‹ Deux versions de la vie de saint Eustache en vers français du Moyen Âge. Édition critiqueChapitre 6 sur 34 · Trois versions remontant à ta version latine littérale · texte numérisé non relu

Trois versions remontant à ta version latine littérale

1. — La version contenue entre autres dans le ms. français 2464 de la Bibliothèque nationale, datant du milieu du XIII siècle. ? En voici le commencement (ms. fr. 2464, fol. 41):

| 1Ce fragment fait peut-être partie de la version qui figure sur l'inventaire de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, d’environ 1167, publié par Barrois. Voir ci-dessous, p. 84.

3 Paul Meyer, Histoire liltéraire de la France, XX XIII, 381 — 85, énumère les manuscrits où elle a été incorporée (on pourrait

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Au tens Trajan l’empereor, que deables avoit grant force et grant pooir, que par lui, que par ses menistres, [fu] uns hom, mestres de chevaliers et de grant lignage, Placidas par non, et de grant richesce, honorez sor toz les autres. Mès un pou i ot del poil del leu. Car il estoit en error et en mescreance. Ce estoit dommages, se vos dirai por quoi.

Ce n’est pas seulement la plus ancienne des vies de saint Eustache en prose, mais elle présente en outre un intérêt particulier à cause de la liberté avec laquelle l’auteur traite la forme de son modèle tout en le suivant en général fidèlement quant au contenu, et à cause de son style vivant et familier. Le but principal du traducteur a visiblement été de rendre son exposé clair et intelligible. Pour cette raison il introduit parfois des explications. Ainsi il a cru nécessaire d'expliquer à son auditoire le mot arena; en nommant Corneille, il ajoute: le preudome que saint Peres converti. ! Mentionnons encore une particularité qui saute aux yeux: le traducteur a la manie d'employer deux expressions synonymes là où le modèle n’en a qu’une. Cette même manie de »parallélisme», on la retrouve d’ailleurs, à un degré plus ou moins marqué, chez plusieurs des autres traducteurs de notre légende (par exemple dans la version des Gesta romanorum

ajouter à cette liste les mss. Arras, Bibliothèque municipale 657, anc. 139, mentionné par Paul Meyer, o. c., p. 442, et 141 de la collection médicéo-palatine de la Bibliothèque Laurentienne, décrit par Paul Meyer, Romania, XXXIII, 1—49) et en donne des extraits caractéristiques. Des manuscrits cités, les mss. français 183 et 185 constituent un groupe à part, ayant des fautes communes. Pour l’analyse de ce texte, voir aussi Monteverdi, p. 418—19.

1 C’est à tort que Paul Meyer dit. (p. 383) que le ms. fr. 2464 porte saint Pol.

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et dans celle de Pierre Natal), et on serait tenté de regarder ce procédé comme appartenant au style pour ainsi dire traditionnel dont les prédicateurs se servaient ordinairement en s'adressant au peuple soit dans leurs sermons soit dans des interprétations d’un texte pieux. Notons encore que la contradiction qui se trouvait dans le récit du frère aîné a été écartée, ce qui n’étonne pas chez ce traducteur intelligent. — Cette version a été conservée dans un assez grand nombre de manuscrits, et on pourrait encore citer comme preuve de sa popularité le fait qu’il en existe une traduction espagnole, qui a été publiée par Hermann Knust. 1

2. — La seconde traduction, qui appartient à un recueil de légendes attribué par P. Meyer? à la fin du

1 Dos obras didäcticas y dos leyendas sacadas de manuscritos de la biblioteca del Escorial. Dalas 4 luz la Sociedad de Bibliéfilos españoles, Madrid, 1878, p. 123—157. — Analyse par Monteverdi, p. 489—90. — Arrêtons-nous un moment à un petit détail: si le traducteur espagnol dit que ceux qui sauvèrent l’un des enfants du loup qui l’avait ravi étaient des carvoneros, c’est-àdire des charbonniers, cette modification doit avoir été amenée par une erreur de lecture qui se comprend facilement, quand on sait que les manuscrits français portent car (quar) bouier virent le leu. C’est ce qu’on lit dans les mss. français 2464, 183 et 185 de la Bibliothèque nationale et dans le ms. 588 de la Bibliothèque Ste-Geneviève que nous avons consultés. Monteverdi (p. 419), qui a évidemment pris les extraits qu’il publie dans le ms. fr. 2464, aux leçons duquel ses citations correspondent compiètement, se trompe probablement en prétendant avoir lu car li charbonier virent le leu.

