TEXTES LATINS
1. — Il existe deux anciennes traductions latines faites directement sur le texte grec primitif, et c'est par ces traductions que la légende de saint Eustache a été connue en Occident. La plus importante et la plus répandue est celle qui rend son modèle avec une fidélité remarquable, tout en s’en écartant parfois de manière à constituer une version ayant une physionomie à elle, 4 C'est de cette version, appelée par M. Monteverdi la ver-
1 Menologium graecorum iussu Basiliit imperatoris Graece olim editum (édit. en grec et en latin). Urbino, 1727, I, p. 55 (20 sept.). On lit ce même texte dans les A. SS., Sept, VI, p. 115.
2 Nicephori Callisti Historia Ecclesiastica, 1. III, c. 29, dans Migne, Patr. graeca, CXLV, 954.
3 Quant au premier de ces opuscules, sa dépendance directe à l’égard du texte grec le plus ancien est prouvée par le fait qu’on y lit: prodiitque ex cervo vox. Ni chez Métaphraste ni chez Nicetas ce n’est le cerf qui parle (voir p. ex. la traduction française de Le Sueur, o. c., p. 47 et 103). De l’autre côté, on pourrait mettre le second de ces textes en rapport avec les deux versions grecques mentionnées en dernier lieu: dans ces trois textes c’est le Christ et non pas le cerf qui parle.
4 Pour les détails nous renvoyons à Monteverdi, o. c., p. 397— 398.
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sion littérale, que dérivent, directement ou indirectement, toutes les versions en vers comme en prose, écrites en ancien français.! Elle est conservée dans plusieurs manuscrits qui remontent en quelques cas jusqu’au X°® siècle. Il en existe deux éditions qui ne sont pas des éditions critiques et dont la plus ancienne est celle de Mombritius. ?
On ne connaît pas le manuscrit d’après lequel Mombritius a publié son texte, mais il ressort clairement d’une comparaison de son texte avec quelques-uns des manuscrits latins conservés — c’est à peine s’il y a quelques rares variantes ou omissions insignifiantes — et aussi d’une comparaison du même texte avec les traductions
1 C’est à tort que M. Ott (0. c. ci-dessous, p. VIIT) suppose que l’auteur de la version française en vers VII a peut-être connu, outre la version latine littérale, aussi la version latine libre (v. plus loin). De la comparaison (p. X—XIV) des trois textes en question il résulte que dans les cas, d’ailleurs peu nombreux, où le poème et la version libre sont d’accord contre le texte latin littéral, il s’agit presque toujours de l’omission, par les deux textes, de menus et insignifiants détails qui se trouvent dans la version littérale, ce qui, évidemment, ne prouve rien, surtout si l’on observe que l’auteur omet à plusieurs reprises des détails de ce genre qui se retrouvent dans les deux textes latins ou qui ne se retrouvent que dans la version littérale. Ces concordances, même prises dans leur ensemble, ne peuvent avoir de force probante. Elles sont certainement dues au pur hasard, et il est certain que notre auteur ne s’est pas servi de la version libre, dont aucun des traits vraiment caractéristiques n’a passé dans son poème.
2 Sanctuarium seu Vitæ sanctorum, éd. milanaise vers 1479, pars I, fol. 26266. Réimprimé dans Boninus Mombritius, Sanctuarium seu Vitæ sanctorum. Novam hanc editionem curaverunt duo Monachi Solesmenses. Tomus primus. Parisiis, apud Albertum Fontemoing, editorem, M.C.M.X., p. 466—73.
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françaises de la version littérale, qu'il a, comme d’habitude !, copié fidèlement et sans rien changer le manuscrit qu’il a suivi. A défaut d’une édition critique, on peut donc lire le texte de Mombritius avec l'assurance d’avoir affaire à une transcription fidèle du modèle.
L'autre édition est celle de Cleus dans les Acta Sanctorum.? Le texte des Bollandistes est en partie un remaniement, fait avec l’idée préconçue que la traduction latine médiévale a nécessairement été un texte qui dans tous ses détails était conforme à l'original grec. Voici comment a procédé Cleus. Il reproduit un codex vetustissimus, nommé Q 5, mais il en modifie fréquemment le texte, et en particulier de la manière suivante: 1° Il intercale, entre crochets, la traduction latine de certains passages du texte grec qui ne se trouvaient pas dans le codex latin qui lui a servi de base; 2° Il remanie certains passages de son manuscrit base pour les rendre plus conformes au texte grec; 3° Une fois (voir sa note s au chapitre I, 4) il introduit la leçon d’un autre manuscrit latin (le premier ms. S. Maximini Trevirensis), celui-ci étant à cet endroit plus »complet», c’est-à-dire plus conforme au texte grec; 4° Une autre fois (au crochet c, chap. L, 2), il introduit un long passage d’un troisième manuscrit latin (le second ms. S. Maximini Trevirensis) qui est une
1 Voir p. ex. Poncelet, 0. c. un peu plus loin, p. 41, et Karl Johannes Neumann, Der rômische Staat und die allgemeine Kirche bis auf Dioclietian, I. Band, Leipzig, 1890, p. 275.
