petersen (54)

l’an 300. II va sans dire qu’elles pourraient même être bien plus anciennes, et c’est en effet le cas du jätaka n° XII qui est dans un étroit rapport avec la première partie de la légende. Ce jätaka était connu déjà au troisième siècle avant Jésus-Christ, car on en voit trois scènes représentées sur le célèbre monument indien, le Stüpa de Bharhut, dans l’Inde centrale, qui date environ de l’an 200 avant Jésus-Christ. 1

Quant à l’autre jätaka, qui se rattache à la fable de la seconde partie de notre légende, on en trouve aussi des scènes représentées sur un Stüpa, celui de Boro Budor, le monument bouddhique le plus célèbre de l’île de Java, ? mais comme il ne remonte guère plus haut qu’à la période 650—750 après Jésus-Christ 3, nous n’avons à en attendre aucun secours pour préciser la date du jätaka dont nous savons déjà (voir plus haut) qu'il existait au plus tard à la fin du troisième siècle après Jésus-Christ.

Tout ce que nous apprennent les considérations précédentes, c’est que la matière qui a servi à former la légende de saint Eustache existait déjà, selon toute vraisemblance, vers 300 après Jésus-Christ. La conclusion vague qu’on en pourrait tirer serait donc qu'il y aurait une possibilité de faire remonter la légende de saint Eustache par exemple à la fin du quatrième siècle ou au commencement du cinquième.

Nous venons de dire que nous avons trouvé une influence bouddhique très marquée dans les deux premières

1 Voir Garbe, o.c., p. 124 et 127.

3 Voir Garbe, o.c., p. 130.

3 Voir Karl Woermann, Geschichte der Kunst aller Zeiten und Vôülker, I, Leipzig und Wien, 1900, p. 508.

(55) Deux Vies de saint Eustache 103

parties de la légende. En tâchant de déméler à quelle époque une telle influence a pu s'exercer sur le monde chrétien, on pourrait obtenir une sorte de ferminus a quo. Or, on est d'avis que ce n’est qu’à la fin du deuxième ou au commencement du troisième siècle qu'on peut découvrir des traces d’une influence bouddhique sur le christianisme et sur les légendes chrétiennes. 1 Il en résulterait que la légende de saint Eustache ne saurait dater d’une époque plus ancienne. Ce serait donc la date la plus reculée qu’on pourrait lui attribuer, à condition que les récits bouddhiques où l’auteur a puisé les éléments de la partie centrale de son ouvrage aient été dès cette époque pleinement constitués. Mais c’est ce que nous ne pouvons affirmer.

On pourrait encore chercher une indication utile dans un examen de l’âge des récits chrétiens où règne le même ton et qui appartiennent pour ainsi dire au même type. Nous sommes en effet d'avis que l’époque où les légendes naissent et se constituent met son empreinte .sur elles, que le goût du temps en détermine plus ou moins le contenu et la forme, de sorte que des récits visiblement de même type remonteraient en général à peu près à la même époque. En cherchant à situer la légende de saint Eustache dans un milieu où elle trouvera sa place naturelle, on s’apercevra, croyons-nous, qu'elle est empreinte du même esprit qui caractérise les légendes dites pseudoclémentines et les autres légendes des apôtres, en d’autres

: Garbe, 0. c., p. 138, et Was ist im Christentum buddhistischer Herkunft?, dans Deutsche Rundschau, 1910, Juli, p. 85.

104 Hoiger Petersen (56)

termes, les romans chrétiens. ! On a en effet l’impression qu’elle a dû être composée à l’époque où ces romans étaient à la mode, à savoir dès la seconde moitié du deuxième siècle. ? Or, dès le quatrième siècle naissait un nouveau type de légendes chrétiennes, les biographies de moiïnes.# Le goût dont la légende d’Eustache est une expression semble donc s’être maintenu jusqu’au quatrième siècle, et la légende de saint Eustache aurait pu être composée dans la période qui s'étend entre la fin du deuxième siècle et le commencement du quatrième. Comme on sait, le roman chrétien a sa patrie en Syrie.“ Ailleurs ‘ nous avons conjecturé que notre légende aussi aurait été composée en Syrie. La légende et ces romans chrétiens seraient donc, si l’on admet nos hypothèses, nés non seulement vers la même époque, mais aussi dans les mêmes contrées.

Nous avouons que les résultats auxquels nous aboutissons ainsi restent plus qu'incertains, et le problème de la datation de l’origine de notre légende au-delà du VIT siècle attend encore sa solution.

1 Cf. E. von Dobschütz, Der Roman in der altchristlichen Literatur, dans Deutsche Rundschau, CXI, April-Mai-Juni, 1902. — M. Gaster, Grundriss de Grôber, II, 3, p. 420, met notre légende en rapport avec les Clémentines.

2 Voir p.ex. La Grande Encyclopédie, s. v. Clémentines.

3 E, von Dobschütz, o. c., p. 105.

4 Dobschütz, o.c., p. 98.

5 Dans notre article des Neuphilologische Mitteilungen, 1925.

Page 1