Prisme droit carré
Fig. 9.
- Octaèdre droit carré.
forme qui sert de point de départ est celle d'un prisme dont la hauteur est quelconque, et dont la base reste un carré perpendiculaire aux faces du
CRISTAL
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prisme ; les arêtes de ce prisme sont encore perpendiculaires l'une sur l'autre, mais celles qui en mesurent la hauteur ne sont plus comme dans le cube égales aux arèies de la base. Les arêtes de la base sont semblables, et ne peuvent être remplacées par des plans les unes sans les autres; comme elles sont au nombre de huit, on obtient ainsi huit plans parallèles aux arêtes; ces plans se rencontrent en formant deux pyramides à quatre faces, qui se touchent par leur base commune, et celle-ci garde la forme d'un carré. Dans une même espèce minérale ou chimique de ce système cristallin, on trouve souvent plusieurs octaèdres de hauteurs différentes. Mais, si l'on calcule les rapports des hauteurs de ces pyramides à leur base, on voit qu'ils sont des multiples fort simples les uns des autres, et que si l'on compare les rapports obtenus dans une espèce h ceux qu'on obtient pour une aiitre, ils sont incommensurables entre eux. Ils caractérisent donc les espèces.
Les formes de ce système sont des octaèdres, et deux prismes à base carrée, ceux-ci inscrits l'un dans l'autre, ou bien des prismes à huit pans, et des doubles pyramides à huit faces. En joignant les sommets des angles solides à huit faces de ces pyramides, on obtient l'axe de la Hauteur, autour duquel on observe une symétrie par quatre ou par huit comme autour d'un des axes du cube. Mais c'est la seule direction qui jouisse de cette propriété dans le système quadratique. On l'appelle axe prmcipal ou axe de figure. Si l'on mène un plan parallèle aux bases par le centre du cristal, ou par la base commune à quatre ou à huit faces, on voit que la partie supérieure et la partie inférieure sont symétriques ; si par l'axe principal on fait passer deux plans perpendiculaires au précédent, et parallèles aux faces du prisme, ces plans divisent chacun de leur côté le prisme en deux moitiés identiques.
Les trois axes menés par le centre parallèlement aux arêtes du prisme primitif sont rectangulaires entre eux ; deux de ces axes, parallèles aux côtés du carré, sont égaux; le troisième est différent des deux autres.
Troisième système : système du prisme droit
A BASE RECTANGULAIRE OU BHOMBIQUE. — Qu'OU SO
rhombique correspond un octaèdre de même section ; les faces sont ici parallèles aux côtés d'un losange qui sont semblables.
En résumé, dans ce système, les formes sont des prismes ou des octaèdres à base rectangulaire ou rhombique ; les trois axes sont rectangulaires entre eux et inégaux; les trois plans menés par le centre du cristal parallèlement aux arêtes du prisme rectangulaire le divisent chacun de leur côté en deux moitiés égales et symétriques ; mais les moitiés ainsi produites par un plan ne sont plus égales à celles que produit un autre plan perpendiculaire au premier, comme dans les systèmes précédents.
Quatrième système : système hexagonal ou rhom- BoÉDRiQUE. — Le prisme hexagonal a les plus
ha^ér.
grandes analogies avec le prisme à base carrée ; il en diffère en ce que sa base est un hexagone, et que ses faces sont au nombre de six; il faut donc partout substituer six à quatre. Aussi le système
Fig. 10. — Prisme droit Fig. 11. — Bases des prismes recrectangulaire. [angulaires et rhomboïdaux.
représente un prisme dont les faces sont rectangulaires entre elles, mais inégales; chacune des arêtes est perpendiculaire au plan des deux autres, et les trois arêtes diffèrent de longueur. On conçoit qu'à chacun des prismes rectangulaires, bien que les faces n'en soient plus semblables, correspondent des octaèdres, c'est-à-dire des doubles pyramides, dont les faces n'ont pas la même étendue, et dont la base commune est un rectangle parallèle à celui qui sert de base au prisme. Si l'on joint les milieux des côtés du rectangle, on obtient un rhombe ou losange, qui peut servir de base à un prisme inscrit dans le primitif. Aussi l'on regarde comme appartenant au même système les prismes droits h base rectangulaire, et ceux dont la base est un rhombe ; les côtés du rectangle sont les diagonales du rhombe. A chaque prisme
Fig. 14. — Prisme hexaèdre pyramide.
Fig. 15. — iléSastatique.
se compose-t-il de deux prismes hexagonaux inscrits l'un dans l'autre, et de doubles pyramides à six ou à douze faces, dont les bases communes sont par conséquent des pol3'gones de six ou de douze côtés, et qu'on appelle dihexaèdres ou didodecuèilres.
Les dihexaèdres sont faciles à placer sur le prisme. Les uns ont leurs faces parallèles à six arêtes de la base ; c'est aux trois diagonales de cette base que sont parallèles les faces des autres dihexaèdres, placées sur les angles solides du prisme hexagonal. Si l'on suppose que les arêtes de la base de ce prisme, au lieu de se modifier toutes les six sur chaque base, ne se modifient que de deux en deux, en sorte que les arêtes remplacées par des plans alternent avec celles qui ne le sont pas ; ou, ce qui revient au mèiue, si l'on suppose qu'une seule face sur deux subsiste dans un dihexaèdre, double pyramide à six faces, de telle façon que les faces disparues alternent avec celles qui sont conservées; ccmme à cause de cette alternance une face de I? pyramide supérieure ne rencontre plus son opposée à la pyramide inférieure, mais une face adjacente à celle-ci, autrement tournée par rapport à l'axe, les faces qui
CRISTAL
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ont subsisté dans les deux pyramides se rencontrent en biais en formant des arêtes d'intersection disposées en zigzag. Les deux pyramides se trouvent réduites cliacune à trois faces, et l'ensemble constitue un parallélipipède qui a pour faces six rhombes égaux, et qu'on appelle un rltomhoèdre.
Souvent on prend le rhomboèdre comme forme primitive; on voit que c'est un cube, dont les faces, restant égales, deviennent obliques les unes sur les autres. Deux de leurs angles solides sont formés de faces égales, et leurs dièdres sont égaux. La droite qui joint ces deux angles solides opposés est égale à l'axe de la hauteur du dihexaèdre, d'où le rhomboèdre peut être dérivé. Autour de cete droite on observe la disposition symétrique des faces et des arêtes par trois. Le rhomboèdre offre donc autour d'une droite particulière une symétrie ternaire ; il se rattache par conséquent au même système général que les dihexaèdres et les prismes hexagonaux. Mais, comme nous l'avons dit précédemment, le rhomboèdre n'offre que la moitié des faces du dihexaèdre ; c'est une forme hémiédriqtie. Si, dans un didodécaèdre, on supprime aussi des faces alternativement, mais ici deux sur quatre, de façon qu'une paire de faces adjacentes symétriques par rapport à une des trois diagonales de la base étant conservée, la paire consécutive ne se développe pas, les faces qui persistent forment ensemble une sorte de double pyramide à six faces ; les deux pyramides supérieures se coupent suivant une surface gauche limitée par douze arêtes en zigzag; leurs faces sont des triangles scalènes ; on les appelle scnlmoèdres.