? Histoire littéraire de la France, XXXIII, 447. — C’est de ce manuscrit que parle le comte de Douhet dans son Dictionnaire des légendes du Christianisme, Paris, 1855, col. 374.

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XIIIe siècle, nous est conservée par le seul manuscrit

fr. 818 de la Bibl. nat. où elle commence ainsi (fol. 280):

As tens de l’empereeur qui estoit apelez Trajanus, es quels tens la fallace del deable valoit durement, estoit uns mestres de chevaliers qui estoit apelez Placidas par son nom, nobles de lignage, segont la char, resplendissanz de richeces, devantpuianz de tote honeur (cunctis in honoribus praecellens), mès porpris des coutivemenz de deables.

Cette version contraste singulièrement avec celle dont nous venons de parler, étant littérale au point d’être par endroit à peu près inintelligible.? Le traducteur se laisse à ce point influencer par son modèle, que sa traduction fourmille de mots, d’expressions et de constructions syntaxiques qui font l'effet d’être plutôt du latin que. du français. Parfois on dirait que le traducteur n’a pas compris ce qu’il lisait et qu’il traduit mécaniquement. Ainsi, il lit, par exemple, une fois judicium pour indicium, et il traduit par jugement bien que ce mot ne donne pas de sens dans le contexte. On pourrait citer plusieurs exemples de malentendus et de traductions qui faussent ainsi le sens. Ce consciencieux traducteur n’ajoute pour ainsi dire rien ni n’omet rien. ?

1 Voir P. Meyer, o. c. à la note précédente, p. 446—8, pour une appréciation du traducteur et un extrait un peu plus long que celui qui est cité ci-dessus.

3 Quant à la langue, la version, écrite, selon P. Meyer (p. 446), à Lyon ou dans les environs, présente des traits dialectaux bien prononcés, dont voici quelques exemples: la ripe (rive), enseigre, enseguirent, enseigui (mais aussi ensivirent et enseivi); continir; o pauc de chevaliers, pauc chevaliers; les premières personnes du pluriel alem, impetrem (impetremus), facem, troveissem (imparf. du subj.), naiessien (navigaremus); que il manjucent (imparf. du subj.); ax (pour eus, pron.); li pueples des foieuls, li foiel et foielment.

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3. — La troisième traduction de la version latine littérale n’est à vrai dire qu'un abrégé. ! L’auteur a raccourci où il a pu le faire sans nuire au développement de l’action principale. Ce sont surtout les discours des personnages qui ont été ainsi écourtés. Voici le commencement de la traduction en question (d’après le ms. fr. 412, fol. 209):

Au tens qe Trajanus estoit empereres de Rome, il avoit avec lui un sien baron qi avoit non Placides, qi molt estoit gentius hom et molt nobles. Il avoit totes bones vertuz en soi, car il revestoit les nuz et repeissoit les morans de feim, et ceus qi estoient em prison por leur forfez raiemboit par son avoir.

Disons encore quelques mots de la manière dont le traducteur a traité son texte. En certains cas, il traduit mot à mot. Parfois, si la forme est plus libre le sens est exactement rendu. Dans d’autres cas,.il se contente de donner un résumé plus ou moins succinct du contenu. Enfin il supprime à l’occasion des phrases entières ou toute une suite de phrases. Mais dans tous ces raccourcissements et ces retranchements il fait preuve de discernement, de sorte que le lecteur a néanmoins une idée assez exacte de la légende: on peut même dire que la légende n’a fait que gagner à ce travail de remaniement.

Ces trois traductions ont chacune leur caractère distinct. Le traducteur de la première version traduit littéralement et complètement, mais son récit, présenté dans une langue familière et personnelle, est parfaitement intelligible pour l'auditoire qu'il cherchait à atteindre.

1 Elle se trouve dans les manuscrits suivants: les mss. français 411 et 412 de la Bibliothèque nationale et dans le ms. Old Roy. 20. D. VI du Musée britannique. Voir P. Meyer, o. c., p. 411 ss. Monteverdi analyse cette version, o. c., p. 420.

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Celui qui a traduit la deuxième version est au contraire on ne peut plus impersonnel. Il n’a eu en vue que son modèle, qu’il s'efforce de rendre avec une exactitude pénible, sans se demander s’il se fait comprendre. Enfin, le troisième traducteur suit assez fidèlement le récit de l'original latin, mais il s’est donné beaucoup de mal pour en tirer une version plus courte et plus maniable.

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