XXXIIE
Deux Vies de saint Eustache
Je voeul aussy Que soyes ainsy Desherité,
Puis auras ty Aprez soucy Prosperité.
Tu perdras lors Biens et trezors, Femme et enfans En dur remors, Les cuidans mors Par plusieurs ans.
Martir seras
Et souffriras
Pour mon sainct nom, Puis fruiras
Et gloire auras
De hault renom.
Telz motz ouyt
Dont s’esjouyt L'homme de Dieu, Puis sanz grand bruyt S’esvanuyt
Le cerf du lieu.
Adonc s’en vint Et chemin print Vers son hostel.
Son peuple aprint Qui bien comprint D'’avoir loz tel.
XXXIV Tantost après il aulmosna
Et ses biens aux povres donna
De bon couraige,
Puis fortune sur luy tourna Sy fort qu’en court plus ne regna
[Fol. 9 v°]
[Fol. 19 r°]
XXXII — Les vers 281 et 282 ne font qu’une seule ligne au ms.
200 Holger Petersen (152)
294 En hault parage,
Car il eust le vent au visage Par flateurs et gens mesdisans,
297 Ainsy que aux cours ce en est l’usage; Maïs le bon sainct, courtois et saige, Paciemment print ce passage
300 De ceulx qui luy furent nuysans.
XXXV Lors n’eust il maison ne chasteau,
Donjon ne fort, tant fut il beau
303 Ne bien construit, Qu’il ne tombast en ung monceau Par feu de fortune ou par eau:
308 Tout fut destruict.
Le benoict sainct, tant bien instruict, Mercioit Dieu devotement,
Puis partirent, sans faire bruit, [Fol. 10 v°] Voyans que Fortune leur nuyt, 312 Et leurs enfans pareillement.
XXXVI Considerons la grand destresse, La dure douleur et tristesse
315 Qu'’ont peu avoir Gens yssus de sy grand noblesse, Jadiz eslevez en haultesse
318 Et tant d’avoir.
Helas! il est bon a savoir Que Theospite. noble dame,
821 De plourer faisoit son debvoir Pour ses enfans appercevoir Telle povreté recevoir
324 Sans avoir commis aulcun blasme.
XXXVII Adonc de bon coeur et sans faincte Leur chemin vers la Terre Saincte
327 Vond estimer.
Mais il eurent fortune mainte [Fol. 11 r°] Dont fut leur voulenté enfrainte.
330 Pour l’exprimer:
NNNV — En tournant la feuille le copiste a omis le vers 309.
(153) Deux Vies de saint Eustache 201
Uz furent en ung port de mer, Cuidans commencer leur voyage, 833 Ou les mariniers pleins d’amer Voulurent follement amer Theospite et la diffamer s88 Par trop desordonné courage.
XXX VIII A force l’ont ravye et prise
Par miserable rage esprise,
339 Le mary hors, Et les deux enfans sans reprise, Eulx debattans telle entreprise
342 Par grandz effors.
Les mariniers furent plus fors Et batirent luy et ses filz.
345 Qui bien en feroit les recordz?
I1z eurent merveilleux descordz, Mais les vilains eurert le corps [Fol. 11 v°]
348 Et les saincts furent desconfiz.
XXXIX Les mariniers, pleins de diffame, Retindrent donc la saincte dame 351 A trop grand tort.
O, quelle douleur a son ame Veoir son mary que tant elle ame 354 Hors de son bort!
O, quel merveilleux desconfort Pour l’espoux et les deux enfans!
357 Qui se doulousoit le plus fort?
Chascun y mettoit son effort, Chascun soukhaittoit estre mort, 360 Tant furent du cas desplaisans,
XL Disant: «Helas, mon tresloysl espoux!
Ou estes vous,
363 Franc coeur plein de noblesse, Mon vray amy. tant begnin et tant doulx?
Qu’es e de nous? LFol. 12 r°] . 866 Fault il que je vous lesse?
O, ma leesse Mon confort, mon adressel 369 Et pour quoy est ce
202 Holger Petersen 154.)
Que je ne vous ensuys?
