V. Courants, Régions agricoles
CLOVIS. — Histoire de France, IIL — Les Barbares en Gaule au ciiiquièm'^ siècle. — Vers la fin du cinquième siècle, l'Empire romain d'Occident n'existait plus. La Gaule, qui en avait fait partie, était sans maîtres, abandonnée sans défense, off'erte à qui saurait la prendre. Depuis longtemps un grand nombre de Barbares s'y étaient introduits. Beaucoup étaient entrés isolément, s'oiïrant comme laboureurs ou s'engageant comme soldats. D'autres étaient venus en masse d'une manière moins pacifique. Au nord-est, les Francs, après avoir été longtemps des voisins incommodes, s'étaient établis, les uns entre la Meuse et l'Escaut, les autres sur la rive gauche du Rliin et dans la vallée de la basse Moselle. A l'est, les Burgundes, population germanique mélangée d'éléments slaves, avaient d'abord campé entre le Rhin et les Vosges, puis s'étaient fixés plus au sud dans les vallées de la Saône et du Rhône. Au sud les Wisigoths occupaient le bassin de la Garonne et presque tout le littoral de la Méditerranée.
De ces trois peuples barbares, quel était celui qui allait recueillir l'héritage vacant des Césars et devenir maître de la Gaule "?
Les Wisigoths. — En 481 les Wisigoths paraissaient avoir toutes les chances. Formant une niasse d'environ 200,000 personnes, ils occupaient une partie de la Provence actuelle, les bassins de l'Hérault, de l'Aude, de la Garonne. Audelà des Pyrénées ils devenaient les dominateurs de l'Espagne. Alaric, en les conduisant au pillage de Rome, leur avait fait une réputation militaire presque sans égale. Dans ce Midi florissant où la civilisation romaine avait laissé sa forte empreinte, au milieu des grands municipes, Toulouse, Narbonne, Carcassonne, Nîmes, Arles, les rudes guerriers du Nord s'étaient rapidement adoucis. La cour de leur roi Euric, à Toulouse, était devenue le rendez-vous des rhéteurs et des poètes et aussi
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l2 centre politique où se rencontraient les envoyés de toutes les nations barbares. La transformation de leurs institutions et de leurs mœurs semblait préparer une fusion prochaine avec les populations gallo-romaines.
Les Burgundes. — Les Burgundes avaient comme les Wisigoihs l'avantage d'occuper des contrées opulentes et depuis longtemps civilisées. Les villes de Besançon, d'Autun, de Vienne, de Lyon, de Genève, comprises dans leurs possessions, étaient autant de grands centres où s'étaient développés dès longtemps les arts, l'industrie, la culture romaine. D'un caractère naturellement doux et facile, ils avaient abandonné volontiers leurs courses aventureuses pour les occupations sédentaires. Labourant le sol ou s'adonnant aux métiers, ils vivaient avec les Romains « comme des frères».
Les Francs. — De tous les Barbares, les Francs étaient les moins favorisés et en apparence les plus rétifs à la^ civilisation. Les pays qu'ils occupaient, aux environs de Cologne et de Trêves dans lest, de Tournai, de Thérouanne et de Cam- .brai dans le nord, avaient été depuis deux siècles incessamment parcourus et ravagés par le torrent des invasions. Les habitants s'étaient enfuis, les forêts avaient tout recouvert, les régions de culture étaient redevenues des territoires de chasse. Là les Francs vivaient comme dans leur Germanie, courant le fauve dans les bois ou se formant en bandes pour aller au pillage. Ils n'étaient pas arrivés, comme les Wisigoths ou les Burgundes, à constituer une unité politique. Ripuaires à l'est, Saliens au nord vivaient à part et chacun pour son compte. Ces deux agglomérations se fractionnaient encore en tribus dont chacune avait son chef distinct et agissant séparément. Les forces militaires de ces petits groupes ne pouvaient être bien considérables. Clovis aura besoin du concours d'un autre roi pour mettre sur pied une armée de 6 000 hommes.
Ainsi les Francs semblent de tout point inférieurs aux Wisigoths et aux Burgundes; plus faibles matériellement, leur barbarie encore complète, leur paganisme grossier, tout semble mettre des barrières infranchissables entre eus et les populations civilisées et catholiques delà Gaule romaine. — Et pourtant, trente années après, en 511. la puissance des Wisigoths est détruite, celle des Burgundes ébranlée, et c'est aux Francs qu'appartient décidément la suprématie.