Cinquième système : puisme lnioblique ou monoclinique. — Sur un prisme formé de quatre
Fig. 16. — Prisme oblique Fig. 17. — Prisme rectangurhombuïdal. laireetrhombuïdaldeprotil.
faces rectangulaires, ou sur le prisme inscrit à section de losange, plaçons une base qui s'incline dans une direction, mais dans une seule, d'arrière en avant, par exemple, de façon par conséquent à rester encore également inclinée à droite et à gauche : nous aurons un prisme monoclinique ou unioblique. Si la base est rectangulaire, un des côtés de cette base est incliné d'arrière en avant comme la base elle-même dont il montre la pente, l'autre côté est perpendiculaire au précédent comme côté d'un rectangle ; il reste horizontal, puisque le rectangle ne penche pas plus à gauche qu'à droite. Mais le prisme étant rectangulaire, deux de ses faces étant dirigées latéralement, les deux autres se trouvent l'une en avant, et la quatrième en arrière ; le côté horizontal de la base est perpendiculaire aux faces latérales du prisme et à ses arêtes verticales. Si donc, par le centre du cristal, on mène trois axes, l'un vertical, le second parallèle au côté incliné du rectangle qui sert de base, le troisième, parallèle au côté horizontal de ce rectangle, est perpendiculaire aux deux autres axes. Ou dit que dans ce système il y a trois axes inégaux, dont l'un est perpendiculaire au plan des deux autres. Si, au lieu de prendre le prisme rectangulaire pour point de départ, on choisit le prisme rhombique inscrit, les axos sont, le premier vertical, et les deux autres parallèles aux diagonales du rhombe inscrit dans le rectangle.
Les octaèdres, les prismes, toutes les formes
de ce système présentent toujours ce caractère, qu'on peut mener par leur contre un plan qui les divise en deux moitiés symétriques. Un seul plan jouit de cette propriété ; on l'appelle plan de si/inétrie. C'est le plan auquel la base est perpendiculaire. Il n'y en a qu'un, puisque dans les autres directions la base est oblique.
Sixième système: système bioblique. — Ici, la base s'incline, non seulement d'arrière en avant, mais de gauche à droite, ou de droite a ga-iche. Aussi aucune des faces du parallélipipède qui sTt de point de départ n'est perpendiculaire aux autres. On ne trouve plus de plan de symétrie.
De l'hémiédkie. — Nous avons dit que dans un cube ou dans un prisme à base carrée, tous les angles solides doivent être modifiés en même temps. Dans certains cristaux un angle sur deux seulement est remplacé par une face, et les angles ainsi modifiés alternent avec ceux qui ne le sont pas. C'est ce qu'on observe fréquemment sur les cristaux de boracite (borate de magnésie). Quatre angles du cube portent seuls des facettes, et celles-ci, en se développant assez pour se rencontrer, donnent lieu au tétraèdre régulier (fig. 2) ou pyramide triangulaire, dont la base est égale aux faces. Le cuivre gris (sulfure d'antimoine, de cuivre et autres bases) cristallise sous cette forme. En joignant les milieux des arêtes qui se croisent, on retrouve les axes du cube. Dans la pyrite (bisulfure de fer), la forme la plus ordinaire est celle d'un solide à douze faces, qui sont elles-mêmes des pentagones. On démontre facilement que ce solide est la forme hémièdrc d'un cube pyramide ; les cubes pyramides ont, comme nous l'avons vu plus haut, vingt-quatre faces; en ne prenant qu'une sur deux de leurs faces, suivant la loi d'alternance que nous avons déjà indiquée, on obtient le dodécaèdre pentagonal. Les octaèdres à base carrée, les octaèdres à base rhombique peuvent aussi se dédoubler d'une manière analogue en solides à quatre faces ou tétraèdres. Mais dans ces solides on peut toujours retrouver les systèmes d'axes de symétrie qui caractérisent le système cristallin auquel ils appartiennent.
Quant à la cause qui produit cette hémicdrie, elle provient de ce que les parties d'un cristal, pour être semblables, doivent présenter la même structure intime, et non pas seulement la même forme extérieure. Delafosse a montré qu'un cube peut être composé d'éléments d'une autre forme, de tétraèdres par exemple, qui auraient tous leur hauteur dirigée vers le sommet d'un angle solide et leur base appliquée sur le sommet de l'angle opposé. Les angles opposés du cube qui en résultent ne sont donc plus réellement semblables ; ils le sont en apparence dans le cube, parce que les particules élémentaires en sont trop petites pourqu'onen puisse apercevoir la véritable forme.
Au mot Minéral, nous exposons les causes de l'harmonie qui existe entre ces caractères de symétrie cristalline et les caractères physiques, tels que la pyro-éleciricité, la polarisation rotatoire, etc.
IsoJioRPHissiE et DiMORPHisME. — Certaines substances ont des formes presque identiques. Le minerai d'argent appelé argent rouge (sulfure d'antimoine et d'argent), et le calcaire ou carbonate de chaux rhomboédrique, cristallisent en rhomboèdres, dont les angles sont très voisins les uns des autres ; mais l'on ne peut pas encore s'expliquer ces analogies de formes dans des matières de composition si différente. Il en est autrement lorsqu'il s'agit de matières analogues au point de vue de leur constitution chimique en même temps qu'au point de vue de leurs formes. Les carbonates de chaux, de magnésie, de fer, de manganèse et de zinc, par exemple, appartiennent au même type chimique ; un équivalent du môme acide carbonique et un équivalent de base, tels en sont les clé-
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ments, de façon que ces carbonates ne diffèrent les uns des autrps que par leur métal ; et ces métaux, le fer, le manganèse, le zinc, en particulier, se remplacent en" général assez facilement. Ces carbonates ont des formes qu'on peut dériver d'un rhomboèdre, dont les faces font entre elles des angles qui ont pour limites extrêmes : 105°5' ^calcaire) et 10"''40' (carbonate de zinc). Les substances qui ont cette double analogie de forme et de composition chimique sont dites isomorphes.
Le dimorphisme esi un phénomène inverse. Une même substance peut offrir quelquefois des formes très différentes, suivant les conditions où elle cristallise. Le carbonate de chaux, par exemple, se présente en rhomboèdres (calcaire) ou en prismes droits à base rhombique (aragonite) ; le soufre, quand on l'a dissous dans le sulfure de carbone, se dépose après l'évaporation du dissolvant sous la forme d'octaèdres droits à base rhombique, tandis que le soufre obtenu cristallisé après fusion se présente, comme nous l'avons dit, en prismes, dont la base est oblique sur les pans.
