‹ Deux versions de la vie de saint Eustache en vers français du Moyen Âge. Édition critiqueChapitre 8 sur 34 · IV. — Six versions dérivant du texte de la Legenda aurea · texte numérisé non relu

IV. — Six versions dérivant du texte de la Legenda aurea

Il va sans dire que le texte le plus répandu de toutes les versions en prose de notre légende est celui qui est entré dans les diverses traductions de la Légende dorée de Jacques de Varazze. Paul Meyer 1! a signalé sept de ces traductions, dont six seulement ? contiennent la légende de saint Eustache. Mais la version de la légende qui a été admise dans l’une d'elles (le n° 7; ms. 141 de la collection médicéo-palatine de la Bibliothèque Laurentienne) n'étant pas traduite de la Légende dorée , nous la laisserons de côté. Enfin, il y a une dernière version de la Légende dorée qui n’a pas été admise dans un légendier, mais se trouve copiée à part. Nous avons donc six versions à examiner. Quatre d'entre elles ne donnent pas lieu à des remarques particulières. Voilà pourquoi nous nous bornerons à donner à leur sujet quelques indications rapides pour traiter un peu plus longuement des deux autres.

6. — Une première version est contenue dans le manuscrit 1008 de la Bibliothèque municipale de Tours et dans un manuscrit de la Bibliothèque d’Este à Modène. ‘ Début (cité d’après le ms. de Tours, fol. 98):

Eustaisses fu apelés ançois Placides. Il estoit maistre des chevalier{s] de Trajan l’enpereor, mès il estoit mout acostumé

1 Romania, XXXIII, 1904, p. 3—5.

2 C’est au numéro 6 de la liste de P. Meyer que notre légende fait défaut.

8 C’est une copie de la version mentionnée sous le n° 1 cidessus.

“ Décrits par Paul Meyer dans le Bulletin de la Société des anciens textes français, 1897, p. 39—74, et 1902, p. 68—96.

76 Holger Petersen (28)

d’uovre de misericorde, ne nequidenques (sic) il aoroit les ydles, et si avoit feme de celle[s] meesmes costumes et de celle misericorde, et avoit de sa feme deus fils, lesquels il fist norir selonc sa grandece, et por ce qu’il estoit ententif as evres de misericorde, il deservi d’estre enluminés d’evres de verité...

7. — Le début de la deuxième de ces versions, se trouvant dans le manuscrit français 23.114 de la Bibliothèque nationale, est ainsi conçu (fol. 330 v°):

Saint Eustasse fu premierement nommez Plaisans. Cestui estoit maistre et le plus grant homme entre tous les autres qui estoient en la court de Trajan le empereur. Et si estoit moult dilligens d’acomplir les oeuvres de misericorde et neantmoins il estoit paien et avoit une femme piieuse moult caritable et de meisme condition. Il ot .II. filz, lesquelz il fist nourrir selon la haultesse de son pouoir, et pour tant qu’il estoit homme piieux et que volentiers il entendoit aux oeuvres de misericorde, il fu cose dygne et raisonnable qu’il fuist enluminez en la voie de verité ...

8. —- La troisième traduction française du texte de la Légende dorée se lit dans le manuscrit français 20.330 de la Bibliothèque nationale et dans un manuscrit appartenant au séminaire du Puy-en-Velay. Elle commence ainsi (ms. 20.330, fol. CCLXXX VIII):

Sainz Heustaces avoit avant nom Placidas. Cis estoit maistres des chevaliers de Trajan empereur et estoit mout perseveranz en oevres de misericorde, nepourquant il aouroit les ydoles. Il avoit feme de cele meismes loy et de cele meïsmes misericorde de la quele il eut .IT. filz, les quels selon sa grandesce hautement fist norrir, et car il entendoit continuelment en oevre de misericorde, il deservi estre menez a la voie de verité ...

9. — Voici enfin le commencement de la quatrième version faisant partie de la traduction célèbre de la Légende dorée, faite par Jean de Vignai. ! Nous nous servons

1 Paul Meyer nous apprend (Romania, XXXIII, p. 5) qu’on en possède de nombreuses copies. Nous l’avons trouvée dans les mss. suivants du fonds français de la Bibliothèque nationale:

du manuscrit français 241 de la Bibliothèque nationale, datant de 1348 (fol. 238 v°):

Eustace, qui fu dit Placidas, estoit mestre de la chevalerie Traien emperiere. Et estoit assés continnant es oevres de misericorde, mès toute fois estoit il habandonné as ydoles aourer. Et il avoit fame de cele meisme maniere et amoiïit les oevres de misericorde de la quele il ot .II. filz, les quiex il fist norrir noblement selonc l’estat de li. Et pour ce que il estoit ententif es oeuvres de misericorde, deservi il estre esclarci a voie de verité...

De l’examen de ces quatre versions il résulte que les traducteurs ont suivi leur modèle très fidèlement !, et on n’a qu'à comparer les extraits transcrits ci-dessus pour se convaincre qu'il s’agit de traductions indépendantes les unes des autres.

10. — Les deux versions de la Légende dorée dont il nous reste à parler offrent un intérêt beaucoup plus grand. La première est conservée dans le manuscrit français 1534 de la Bibliothèque Nationale. Elle commence, fol. 69 v°, en ces termes:

Saint Eustace fu né de Romme et fu moigne premierement. Il estoit mestre de la court Traien emperiere de Romme et mout estoit devot et aumosnier et sa fame autressy, et sy ne creoient mie en Dieu. Une fois Eustace, c’om appelloit Placidus, vener estoit allé o lez aultrez chevaliers 2... entre lez quielx ung ceri se dessevra dez aultrez, et Placidus le suy tout seul tant que le cerf s’arresta.