Cette fortune rapide et subite est due pour une part à l'habileté de Clovis, mais elle est due surtout à une cause qu'il est facile d'apercevoir dès 481. Les Wisigoths et les Burgundes s'étaient presque f~'omanisés ; ils étaient même devenus chrétiens. Mais leur christianisme n'était pas le christianisme orthodoxe, adopté par les conciles, enseigné par les évèques. Ils avaient été convertis par des disciples d'Arius, qui niait la divinité de Jésus-Christ. Le christianisme était alors dans toute la ferveur des premiers âges. Les haines religieuses étaient violentes entre les orthodoxes et les hérétiques ; de la discussion on passait facilement à la lutte armée. Or les populations gallo-romaines étaient unanimement catholiques. De là entre ces populations et les Wisigoths ou les Burgundes, entre les évoques et les rois bar- | bares, des froissements continuels, parfois des chocs violents ; de là chez les Gaulois le désir de secouer une domination détestée. Pour détruire i cette domination, tous les moyens étaient bons ; i au besoin on aurait recours aux païens, moins od'ieux que les hérétiques. Les païens ne discu- < taient pas et n'argumentaient point. On pouvait '. espérer de les convertir, de les transformer en soldats de la foi. Telle fut, pendant de longues | années, la pensée politique du clergé gaulois. Il lu réalisa de 481 à ôU. Le règne de Clovis n'est pas '
autre chose que l'alliance de l'épiscopat catholique avec la barbarie franque. Clovis prêtera à l'Église le concours de ses armes, l'Église lui prêtera en retour ses moyens matériels et son immense influence. Ils triompheront ensemble et l'un par l'autre.
Avétiement de Clovis (481). — Le mérite de ce chef barbare fut de comprendre quels immenses avantages lui donnerait l'appui des évêques. Il passa sa vie à s'assurer cet appui.
Nous le voyons dès ses débuts, averti par une sorte d'instinct politique un peu confus encore, engager des relations presque amicales avec le clergé des Gaules.
Il est resté une lettre de l'évêque de Reims, saint Rémi, qui le félicitait de son avènement et lui donnait des conseils. Saint Rémi était considéré comme le chef des Églises du Nord de la Gaule. Sa parole avait par là même, une certaine autorité, et il n'est pas sans intérêt d'observer que, dès lors, il jetait les yeux sur Clovis.
Guerre contre Syagrius (486). — Cinq ans après qu'il eut été élevé sur le pavois, Clovis fit sa première expédition. Il avait pour voisin, au sud, le gallo-romain Syagrius. Ce personnage n'était pas, comme on serait tenté de le croire, un représentant de l'Empire romain. L'Empire romain n'existait plus, en Occident du moins, qu'à l'état de souvenir. Syagrius était tout simplement, comme Euric, comme Gondebaud, comme Clovis lui-même, un chef d'armée devenu indépendant et maître du pays où il était cantonné ; seulement, au lieu d'être barbare, il était gallo-romain d'origine ainsi que la plupart de ses soldats. Clovis, avec les guerriers de sa tribu et ceux que lui fournit son parent Ragnachaire, roi de Cambrai, rassembla une petite armée de 5 à 6 000 hommes, attaqua Syagrius et le battit devant Soissons. Syagrius s'enfuit chez le roi des Wisigoths, Alaric II, qui lo livra à la première sommation.
Dans cette première campagne, Clovis ordonne déjà à ses soldats de respecter les biens de l'Église. Il trouva bientôt l'occasion de donner au clergé une marque éclatante de sa bonne volonté. Saint Rémi lui avait fait réclamer un vase » d'une grandeur et d'une beauté merveilleuses » enlevé par le& Francs dans la ville de Reims. Clovis demanda à ses guerriers de lui abandonner cet objet en dehors de sa part du butin. L'un d'eux lui répondit en frappant le vase de sa hache : a Tu n'auras de tout cela que ce que te donnera vraiment le sort. » Cesbandes de pillards avaient encore conservé leur farouche indépendance ; beaucoup ne regardaient Clovis que comme un chef volontairement accepté. Clovis dissimula sa colère, mais un an après, profitant d'un prétexte, il tua de sa main le soldat audacieux qui avait bravé son autorité naissante.