Mesure des angles. — On mesure les angles dièdres des formes cristallines au moyen d'instruments appelés goniomètres. Les uns, goniomètres d'application, consistent en deux alidades, espèces de branches de compas, mobiles l'une sur l'autre, en même temps qu'autour d'un bouton qui sert de centre à la rotation. Les deux alidades sont appliquées sur les faces de l'angle dièdre du cristal, dans un plan perpendiculaire à l'arête du dièdre; on les porte ensuite sans en changer l'écartement sur un cercle divisé ou rapporteur, au centre duquel se place le bouton des alidades. On lit sur ce cercle divisé l'angle des alidades ; c'est l'angle plan qui mesure le dièdre cherché.
Les goniomètres qu'on appelle à réflexion permettent d'évaluer les angles dièdres à une minute près. On regarde sur les deux faces de l'angle dièdre qu'on mesure, et qui sont en général assez brillantes pour fonctionner comme de petits miroirs, l'image d'une ligne ou d'un point lumineux éloignés, de l'extrémité d'une flamme vive, par exemple. Pour amener successivement les deux faces dans la position où elles montrent l'image du point lumineux, il faut tourner le cristal d'un certain angle, qu'on mesure au moyen d'un cercle divisé muni d'un vernier. L'arête du dièdre doit être bien perpendiculaire au plan du cercle divisé ; elle doit passer par son centre. Les images qu'on regarde sur les faces du cristal sont amenées l'une après l'autre à un même point de repère ; tout cola est réalisé dans l'appareil imaginé par Wollaston.
Groupement. — Nous avons dit, au commencement de cet article, que les cristaux sont des polyèdres convexes ; ils ne peuvent donc présenter aucun angle rentrant; il en est cependant qui offrent des angles de cette sorte ; mais ce sont des cristaux groupés. En effet, deux cristaux, en se produisant au contact l'un de l'autre, se gênent mutuellement, et ne se développent que dans leur moitié libre. Souvent il arrive qu'ils se placent en face l'un de l'autre, dans la même position qu'un objet et son image vue dans un miroir. Un plan qui s'abaisse vers un miroir paraît remonter de l'autre côté, en sorte qu'il y a entre l'objet et- son image angle rentrant.
Enfin les cristaux sont souvent allongés dans une direction particulière, bien que les angles de leurs faces ne changent pas ; en même temps qu'ils s'allongent, ils peuvent se grouper en masses fibreuses, en boules, en bandes, en spirales, etc.
[Edouard Jannettaz.]
CRITIQUE . — Littérature et style, 'VIL — La critique (du grec kritikè, art de juger) est cette appréciation réfléchie qui, dans les œuvres littérai-
res, discerne le vrai du faux, le spécieux du solide, les beautés des délauts, motive ses arrêts, et juge les écrivains par le blâme ou la louange.
Elle exige des conditions ou des aptitudes qui intéressent l'intelligence, la sensibiliLé, la conscience.
Avant tout, elle suppose la rectitude de l'esprit, une raison nette, qui, cultivée par les modèles, et guidée par un idéal, sache démêler le fort et le faible des talents, traite chacun selon ses mérites, récompense les uns par son estime, avertisse les autres par d'équitables censures, concilie la tradition et le progrès, modère ceux-ci. anime ceux-là, et contribue ainsi à former un public d'élite, à redresser les écarts de l'opinion, à devenir son guide prudent et libéral.
Pour y réussir, il ne suffit pas d'être instruit, éclairé, judicieux. A l'excellence des doctrines, à l'étendue de l'érudition, à la valeur des principes ou à la sûreté des aperçus, il convient d'allier encore la faculté de sentir vivement, et de communiquer l'émotion. Car l'ennui que propage une parole sèche et froide rend toute leçon stérile. Il faut donc trouver en soi les sources de l'éloquence, pour être digne de l'admirer ; et comme disait Vauvenargues, il est nécessaire d'avoir de l'âme pour avoir du goût.
La passion du beau, l'intuition rapide qui comprend tout par instinct et par expérience, cette clairvoyance qui distingue toutes les nuances du sentiment ou delà pensée, la pénétration d'un regard qui cherche l'homme sous l'auteur, la finesse du pinceau qui fixe l'expression des physionomies, le sens psychologique do moralistejoint à l'habileté du peintre, une sympathie hospitalière pour toutes les formes de l'art, la tolérance d'un goût généreux qui n'a rien d'exclusif, et fait cordial accueil aux inépuisables variétés de l'esprit humain •• tels sont ici les principaux signes de vocation.
Mais à ces dons de la nature et de l'étude s'ajouteront les devoirs d'une responsabilité sociale. Car cette magistrature qui s'exerce sur les livres, et porte sur le fond comme sur la forme, doit avoir souci de son influence ; elle ne sera donc pas seulement un jeu de la fantaisie individuelle.
Nous entendons par là que ce ministère périlleux oblige celui qui le pratique. Nous lui demandons des garanties de bonne foi, le culte de la justice, une impartialité souveraine, et une indépendance supérieure à tout soupçon de parti pris, de prévention^ de préjugés, à plus forte raison de complaisance, de dénigrement ou d'intérêt. Il ne mentira donc jamais à sa conviction. Il ne sera pas flatteur pour ses amis, malveillant pour ses ennemis. Etranger à la faveur ou à l'envie, heureux des succès d'autrui pourvu qu'ils soient légitimes, résolu à n'être ni adulateur ni détracteur, il aura l'autorité de l'honnête homme, dont le caractère commande le respect.
Enfin, quand on prétend décider sur les talents, il est bon de n'être pas un écrivain médiocre qui se réfugie dans la critique par impuissance. Autrement, nous aurions droit de récuser un juge qui se discréditerait par son stjie.
Revue historique. — Antiquité. — C'est ce que démontre l'exemple des maîtres qui ont élevé la critique à la hauteur d'un art égal à tous les autres.
Ici, comme ailleurs, les anciens, et surtout les Grecs, ont été des précurseurs, ou plutôt des instituteurs pour les âges suivants.