Pirement suys 372 Qu'’entre les mains des Juifz.
XLI Lasse, pour quoy a voulu Dieu permettre Que je doibve estre 375 Prinse a force en ce point, Entre les mains de gens mauldictz me mettre?
Pour me y submettre 378 Vecy trop mal a point.
Le coeur m’espoingt D'’ainsy me veoir empoint, 381 | Car je n’ay point, Fors en Dieu, d’esperance:
Sa puissance 384 Me doint bonne asseurance. [Fol. 12 v°]
XLII Mort dure, mort angoisseuse et amere, Fiere chimere, 387 Venez moy a coup prendrel Haal mes enfans, vous perdez vostre mere!
Foleur temere 390 Faict ce cas entreprendre.
Noyer ou pendre Vouldroye ou morte estendre 393 Plus tust que attendre Faire a mon mary tort.
O, Dieu, confort, 396 Ou m'’envoyez la mort!
XLIII Plourez, mes yeulx, ceste dure fortune Trop importunel 399 Fendez, mon dolent coeur, . Car je ne sens plus esperance aulcune Fors qu’en rancune
402 Morir et en douleur!
Changez, couleur, [Fol. 13 r ] Mon visage en paleur 405 Pour le maleur NLTII — Les vers 401 et 402 ont été écrits sur la méme ligne.
Qui nous advient ce jour, Puis qu’en amour 408 Ne faisons plus sejourls
XLIV Des grandz souspirs que la dame gectoit Pitié estoit 411 Et dure departie.
D'aultre costé le mary lanientoit, Qui regretoit 414 Sa tresdoulce partie.
Lors impartie À chascune partie, 417 Et espartie Fut doleur indicible.
Presque impossible 420 Aux humains admissible.
XLV Ainsy s’en vont mariniers navigant Par la mer, quand [Fol. 13 v'] 423 La dame eurent ravye.
L’ung en y eust, le patron et plus grand, Embrasé tant 426 Qu'il transissoit d’envye.
Mais assouvye Sa fureur ne fut mye, 429 Car vraye amye De Dieu fut Theospite, Qui lors despite 432 Ceste fureur despite.
XLVI Donc, pour refrener ceste rage
Pour la dame de hault parage,
435 Dieu pourvoye a ses amys, | Fist en l’air lever tel oraige Que celluy n’eust qui eust courage
438 Fors d’estre a la maneuvre mys.
Et de ce se sont entremys Sans penser plus a leur follye:
141 Fortune durs coeurs amollye. [Fol. 14 r']
XLIV-409 Les — Les vers 410 et A11 n’occupent qu’une seule ligne — XLVI-435 Hialus.
Holger Petersen
XLVII Comme l’istoire parlemente,
Sy vexez furent de tourmente
444 Qu’ilz estoient presque au mat coupper.
La mer fut sy tres vehemente Que aulcun d’entre eulx ne se demente
447 Plus de saillir ne de trepper, Et, pour doulcement eschapper, Arriverent en quelque hable:
450 Le peril de mort est doubtable.
XLVIII Par ainsy eschappa la dame,
Sans estre vilennee de ame,
453 Et descendit hors bort a terre.
Elle n’eust d’eulx aulcun diffame, Mais trouva une bonne femme
1586 Que doulcement voulut requerre Pour, comme elle, sa vie acquerre Et estre povre lavendiere.
459 Après tenebres vient lumiere. [Fol.
XLIX Considerons l’humilité Et l’honneur qu’elle a milité, 482 Dame de sy haulte maison, En grand honneur ayant esté Et puis en telle povreté, 365 Soustenant disette a foison.
Elle fut la longue saison A grand peine gaignant sa vie.
168 À povreté n’a point d’envye.
L Et le glorieux sainct Eustace Tant de douleur en son coeur tasse 471 Aveuc ses enfans d’aultre part Que celluy n’y a qui se lasse De respandre larmes a masse 474 Pour sy tres douloureux depart.
Eulx trois cheminerent a part La ou Dieu les voulut conduire.
a77 Estrangier de legier s’adire. [Fol, 15 r°]