184, 242, 243, 24445, 414, 415—16. Le manuscrit 413 contient, entre autres, un certain nombre de légendes tirées de la traduction de Jean de Vignai, parmi lesquelles se trouve la légende de saint Eustache.

-1 Seul le traducteur du manuscrit 23.114 se permet des tournures un peu plus libres, sans altérer pour cela une seule fois le sens de l’original.

3 Ici il y a une petite lacune, correspondant aux mots Gregem cervorum repperit du texte modèle.

78 Holger Petersen (30)

Cette fois-ci nous n’avons plus affaire à une traduction littérale et fidèle: ce n’est pas seulement une rédaction abrégée, elle a encore subi d’autres modifications. Le procédé du traducteur peut se comparer assez justement à celui du traducteur de la version 3 ci-dessus. Tous les deux sont des remanieurs intelligents. Et pourtant il y a entre eux une différence marquée. Si celui-ci, tout en omettant et résumant beaucoup, traduit en général le reste littéralement, celui-là, qui omet et résume autant que l’autre, donne bien rarement une traduction littérale. Il le fait pourtant parfois, ce qui nous permet de reconnaître à coup sûr son modèle. On peut se convaincre encore qu’il traduit de la Légende dorée en remarquant que la manière dont la contradiction caractéristique a été écartée est absolument la même dans les deux textes. Quelquefois on trouve de petites inexactitudes, par exemple, quand nous apprenons que la femme d'Eustache n'avait pas vu son mari depuis dix-neuf ans (le modèle porte quinze ans), que c'était quant vint au vespre que les deux fils étaient assis chez leur mère (dans le modèle c’est circa meridiem), que le saint, accompagné des deux chevaliers, arriva après cinq jours chez l’empereur (au lieu des quinze jours du modèle). Mais le traducteur se permet des modifications beaucoup plus graves. En voici des exemples. C’est en Cappadoce que les deux chevaliers retrouvent saint Eustache, ce qui est un détail nouveau; au lieu d’être exposés a un lion, comme dans l'original, les saints le sont ici a une grant cantité de bestes sauvaiges; après avoir vu que ces bêtes ne touchaient pas les saints, l’empereur fist apporter deulx de ses dieux pour lez aourer; quant Eustace lez vit de son regart, ilz fondirent en

(31) Deux Vies de saint Eustache 79

abisme, ce qui est une addition du remanieur; la reconnaissance des deux époux a lieu en présence de témoins (ce sont des jeunes hommes). Étonnante est l'indication que saint Eustache avait été moine avant de devenir général de l’empereur. Où le traducteur a-t-il pris ce détail? Aurions-nous là une contamination avec l’histoire de Witasse (Eustache) le Moine, le célèbre brigand, dont il aurait entendu parler autrefois et dont il n'aurait retenu que le nom? Ou bien, avait-il vu quelque part, peut-être dans le manuscrit qu'il a utilisé pour sa traduction, une de ces miniatures comme on en trouve dans les manuscrits français 183 et 13.502 de la Bibliothèque nationale, où saint Eustache est représenté agenouillé devant le cerf et revêtu d’un froc? Les tournures et les expressions de cette traduction sont des plus ordinaires et n'’offrent rien qui soit digne d'attention. Mais vu la liberté avec laquelle le modèle a été traité dans ce texte, nous croyons que la version de la Légende dorée contenue dans le ms. 1534 pourrait être d’un certain intérêt pour qui examinera un jour de près les traductions françaises de ce recueil célèbre. 1 11. — La sixième version faite sur la Légende dorée se trouve copiée à part, parmi des articles d’un contenu tout différent, dans le manuscrit français 1505 de la Bibliothèque nationale. ? Début (fol. 135):

1 Notons ici, en passant, qu’il y a aussi une traduction moderne de la Légende dorée, celle de M. T. de Wyzewa, Paris, 1905.

3 Voir le Catalogue des manuscrits français, t. I, Paris, 1868. Le manuscrit date du XVe siècle et portait anciennement la cote 7568. — Monteverdi, p. 420, note 2, parle brièvement de cette version, qui a été signalée par Paul Meyer, Notices et extraits, XXXVI, 1899, p. 63.

80 Holger Petersen (32)

Il fut une foiz ung chevalier a Ronme qui avoit nom Placidas et estoit maistre sur tous les chevaliers a l’empereur. Et n’estoit pas chrestien et avoit fenme et deux enffens masles; mais volentiers faisoit les euvres de misericorde, et luy et sa femme estoient bonnes gens selon leur loy. Si advint que cellui chevalier, bien acompaigné d’autres chevaliers, ala chacer en boiz ...

Cette traduction est bien rarement littérale, mais assez souvent elle n’est libre que dans la forme et rend exactement, quoique en d’autres termes, le sens de l’original. A l'ordinaire pourtant elle fait l’effet d’un résumé libre. D'une part on y constate des omissions, d'autre part le contenu a été resserré. Il est rare qu’il y ait des modifications dans les faits eux-mêmes ou dans l’ordre dans lequel ils se suivent, et quand il y en a elles sont légères. Les raccourcissements sont faits avec beaucoup de tact et ne nuisent presque jamais à la clarté de l'exposé: souvent même le lecteur en sait gré au traducteur. Le style est parfois dégagé et naturel, et les expressions empruntées à la langue quotidienne et familière ne font pas entièrement défaut. Donnons enfin quelques exemples des cas où le contenu a subi des modifications. Saint Eustache et ses enfants passent le temps de l'exil dans la même ville, ce qui n’est pas conforme à l'indication du modèle; au lieu de la foule des voisins curieux qui affluent après la reconnaissance du saint par les deux chevaliers, ici ne figurent que le seigneur et la dame de l'ostel où demeurait Eustache.

Page 1