Sans insister sur des temps lointains, et des monuments inspirés par des besoins ou des mœurs qui ne sont plus les nôtres, nous ne pouvons cependant omettre un nom devenu classique, celui d'Aristote, qui régna si despotiquement sur notre théâtre. Pour ce génie encyclopédique, pour ce profond penseur calomnié par ses pré-
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tendus disciples, l'cloquencc et La poésie furent, comme la nature et lame humaine, un objet d'étude vraiment scientifique. Car il définit les règles de chaque genre, et il remonta par une logique merveilleusement déliée aux principes mêmes qui gouvernent tous les procédés de l'invention. Les yeux fixés sur les chefs-d'œuvre incomparables que la patrie des Muses ofi"rait à son observation, il dégagea de ces exemplaires parfaits les lois que la raison impose à l'imagination. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'il ait régné longtemps sur l'esprit humain dont il avait analysé tous les ressorts. Regrettons seulement que ce philosophe ait été compromis soit par la subtile barbarie du moyen âge, soit par le pédantisme tyrannique des docteurs qui firent peser sur Corneille le joug de sa poétique mal comprise.
Renaissance. xvi« siècle. — La critique n'existe pas au berceau d'un peuple ; car sa langue s'ignore, et en est encore aux bégaiements de la première enfance. Pour que le goût s'éveille il faut attendre l'âge déraison. Aussi ne nous attarderons-nous pas à l'époque pourtant si intéressante qui précéda le XVI' siècle. Sans être de ceux qui voient des landes arides dans ce sol plantureux où plongent les racines de l'esprit français, nous pensons que les purs lettrés y sont fort dépaysés, h moins d'avoir la curiosité du philologue ou de l'historien.
La Renaissance même compta peu de critiques. Elle adorait trop les anciens pour oser les juger, et dédaignait trop les modernes pour en faire une sérieuse étude. En dehors des Essais de Montaigne, ce fantaisiste qui touche à toutes les questions, et les résout en se jouant par un bon sens charmant comme le caprice d'une haute raison, nous ne mentionnerons que le manifeste lancé par le poète Du Bellay, sous ce titre : Défense de la langue française (1549). Bien des idées justes sont exprimées avec une verve belliqueuse dans ce programme, où un disciple de Ronsard enseigne avec une sorte d'enthousiasme l'art de concilier l'imitation et l'invention, d'enrichir le vocabulaire, et d'égaler les anciens, sans renier le génie national. Il y eut là une impulsion donnée à une société littéraire qui s'assoupissait dans la routine ou l'ignorance. Ce fut le signal d'un avènement pour l'ode, l'épopée, la tragédie, en un mot pour les genres relevés qui n'avaient pas encore droit de cité parmi nous.
Quant à Malherbe, qui vint enfin, comme dit Boileau, ce « tyran des syllabes » fit aussi œuvre critique, et des meilleures, puisqu'il façonna l'instrument d'où Corneille tirera des accords sublimes, et Racine des accents mélodieux. Grammairien et pédagogue jusqu'au dernier soupir, il institua la pureté de la langue française, et réconcilia le vers avec l'harmonie, la rime avec la raison. Ce fut ainsi qu'il prépara le grand siècle, qui apprit de lui le choix du mot propre, la sobriété de la pensée, la convenance des images et la rigueur d'une prosodie sévère.
xvii' SIÈCLE. — Bienheureux sont les âges où la critique n'est point cultivée comme une spécialité qui finit par être envahissante ! Car c'est un signe de puissance créatrice.
Tel fut le siècle de Louis XI"V. Toutefois, avant l'apparition des inventeurs, il y eut un travail d'épuration préliminaire qui tendit à substituer la discipline à l'anarchie. On y réussit même plus qu'il ne convenait, et le purisme faillit tout gâter; témoin l'Hôtel de Rambouillet où les « précieuses » se livrèrent à d'interminables discussions sur le vocabulaire. Si ce petit cercle d'élite donna comme un vernis d'élégance et une fleur de politesse à ce qu'on appelait le beau langage, il encouragea trop l'afféterie de ces ruelles et de ces alcôves où l'on n'était admis qu'à condition de connaître le grayid fin, le fin du fin. Mais le bon sens de Molière coupera court à ces ridicules.
En dehors des salons, l'Académie fut un tribunal officiel qui contribua singulièrement à instaurer ou maintenir les principes du goût et les traditions de l'esprit français. Pourtant elle eut le tort, dans le procès du Ci'l, de prendre parti pour la médiocrité prudente et jalouse contre les fécondes hardiesses du génie.
Si nous voulons rencontrer alors des jugements définitifs, prononcés avecune autorité qui s'impose, allons droit aux grands classiques dont la parole a force de loi.
C'est ainsi que Corneille, dans VExamen de ses propres tragédies, les apprécie avec un désintéressement et une candeur d'équité qui nous font aimer et admirer son cœur et son caractère.
C'est ainsi que La Bruyère, dans son discours de réception, trace le portrait de La Fontaine, deBoileau, de Racine, de Fénelon, deBossuet, et dicte à la postérité l'hommage qu'elle confirmera. Son chapitre sur les Ouvrages de l'esprit contient aussi des maximes qui ont la portée d'un axiome, des censures qui demeurent sans appel, et des éloges qui témoignent que le génie doit être jugé par ses pairs.
Parmi les illustres, comment oublier Fénelon, qui de tous fut encore le plus délicat? Dans ses Dialogues sur l'éloqtience {1686";, il réforma l'éloquence de la chaire, et la délivra des servitudes scolastiques. A la froideur, à la recherclie, au vain souci de plaire, il oppose l'idéal du vrai, du simple, du naturel et de l'aimable, se conciliant avec la sévérité du ministère évangélique. Dans sa Lettre à l'Académie (1715), charmant opuscule qui est comme son testament littéraire, il traite sans apprêt du dictionnaire, de la grammaire, des moyens d'enrichir la langue, de la rhétorique, de la poétique, de la tragédie, de la comédie, de l'histoire, de la querelle des anciens et des modernes, en un mot de toutes les questions qui intéressent le goût, et cela sous la forme d'une causerie libre et familière qui rappelle par l'esprit ou la grâce les Dialogues de Cicéron, ou les Épitres d'Horace. Il y aurait plaisir à le prouver par quelques détails d'analyse. Faute d'espace, bornons-nous à dire que, par son amour des nouveautés, par l'éveil d'une intelligence prompte aux pressentiments d'avenir et franche de toute entrave, Fénelon est tout voisin de nous, et le plus moderne de nos anciens.
Mais Boileau reste encore celui qu'il faut signaler au premier rang. Car sa raison passionnée pour le vrai ne cessa pas d'exercer une sorte de police dans la république des lettres.
De 1660 à 1608, il combattit à outrance les méchants poètes, pour faire place aux bons. En proscrivant les fades imitateurs de l'Espagnt ou de l'Italie, il rendit la France à elle-même, et fut comme un libérateur de son territoire littéraire. Bref, il chassa du Parnasse tous les intrus qui le déshonoraient.
De 1669 à 1677, maître du champ de bataille, il laissa reposer ses armes; et, dans son Art poétique (1674), il propiulgua un de ces codes dont quelques articles peuvent devenir lettre morte, périmés qu'ils sont par d'autres besoins, mais dont l'ensemble se soutient sur des assises durables. Bien que le temple soit trop étroit, il est d'une architecture toute française, et mieux vaut l'admirer que le renverser.