? Septembris liber VI, p. 123—35. Ce texte a été réimprimé par Andreas C. Ott, Das altfranzüsische Eustachiusleben (L’estoire d’Eustachius) der Pariser Handschrift Nat.-Bibl. fr. 1374, Erlan-
gen, 1912 (Sonderabdruck aus Romanische Forschungen, herausgegeben von Karl Vollmüller, XXXII. Band, 2. Heft}, p. 51—63.
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copie de la version latine libre, laquelle offre, à cet endroit, une traduction mot à mot du texte grec.t Il s’ensuit que l'édition des Bollandistes ne présente pas en toute sa pureté, tant s’en faut, la leçon de la traduction latine littérale.
La version littérale se distingue de toutes les autres rédactions latines par quelques traits caractéristiques, qui permettent de reconnaître sûrement les dérivés de ce texte. Voici ces traits. Elle mentionne le double départ de la famille de saint Eustache de la maison avant l'exil; elle nomme Johannes qui baptisa les saints ? et connaît le nom du village de Badissus; elle renferme les comparaisons avec Corneille, avec saint Paul et avec les trois adolescents de Babylone; elle offre une certaine contradiction dans le récit de l’enlëèvement des jeunes enfants #, et enfin elle contient la partie de la prière de saint Eustache où il demande à Dieu de ne pas laisser consumer dans le feu les corps des saints après leur mort.
1 Les deux éditeurs de la réimpression du texte de Mombritius ont dressé, p. 663, une liste, à peu près complète, des divergences qui existent entre ce texte et les leçons de l’édition de Cleus.
3 La mention de ce double départ ainsi que celle du nom de Joanne se retrouve aussi dans le texte relativement récent de Pierre Natal, lequel pour une partie dérive directement de la version latine littérale.
8 Voici en quoi consiste cette contradiction: ‘le frère aîné qui a été enlevé par la bête féroce avant le frère cadet et, partant, n’a pu voir ce que celui-ci devenait, prétend néanmoins, dans la scène de reconnaissance, se ressouvenir qu’il avait vu enlever son frère par un loup avant d’être lui-même saisi par un lion. Cette contradiction se retrouve aussi dans le texte de l’Abbreviatio (v. plus loin).
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2. — L'autre version latine traduite directement du texte grec primitif a été publiée trois fois. ! Ayant un tout autre caractère, étant plus libre, et abrégée à un tel degré qu’elle n’a qu'environ la moitié de la longueur de son modèle, elle est appelée par M. Monteverdi la version latine libre. Elle ne paraît pas avoir été connue en France pendant le moyen âge, mais elle a été très répandue en Italie. ? Quant à son contenu et à ses traits caractéristiques, nous renvoyons à l'excellente analyse de M. Monteverdi (p. 398—401).
3. — La version contenue dans le recueil de vies de saints composé en France dans la première moitié du XIIKE siècle, et portant le nom d’Abbreviatio in gestis et miraculis sanctorum ou Summa de vitis sanctorum.® C’est un résumé assez court de la légende.
4. — La rédaction de Vincent de Beauvais dans son Speculum historiale. * Elle est subdivisée en cinq chapitres, et M. Monteverdi (p. 404) a découvert que les quatre premiers chapitres reproduisent textuellement les parties correspondantes de l’Abbreviatio, avec cette différence seulement que la contradiction qu’on remarque dans
1 Éditions: Bibliotheca Casinensis, III, Florilegium, 1877, p. 351—4; réimpression par Ott, o. c., p. 64—69; édition critique par Wilhelm Meyer de Spire, o. c., p. 272—86. Des manuscrits qui l’ont conservée, quelques-uns remontent au Xe siècle (Monteverdi, p. 398).
? Monteverdi, o. c., p. 449.
8 Voir sur ce recueil P. Meyer, Notices et exiraits, t. XXXVI, 1, p. 1 et suiv., et M. l’abbé Poncelet, Le légendier de Pierre Calo (Analecta Bollandiana, t. XXIX, 1910), p. 20—24.
4 Vincentii Bellovacensis Speculum Historiale, 1. X, cap. 58, 59, 60, 61, 82.
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le récit du frère aîné a été écartée chez Vincent. Quant au chapitre V, il constitue en partie une copie, en partie un résumé de la version latine littérale, à part la phrase finale qui, elle aussi, correspond exactement à la leçon de l’Abbreviatio. Comme ce recueil a paru avant le Speculum historiale, M. Monteverdi conclut que c’est ce dernier texte qui a été compilé sur celui de l’Abbreviatio. Pourtant, à en croire l’abbé Poncelet (1. c.), c’est le contraire qui aurait eu lieu. Voici comment s'exprime M. Poncelet: »1l semble bien que le Speculum historiale de Vincent était terminé et publié en 1244, et qu’un peu plus tard, en 1250 ou quelques années après, l’auteur lui-même mit au jour une »seconde édition» très légèrement augmentée, du même ouvrage. Si nous ne nous trompons pas, la première édition n'avait pas encore paru qu'elle était déjà utilisée par un confrère de Vincent pour un ouvrage hagiographique proprement dit.» Cet ouvrage était précisément l’Abbreviatio. — En ce qui concerne notre légende, le désaccord qu'on observe vers la fin entre les deux textes s’expliquerait bien par une retouche faite par Vincent dans sa »seconde édition». De même, la suppression de la contradiction dans le récit du frère aîné serait une correction postérieure.