La défaite de Syagrius donnait à Clovis la ville de Soissons et son territoire. Mais quand il voulut aller plus loin, il se trouva arrêté par l'opiniâtre résistance que lui opposèrent les villes de la Somme et de la Seine, Amiens, Rouen, Paris. C'est alors qu'il épousa Clotilde. Cette union était un mariage politique.
Mariage de Clovis. — Fille d'un frère de Gondebaud, roi des Burgundes, que celui-ci avait fait tuer avec sa famille, Clotilde avait survécu à ce massacre. Elle était la seule princesse catholique qui fût alors en Gaule. Les évêques résolurent de la faire épouser à Clovis, comptant bien user ensuiie de son influence pour déterminer la conversion de son mari L'affaire fut menée par un Gallo- Romain catliolique, du nom d'Aurelianus, conseiller très écouté de Clovis. Gondebaud, soit par imprévoyance, soit p\v crainte de blesser le vainqueur de Soissons, accueillit favorablement la demande de Clovis. Clotilde parût avec les guerriers francs envoyés pour lui composer une escorte d'hoaneur^
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On raconte ^^u'arrivée sur la limite du territoire burgunde, elle pria les cavaliers qui l'accompagnaient de piller et de ravager le pays environnant. A la lueur des incendies allumés par son ordre, elle remerciait Dieu « de voir commencer la vengeance de ses parents et de ses frères. » Quoiqu'elle fût chrétienne, Clotilde était bien de son temps : elle en avait les passions violentes et les durables haines.
Presque aussitôt après, Clovis recueillit les résultats de son mariage. A l'appel des évêques, les villes de Beauvais, d'Amiens, de Rouen, de Paris, qui avaient résisté jusqu'alors, s'ouvrirent à l'époux d'une princesse catholique. En même temps Clotilde s'efforçait de préparer la conversion de son mari. Il est curieux de suivre dans les récils des chroniqueurs les péripéties de cette lutte intime. Clovis paraît avoir été un adorateur assez tiède des divinités germaniques; cependant il avait conservé au fond de l'âme quelque reste de ses superstitions et de ses terreurs religieuses. On le voit se demandant, à la mort de son fils aîné qui avait été baptisé, s'il n'a pas été atteint par la vengeance de ses anciens dieux. Trop clairvoyant politique pour n'être pas frappé de la puissance du catholicisme, il hésite et diffère, il semble craindre qu'une conversion trop brusque ne scandalise ses guerriers. Il attend une occasion.
Victoire de Tolbiac. — En ^96, les Alamans. cantonnés depuis longtemps le long du Rhin, passèrent le fleuve et tombèrent sur les Ripuaires. Clovis accourut à la tête des contingents des tribus franques et livra bataille aux envahisseurs, à Tolbiac, près de Cologne. Suivant la légende accréditée, les Francs étaient près d'être vaincus, lorsque Clovis invoqua le Dieu de Clotilde, lui promettant, s'il le secourait, de recevoir le baptême. Ralliant ses guerriers, il reprit l'avantage un instant perdu, enfonça les Alamans, les poursuivit jusqu'en Souabe, et leur fit reconnaître sa suprématie. Peut-être la conversion de Clovis était-elle décidée avant la campagne de Tolbiac ; peut-être attendait-il qu'une grande victoire vînt lui donner le prestige dont il avait besoin pour continuer d'imposer aux Francs. Peut-être aussi, comme le raconte le chroniqueur Frédégaire, Clovis encore hésitant avait-il promis à Clotilde de se faire baptiser s'il était victorieux, voulant pour ainsi dire éprouver, par une sorte de superstition digne d'un barbare, la puissance du Dieu nouveau, et jouant sa foi sur le sort d'une bataille.
Quoi qu'il en soit, au retour de sa campagne, Clovis, après une instruction très sommaire, se convertit au christianisme.
Baptême de Clovis. — Les écrivains du temps nous ont raconté les incidents de cette conversion. Les pompes de l'Église, les parfums, les lumières, les chants, produisaient sur l'imagination du barbare une naïve et profonde impression. « Sommesnous ici dans le vestibule du ciel? » demandait-il en entrant dans l'église de Reims, splendidement décorée et illuminée pour la circonstance. Saint Rémi en personne lui donna le baptême. « Courbe la tête, fier Sicambre, adore ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as adoré. » Telles sont les paroles que l'on prête à l'archevêque. Clovis écouta docilement ces conseils.