Même en publiant le Lutrin, où il relevait le plus humble sujet jusqu'à la noblesse de l'épopée, Boileau donnait encore une leçon de goût aux partisans du burlesque, à ces profanateurs qui ravalaient de grands noms jusqu'aux misères de la parodie.
En résumé, cet honnête homme, malgré ses boutades d'intolérance, et quelques lacunes, fut aussi cordial et infaillible dans l'éloge que sincère
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et ingénieux dans la satire. C'est le plus vif des lettrés sérieux, et le plus agréable des censeurs :
C'est a-voir profité que de savoir s'y plaire.
XVIII» SIÈCLE. — Au xviiie siècle, la critique gagna tout le terrain que perdait l'invention.
A mesure que s'épuisèrent les sources de l'originalité, la réflexion prit de plus en plus possession de ces domaines vacants. En même temps, le principe d'autorité s'afifaiblissant de jour en jour, les horizons s'élargiçent, et la liberté d'examen eut ses coudées franches.
Déjà, sous la contrainte d'un règne trop despotique, le scepticisme érudit de Bayle, le caprice épicurien de Saint-Evremond, et la fine ironie de Fontenelle avaient été comme les préludes d'une émancipation prochaine.
Elle fut victorieusement accomplie par Voltaire, qui, touchant à tout, abordant toutes les idées, s'essayant à tous les genres, ne pouvait manquer d'èire un critique, parce qu'il était universel. Ce fut donc un des titres glorieux de ce grand homme qui domina son siècle, et remplit le monde de sa bruyante renommée. Mais ne demandons que des pages éparses à cette irritable sensibilité qui prenait feu sur toute question, à cette intelligence rapide et vive dont le bon sens effleurait les sujets les plus divers. Il serait précieux de recueillir la fleur de ces jugements exquis, improvisés au jour le jour par une verve étincelante, surtout dans cette Correspondance incomparable, qu'on pourrait appeler une encyclopédie familière.
Toutefois, disons que son goût fut un peu timide, du moins lorsqu'il railla si durement les sauvageries de Shakespeare. Ajoutons que, s'il excelle quand il veut être impartial, il admira inégalement Corneille dont la simplicité sublime le dépassait.
Dans son voisinage, des disciples qui faisaient alors grande figure, et sont aujourd'hui de minces personnages, continuèrent la tradition classique, mais en l'énervant par la routine. Distinguons seulement Marmontel, le collaborateur de d'Alembert. Ses articles réunis sous ce titre : Eléments de littérature, devinrent un répertoire judicieux, mais froid et commun, où un rhéteur habile répéta, sans originalité, les leçons des anciens.
A ces traités dogmatiques nous devons préférer les essais de Grimm et de Diderot. L'un, dans sa correspondance avec les cours d'Allemagne, inaugura le feuilleton littéraire. L'autre, peu capable de suite et de tenue, sut tracer en courant de brillantes esquisses. Intelligence prodigue jusqu'à l'excès, il créa la critique d'art dans ses Salons de peinture; et, dans les pages qu'il dispersait à tous les vents, il sema bien des idées qui allèrent germer ailleurs, même au delà du Rhin, où elles furent recueillies par Gœthe et Lessing.
Enfin, saluons le chef du chœur, la Harpe, qui, le premier, entreprit de dérouler l'imposant tableau delà littérature ancienne et moderne. C'était une haute ambition, mais à laquelle manquait trop le sens historique. Il s'arrêta aux surfaces, et ses commentaires académiques ne pénétrèrent jamais jusqu'au cœur de l'homme ou de la société. Les préjugés d'école pesèrent aussi dans la balance de sa critique, du reste judicieuse.
Toutefois il y aurait ingratitude à ne pas estimer en cet aristarque l'admirateur éclairé de notre théâtre. Corneille, Racine, Molière et Voltaire n'avaient pas encore eu d'interprète plus sûr. Sans doute son érudition est légère, il ignore le moyen âge et le xvi' siècle ; il eut aussi trop de morgue, il déplaît par le ton tranchant d'un docteur et les allures hautaines d'un dictateur; mais il apprécia sainement ses contemporains ; et, quand il châtia des vanités turbulentes, on doit applaudir aux exécutions dont il eut le courage.
2* Paktie.
Avec lui finit une école qui avait l'endu bien des services, mais allait dégénérer, en attendant qu'elle s'accommodât aux besoins d'un esprit nouveau.
RÉVOLUTION. — Quand des troubles profonds agitent une société, les plaisirs désintéressés de l'esprit ne sont plus de saison. Aussi la culture des élégances fut-elle brusquement interrompue par l'explosion de la crise salutaire qui ouvrit comme un abîme entre deux mondes. Parmi tant d'émeutes, de coups de force, de guerres civiles ou étrangères, quand l'avenir était aussi incertain que le présent orageux, on ne pouvait songer aux agréments qui sont le luxe du loisir, et de la paix. La France avait alors mieux à faire qu'à disserter, sur des questions de goût; et, si les voluptés littéraires furent perdues pour un jour, on retrouva ce qui était plus précieux, la virilité des caractères, les accents d'une éloquence militante, le vrai souci des intérêts publics, le franc-parler, les émotions de la tribune et du forum. Alors on n'avait pas besoin de beaux esprits, mais de citoyens et de soldats.
Reconnaissons pourtant que le vocabulaire des clubs fit trop oublier celui des salons et des académies. Déplorons aussi les excès qui affligèrent les amis de la liberté, et cette anarchie sanglante de la Terreur qui faillit corrompre la langue comme les notions du droit et du devoir.
Lorsqu'après thermidor la France reprit conscience d'elle-même, on s'étonna de voir que l'inoffensive poétique de l'ancien régime restait seule debout, défiant le flot qui avait tout renversé. L'heure n'était pas encore venue où la Révolution devait produire sa littérature, et par suite sa critique. L'Empire et son ciel inclément allaient retarder la maturité de ces fruits.
Empire. — Sous le règne de l'épée, le droit de juger les talents fut la seule liberté laissée au pays. Encore nous paraît-elle très précaire I Cependant, faute de mieux, il fallut s'en contenter. Les discussions littéraires eurent donc un attrait universel pour un public sevré brusquement des débats politiques. Dans ce vaste silence, tout faisait bruit, même les livres les plus médiocres, et qui aujourd'hui meurent tout seuls. Alors, les aristarques taillaient leur plume pour les immoler. Il ne se produisait pas une traduction sans susciter des milliers de notices ou de comptes rendus. Toutes les cloches sonnaient même pour un almanach. Une simple préface obtenait les honneurs d'une analyse ou d'un examen. Les lieux communs les plus rebattus avaient une saveur de nouveauté pour cette société convalescente dont la mémoire, afiTaiblie par une sorte de fièvre cérébrale, semblait avoir oublié les notions élémentaires de l'enfance. De là une curiosité avide d'enseignement. Loin d'en sourire, nous serions tentés plutôt d'éprouvet une sorte de compassion sympathique pour cer grands écoliers qui recommençaient si vaillammens leurs études et voulaient trouver dans leur journal môme un instituteur.