5. — La version de la Légende dorée de Jacques de Varazze 1, datant de 1260 environ ?, qui a trouvé place, vers le milieu du XIVE siècle, dans la collection des Gesta
1 Jacobi a Voragine Legenda Aurea, vulgo Historia Lombardica dicta. Ad optimorum librorum fidem recensuit Dr Th. Graesse. Editio tertia, Vratislaviae, apud Guilelmum Koebner, 1890, p.712—18.
? Poncelet, o. c., p. 24.
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Romanorum !, où, suivant la règle observée dans ce recueil, elle est accompagnée d’une moralisation. ?
Cette version et les deux précédentes présentent entre elles des ressemblances caractéristiques. M. Monteverdi (p. 402——4) explique le fait en supposant que toutes trois dérivent indirectement de la version latine littérale par l'intermédiaire d’une version aujourd'hui perdue, qui
1 G. R., éd. H. Oesterley, Berlin, 1872, p. 444 ss.
? En affirmant (p. 402) que le texte a passé mot à mot dans le recueil des Gesta Romanorum, M. Monteverdi n’a pas tout à fait raison. A vrai dire c’est ce qui arrive en général, mais il y a des exceptions. N'insistons pas sur les cas où le compilateur omet ou ajoute quelque mot indifférent et peu nécessaire ni sur ceux où il remplace un mot par un synonyme. Mais on relève à l’occasion de vraies modifications, dont les plus caractéristiques sont les suivantes. A propos du métier qu’exerce saint Eustache pendant l’exil, on lit agnos... custodivit pour agros ... c.; quand, après la levée de l’armée, saint Eustache voit ses deux fils, on lit inter primos in acie ordinavit eosdem pour i. p. convivas suos 0.e.; de saint Eustache on apprend qu’il était magister militie pour m. militum, et, quand il s’agit de son rétablissement dans son ancienne position, nous lisons ad magisterium militie trahitur pour ad magistrum m. t.; le fils aîné, en racontant les événements de son enfarce, dit entre autres: mater nostra... in mari relicta est pour in navi; saint Eustache, en rendant compte à sa femme du sort de leurs enfants s’exprime ainsi: a feris devorati sunt pour capti sunt de l’original; dans la plainte du saint après la perte des fils, on lit: ego feras habui in amicos qui filios meos rapuerunt, pour ego immites f. h. qui, etc. — Là où les détails de l'original latin n’ont pas été omis ou modifiés dans la traduction française des Gesta romanorum dont il va être question plus loin, nous retrouvons ces variations et d’autres encore dont nous n’avons rien dit plus haut.
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serait leur source commune. ! Mais au lieu de recourir à une version latine que personne n’a vue, il serait plus naturel d'admettre que l’auteur de la Légende dorée s’est servi à la fois de l’Abbreviatio (ou, ce qui revient probablement au même, de la »première édition» du Speculum historiale) et de la version latine littérale. Cela expliquerait tout, et rien ne s'oppose à cette hypothèse, la Légende dorée ne comprenant rien d’essentiel qui ne se retrouve dans les deux textes mentionnés.? Jacques de Varazze aurait donc corrigé à sa façon la contradiction caractéristique qu’il remarquait dans ses deux modèles: elle se retrouve en effet corrigée dans son texte autrement que dans la »seconde édition» de Vincent.
6. — La version de Pierre Natal dans son Cataloyus sanctorum *, qui fut achevé, selon l'abbé Poncelet (0. c., p. 35), environ 13/0. C’est un récit abrégé qui dérive à la fois de la version latine littérale (voir p. ex. les preuves
1 Jl faut relever le fait que, bien avant Monteverdi, Knust, o.c. p. 70, p. 108, avait émis cette même hypothèse sans avoir du reste connu le texte de l’Abbreviatio et ne tenant compte que de la version de Vincent.
3 La supposition que Varazze aurait pour sa compilation utilisé deux sources à la fois n’a rien d’invraisemblable: tel a été le procédé de Pierre Natal (v. plus loin); l’Abbreviatio, c’està-dire le texte transcrit sur celui de Vincent, dériverait alors directement de la version latine littérale.
5 Voici le titre de l'édition princeps: Catalogus sanctorum et gestorum eorum, ex diversis voluminibus collectus, editus a reverendissimo in Christo Patre Domino Petro de Natalibus de Venetiis Dei gratia Episcopo Equilino (Vicenza, 1493). Notre légende se trouve dans le livre V, chap. 22. Monteverdi n’en fait pas l'analyse.
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de cette dérivation citées à la note 2, p.61) et du texte de la Légende dorée. On y trouve des expressions, des phrases et même des parties entières transcrites textuellement de ces deux ouvrages. Les petites modifications individuelles que se permet parfois le compilateur n’ont aucune importance. ?