Un certain nombre de guerriers francs, 3000 environ, suivirent l'exemple donné par leur chef. D'autres furent plus rétifs. Les mécontents se retirèrent auprès de Ragnachaire, roide Cambrai. Mais ces défections partielles furent amplement compensées par les témoignages d'amitié que donnèrent à Clovis les principaux personnages du catholicisme. L'évêque de Rome, Anastase, lui écrivait : « Le siège apostolique se réjouit de ce que Dieu a pourvu au salut de l'Eglise en élevant un si grand prince pour la protéger, » L'évoque métropolitam
de Vienne, Avitus, qui possédait dans l'est de la Gaule la même influence que Rémi daus le nord, tenait un langage plus significatif encore : « Ta victoire est notre victoire ; désormais où tu combats, nous triomphons.» Le pacte d'alliance longuement préparé entre le roi des Francs et le clergé catholique était enfin signé. Comme pour montrer que ce n'étaient pas là de vaines paroles, les cites dites armoricaines, qui s'étendaient dans la Normandie et la Bretagne actuelles et sur les bords de la Loire, s'unirent par des traités à Clovis. Les dernières troupes régulières organisées à la romaine entrèrent à son service. Elles conservaient encore cinquante années plus tard leur costume et leur armement distincts.
Gwn-e contre les Burgundes. — Clovis et lea évêques avaient des ennemis communs dans le» Wisigoths et les Burgundes, dont la puissance empêchait Clovis d'établir l'unité politique, dont î'arianisme empêchait l'Eglise d'établir l'unité reli» gieuse dans les Gaules. Le roi des Francs eût attaqué immédiatement les 'Wisigoths, s'il n'eût écouté que ses convoitises et les appels passionnés que lui adressait le clergé du Midi. Mais derrière l'incapable Alaric II il y avait le redoutable Théodoric, roi des Ostrogoths d'Italie, dont Alaric avait épousé la fille. Clovis marcha donc d"abord contre les Burgundes, que désignait à ses coups la haine toujours ardente de sa femme Clotilde.
Comme pour mieux donner à cette guerre le caractère d'une expédition religieuse, les évêques de l'est la firent précéder d'un suprême avertissement donné au roi burgunde Gondebaud. Dan» une conférence tenue à Lyon, ils le sommèrent de se convertir au catholicisme. Gondebaud refusa; ils l'abandonnèrent aux armes des Francs. La bataille décisive eut lieu sur les bords de la rivière d'Ouche, non loin de Dijon. On en était déjà venu aux mains, quand tout à coup le frère de Gondebaud, Godegisèle, passa à l'ennemi avec ses troupes. Gondebaud vaincu s'enfuit le long du Rhône et alla s'enfermer dans Avignon. Clovis commençait le siège de cette place, lorsqu'on lui proposa d'entrer en accommodement. Gondebaud céda prudemment devant l'orage. Il accorda tout ce qu'on lui demanda : les Francs eurent le pays de Langres et la promesse d'un tribut; les Ostrogoths, leurs alliés dans cette guerre, gardèrent la Provence marseillaise qu'ils avaient conquise ; Godegisèle resta maître de tout le territoire compris entre l'Isère et la Durance (5oO). Mais les Francs s'étaient à peine éloignés, que Gondebaud reprenait les armes, franchissait l'Isère et massacrait son frère Godegisèle, fait prisonnier dans Vienne. Instruit par ses revers, Gondebaud chercha à se concilier les populations et surtout le clergé. Il promit aux Gallo-Romains une législation plus douce et plus respectueuse de leurs droits. Il autorisa son fils Sigismond à se faire catholique, et laissa entrevoir aux évêques la perspective de sa propre conversion. Cette politique habile le préserva d'une nouvelle invasion franque et différa de quelques années la ruine de la puissance burgunde.
Guer7'e contre les Wisigoths. — Clovis s'était contenté d'humilier et d'affaiblir les Burgundes. Il traita plus rudement les Wisigoths. Ces derniers d'ailleurs étaient particulièrement odieux au clergé catholique. A chaque instant les conspirations engendraient des rigueurs et les rigueurs des révoltes. L'évoque de Tours était exilé, l'évêque de Rodez se réfugiait dans les montagnes de l'Auvergne, l'évêque de Béarn était tué les armes à la main en dirigeant une insurrection prématurée. Clovis se décida enfin à obéir aux instances de lEglise et aux suggestions de sa propre ambition. Il convoqua le mal (assemblée militaire), et là, s'adressant à ses soldats : « Je vois avec grande
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