La critique fut donc un asile pour les rares humanistes qui survivaient encore, et dont le talent, en quête d'emploi, ne voulait pas se brouiller avec la censure.
Entre tous se distinguèrent quatre écrivains qui, doués d'aptitudes diverses, travaillèrent à la même œuvre, à la restauration de ce qu'ils appelaient les bons principes et le goût. Nous voulons parler de Geoffroy, Hofi'mann, Dussault et de Félctz, Ils firent campagne, sous un commun drapeau, contre les idées fausses et le mauvais style. A mesure que le terrain politique devint plus étroit, les gazettes élargirent leur cadre littéraire, et tâchèrent de regagner ainsi l'attention des lecteurs. Les Débuts furent le quartier-général de ces innocentes controverses, qui se tournèrent parfois en luttes ardentes, soutenues au nom de la tra'Htion classif/ue.
CRITIQUE
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Sans esquisser la physionomie des cliampions enrôles dans cette croisade, avouons qu'il n'était pas mauvais d'inaugurer comme un cours de rhétorique h l'usage des générations que la tourmente avait dispersées, loin de tout centre d'études, dans l'exil ou dans les camps.
De ce besoin procède cette critique toute verbale qui épluche les phrases, pèse les mots, discute le choix des épithètes, chicane sur la propriété des termes, ergote sur des constructions grammaticales, relève des néologismes, s'appesantit sur les minuties de la diction, enfin monte en chaire pour régenter, férule en main.
Mais hâtons-nous d'ajouter que ces docteurs de collège sentent à la fois le professeur et l'élève. Ils ont de l'un la morgue, de l'autre la docilité paresseuse. Ils ne vont guère au delà des ingrates questions de forme. Ils ne se doutent pas des sources vives. Ils énervent les imaginations par leur timidité. Ils ne livrent pas de batailles qui fassent avancer les idées. Infatués d'un vain savoir et esclaves de la routine, ils vivent sur un fond de doctrines convenues, de formules stériles, de règles contestables ou mortes. Ils ont perdu le sens des grands modèles qu'ils adorent des lèvres, et non du cœur. Leur orthodoxie n'est qu'une superstition. Leur goût n'est que du dégoût. On sait d'avance leurs phrases toutes faites. On sent venir leurs tirades. S'ils aperçoivent la paille qui est dans la plume de leurs justiciables, ils ne voient pas la poutre qui est dans celle dont ils se servent. Même quand leur jugement est sain, la médiocrité native de leur prose les déconsidère.
Bref, cette critique, sauf exception, a les travers de la vieillesse. Idolâtre du passé, elle est ennemie de l'avenir. Elle s'enferme dans ses dogmes comme dans une forteresse, sans vouloir faire un pas au dehors, sans regarder le grand jour et l'air libre autrement que par des meurtrières. Au lieu d'encourager les indépendants, elle a horreur de l'originalité. Elle ne fut qu'un pédantisme impuissant.
Dix-neuvième siècle. — Le.'; novateurs. — C'est qu'à la France nouvelle, datant de 89, il fallait un art nouveau.
Ce bienfait,' nous en sommes, en grande partie, redevables à deux nobles intelligences alors rivales, mais depuis réconciliées par leur illustration, à Chateaubriand et à M™" de Stacl, qui eurent la gloire do ranimer une flamme éteinte, et de propager un souffle inspirateur.
Oui, tous deux, partis d'origines opposées, se rencontrèrent en une même pensée d'affranchissement. Tous deux, par leurs exemples comme par leurs doctrines, rendirent la vie à une littérature qui se mourait d'inanition, et dont le souvenir ne rappelle plus aujourd'hui que des procédés mécaniques, des corps sans âmes.
Avocat chevaleresque de toutes les causes généreuses, au moins par l'imagination et le cœur, toujours dévoué à la liberté parmi les vicissitudes de sa fortune politique, Chateaubriand soupçonna cette critique féconde qui ne s'enchaîne à aucun système, contemple le beau sous toutes ses formes, y cherche les variétés mêmes de l'esprit humain, et vivifie l'histoire des livres par celle des mœurs et des institutions. C'est ainsi psir exemple qu'il découvrit les beautés poétiques du moyen âge, et fit jaillir d'un sol desséché tant d'autres sources où le romantisme s'abreuva jusqu'à l'ivrosse.
Nous devons une égale Teconnaissance à Mnio de Staël, dont le génie sympathique eut toutes les inquiétudes de la pensée moderne, et donna le signal d'une renaissance aux explorateurs qu'elle conviait à la découverte de l'éloquence, de la poésie, de l'histoire et de l'art. Elle fut leur interprète et leur guide par rcn;lhousiasme d'une
foi communicative, et toujours passionnée pour la liberté.
Publiées en 1800, ses Considéraiiona sur la littérature furent un événement, même dans Je voisinage de Marengo. Elle y trace, avec l'optimisme d'un zèle patriotique, tout un programme de conquêtes littéraires qui allaient étendre les frontières de l'esprit français. Pour la première fois elle démontre que les œuvres de la plume sont l'expression d'un milieu social; et, tout en éclairant le passé d'une subite lumière, elle ouvre par un instinct prophétique les perspectives du lendemain. Il y a là des idées mères qui ont la vertu d'un principe, et ressemblent à ces hauteurs au pied desquelles jaillissent les grands fleuves. Si elle ne résout pas toutes les questions, elle les soulève. D'autres aborderont aux rivages qu'elle entrevoit à travers la brume. Croire au progrès, c'est le préparer. En le désirant, elle le rendit possible.
Bien que l'Empire donnât de cruels démentis à ces espérances, elle ne les abdiqua pas en face des mécomptes publics ni de la persécution. Son salon de Coppet, où la relégua le plus injuste exil, devint une sorte d'Académie cosmopolite, d'où rayonna son influence, en dépit de la police qui mit au pilon son li^Te sur V Allemagne. Si aujourd'hui le portrait qu'elle traçait de la poésie d'outre-Rhin nous semble à bon droit trop flatteur, sachons pourtant admirer jusque dans ses illusions cette initiative qui offrait à notre émulation les monuments trop ignorés de la littérature étrangère. C'était faire brèche dans cette muraille de Chine qui nous séparait de nos voisins. A lui seul, ce service recommande la mémoire de l'auteur de Corinne, et oblige notre gratitude.
Les maîtres contemporaiîis. — Tant de germes semés à tous les vents ne tardèrent pas à éclore au premier rayon de soleil, sous la tutelle des institutions parlementaires qui donnaient enfin une voix à la tribune. La critique tendit de plus en plus à devenir un art et une science, qui se confondit avec la morale, la politique, la philosophie, et surtout l'histoire.
Nous ne citerons point tous les maîtres qui s'approchèrent de cet idéal. Rappelons seulement les noms qui sont encore populaires.
Le plus académique est celui de M. Villemain, dont l'érudition fut aussi étendue que sa mémoire était puissante, et sa parole ingénieuse dans les petites clioses, ou éloquente dans les grandes. Soit qu'il fasse revivre le moyen âge, soit qu'il compose le Tableau du dix-huitième siècle, il cueille la fleur de tout sujet. Il excelle à rendre le savoir séduisant, à raconter finement l'anecdote, à aiguiser en ironie la fin d'un compliment, à revêtir de grâce un bon sens spirituel, à varier les formes de l'admiration, à faire passer dans son style le souffle de la parole et le mouvement d'un discours. En le lisant, on croit l'écouter. Le causeur même est encore un orateur plein de ruses discrètes. S'il fut habile à insinuer le blâme, il eut le don de tout comprendre plus que le courage de conclure. C'est à l'état d'épigrammes qu'il faut saisir ses arrêts.
Un autre académicien, M. Saint-Marc Girardin, nous charme par un esprit souriant et malicieux, par la verve d'une raison pratique et bourgeoise, que relèvent la franchise, l'agrément et le sansfaçon d'un badinage sérieux. Il eut le secret d'instruire en amusant, et de rajeunir les questions par des aperçus imprévus qui donnent à la vérité la saveur d'un paradoxe. Sa chaire fut un fauteuil, et la familiarité judicieuse de ses entretiens avait une singulière prise sur la jeunesse dont il semblait le directeur. Il mérita cette autorité, car il était moraliste autant que lettré. Son Cours de littérature dramatique est une histoire de nos travers, de nos idées, de nos mœurs ; on y retrouve un coin de
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la société française et du cœur humain. Pour lui, le goût et la conscience ne font qu'un, les caractères expliquent les talents ; et, sans dogmatiser, il convertit au bon sens, par ses sermons où l'on ne dormait pas, beaucoup d'auditeurs exposés à la contagion des idées fausses ou chimériques. Il se fit toujours applaudir sans flatter son auditoire. Sa popularité se composa de nos meilleurs sentiments.
Nous on dirons autant de M. de Sacy, dont nous regrettons si vivement la perte récente. Sa dévotion classique fut un instinct de nature. Le dix-septième siècle était vraiment sa patrie. Il nous semble un contemporain de Fénelon dont il eut l'onction, de Nicole dont il possédait la bonhomie, la finesse et la gravité. Il y avait là sympathie secrète de croyances, de sentiments, et de talent : car, dans ses deux volumes de Variétés, il célèbre ces maîtres favoris avec leur tour d'esprit et leur langage. Ses jugements nous font comprendre les relations nécessaires qui unissent le bien dire au bien penser. Ses prédilections trop exclusives pour les classiques de vieille roche n'ont pourtant rien d'hostile à ceux qui ne partagent pas ses convictions. Au lieu d'imposer ses préférences comme les articles d'un Credo, il les propose comme un plaisir qui tente les délicats. C'est la religion tolérante d'un idéal qui ne gène pas les dissidents. Sans courir les hasards du caprice, il en a le piquant et l'imprévu ; car ses études ne sont que des confidences d'impressions personnelles, naïves et involontaires comme un premier mouvement. Il n'écrivit que pour se satisfaire lui-même, quand le cœur lui en disait.
Puisque nous parlons de la critique conservatrice, comment ne pas rendre hommage à l'un de ses doyens, M. Cuvillier-Fleury, à sa plume de combat et à l'entrain oratoire de sa dialectique éloquente ? Ne cherchez pas en lui un de ces voluptueux qui n'ouvrent un li^Te que pour leur plaisir. Il lui faut une cause à défendre, une réplique à lancer, un duel logique à soutenir. Alors se déploient les ressources de son escrime. La plupart de ces plaidoyers sont de vrais discours, parfois de *ribune, où le style a de l'action ; on croit voir le geste, on croit entendre l'accent, et le mouvement de l'ensemble nous entraîne. A beaucoup de savoir faire, de mise en œuvre, de pratique et d'expérience, il unit le mordant, le trait, une franchise gauloise, un je ne sais quoi de ferme et de résolu (surtout dans les sujets historiques où il est de premier ordre), en un mot, les mérites d'un publiciste qui a vécu près de la politique militante, et en garde l'habitude.
Mais restons dans le domaine littéraire, où le maître qui a le plus d'autorité est encore M. Désiré Nisard, le premier et le seul qui ait consacré à l'histoire de notre littérature un monument qu'on pourrait appeler national, puisque nul sujet n'intéresse plus notre gloire. OEuvre de longue patience et de talent très- exigeant pour lui-même, ce livre, qui manquait jusqu'alors à la France, fut vraiment un exemple dans un temps qui répugne à la discipline comme à une servitude. Au lieu d'encourager la fantaisie et ses improvisations, M. Nisard n'a pas cessé de réagir contre ce qu'il appelait la littérature facile et inutile. Peut-être incline-t-il trop volontiers du côté de la tradition. Peut-être n'a-t-il pas rendu pleine justice soit aux premiers représentants de l'esprit gaulois, soit aux écrivains du xviir siècle dont quelques-uns l'inquiètent par la turbulence de leur génie réformateur. Il se défie de ceux qui sont ennemis des abus plus que des vices, et ne croit pas qu'on puisse affranchir les esprits par la Hcence qui les corrompt. Mais, s'il est sévère pour des imprudences ou des paradoxes qui n'empêchèrent pas les vérités utiles de remédier aux maux d'une société malade.
nul n'a mieux jugé Descartes, Pascal, Corneille, Racine, la Fontaine, Molière, Bossuet, Boileau, la Bruyère, en un mot, tous les immortels qu'il nous propose comme l'exemplaire des qualités maîtresses qui doivent caractériser notre littérature, à savoir la raison, la mesure et la règle. Plus d'un chapitre participe à la perfection des œuvres qu'il comprend si intimement, et ajoute de nouveaux modèles à ceux qui sont adoptés par la postérité.
Toutefois, il est un esprit plus hospitalier, plus prompt à tous les éveils, et qui par conséquent repond mieux aux instincts de notre âge. Chacun le nomme d'avance : c'est M. Sainte-Beuve. Peintre de Portraits, il a cette intuition qui pénètre au fond des âmes, et en révèle tous les secrets. On dirait qu'il a été le familier, le confident, le confesseur de tous les morts, grands ou petits, qu'il ressuscite par la vertu de son pinceau. Chaque original de son immense galerie se trahit par des aveux involontaires dont l'analyse découvre les traits décisifs d'un talent ou d'un caractère. Il puise, comme il le dit, dans l'écritoire de chacun l'encre dont il se sert pour parler de lui. Nous entendons par là, qu'il se prête à tous les tons, et qu'il est ^Tai comme un miroir où se reflètent les physionomies les plus diverses. Ses Causeries sont un répertoire qui embrasse tous les types moraux ou littéraires, depuis le cèdre jusqu à l'hysope. Il voulut tout connaître, et traverser toutes les doctrines, sans prendre pied nulle part, avec l'indépendance ombrageuse d'une curiosité infatigable qui eut totijours peur d'être dupe. Si le scepticisme fut son dernier asile, il faut honorer la bonne foi d'une intelligence qui contribua plus que toute autre à élargir nos horizons, ù former le vrai connaisseur, à renverser les barrières du préjugé, de la routine, de la convention, et à conclure la trêve de la tolérance entre toutes les écoles. Grâce à lui, le Temple du goût est devenu comme une église universelle où se rencontrent tous les croyants de cœur sincère, qui ont adoré le beau dans tous les temps.
Terminons cependant par quelques réserves. Craignons qu'à force de voyager en tous pays, la critique ne devienne indifférente aux principes. Ce péril est le nôtre. On a vu, de nos jours, plus d'un juge s'assoupir sur son fauteuil, ou paraître même complice des méfaits littéraires, au lieu de les châtier courageusement. Quelques-uns ont pu rappeler ce personnage de Piabelais qui « sentenciait les procès au sort des dés. »
Nous conclurons en disant que la raison et la vérité ne doivent jamais abdiquer leurs droits. C'est une question de patriotisme, car les destinées de notre littérature y sont engagées. Concilier la discipline et la liberté, dans l'intérêt du progrès, voilà donc le devoir de la critique.
[Gustave Merlet.]
CROISADES. — Histoire générale, XVIII. — On a donné ce nom à des expéditions guerrières, entreprises par les nations chrétiennes de l'Occident pour délivrer la Terre-Sainte du joug des musulmans ; on l'a appliqué aussi à des guerres inspirées par le fanatisme et l'intolérance religieuse, et qui, comme celle des Albigeois, avaient pour but l'extermination des hérétiques. Nous ne nous occuperons, ici, que des' croisades d'Orient.
Les causes de ce grand mouvement qui, pendant deux siècles ( de 1095 à 1291), a précipité l'Europe sur l'Asie, sont multiples et complexes. Au sordr des terreurs de l'an mil, où le monde avait cru sombrer, un immense besoin d'activité, un réveil universel s'étaient emparés de toutes les âmes. La papauté rêvait de faire de la chréticnîé une grande république théocratique, unie dans un même sentiment rehgieux; elle engageait en Occident une lutte gigantesque contre les souve-
CROISADES
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rainetés temporelles, et songeait à rattacher l'Église grecque à l'Église romaine : tout au moins réussit-elle à réunir sous sa bannière l'Europe entière contre les infidèles. Ceux-ci, en effet, avaient repris leur marche en avant ; les Turcs, maîtres de l'Asia Mineure, menaçaient le Bosphore, et l'empereur de Constantinople, Alexis Comnène, envoyait à ses coreligionnaires d'Europe des appels désespérés. Les croisades n'ont point été seulement des guerres d'agression et de représailles, elles ont été des guerres défensives. D'autre part les républiques maritimes et marchandes de Pise, de Gênes, de Venise y voyaient l'occasion de fonder en Orient de nouveaux comptoirs, d'utiliser leurs armements, de multiplier les pèlerinages lucratifs. La France, principal théâtre de la renaissance intellectuelle et guerrière du xi« siècle, obéissait h des motifs plus désintéressés. La chevalerie française, emportée alors par l'amour des aventures et des exploits héroïques, quittait ses manoirs, ses donjons, pour s'élancer à la conquête de l'Angleterre sur les Saxons, de l'Italie méridionale sur les Grecs, de la Sicile sur les Arabes, pour guerroyer en Espagne contre les Maures, préludant ainsi à la croisade de Jérusalem. Mais le sentiment qui dominait chez tous les hommes de ce temps, chevaliers et vilains, en France et jusqu'aux extrémités les plus reculées de l'Occident, c'était l'enthousiasme religieux, l'irrésistible désir de venger le Christ et de délivrer son tombeau de la souillure des infidèles; l'espoir certain de gagner le ciel en livrant leur fortune et leur vie aux périls, aux fatigues, aux combats.
Depuis longtemps l'Europe chrétienne avait préludé à la guerre sainte par des pèlerinages. Des princes puissants, un duc de Normandie, Robert le Magnifique, un comte d'Anjou, Foulques Nerra, s'étaient, pour l'expiation de leurs péchés, acheminés vers Jérusalem, le bourdon à la main. En 1054, trois mille pèlerins picards et flamands étaient partis pour la Terre-Sainte sous la conduite de l'évêque de Cambrai. Dix ans plus tard, des évoques des bords du Rhin y conduisaient sept mille Allemands : le pèlerinage se faisait armée.
Tant que les Arabes et les Syriens avaient été les maîtres de Jérusalem, ils avaient accordé aux chrétiens une tolérance relative, qu'ils se faisaient payer. Mais lorsque cette ville fut passée au pouvoir des Turcs, le sort des chrétiens y devint intolérable. Dans les dernières années du xi" siècle, un pèlerin français, Pierre l'Ermite, le cœur tout saignant des souffrances dont il avait été témoin, apporta en Europe l'écho des cris de détresse de la Terre-Sainte. Déjà plusieurs pontifes. Sylvestre II et Sergius IV, deux Français, et plus tard Grégoire VII, avaient, dans des lettres éloquentes, invité les princes et les peuples de l'Occident à faire trêve à leurs querelles, pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce fut un autre pape français, Urbain II, qui eut l'honneur de déterminer le grand mouvement des croisades. A Plaisance d'abord, puis au concile de Clermont (109ô), devant une foule immense, il prêcha la guerre sainte contre les infidèles. Le peuple répondit à son appel par le cri de Dieu le veut! Tous se précipitèrent pour recevoir les croix que leur distribuaient le pape et les cardinaux, signe de ralliement de cette guerre ; de 15, les noms de croisés et de croisades.
Première Croisade (1095-1099.) — De Clermont le mouvement se propagea dans toute la France, dans toute l'Europe. Des Jiommes de toutes races, de toutes conditions se rassemblèrent. Ils parlaient des langues différentes ; mais ils avaient un signe commun, la croix, et ils se comprenaient. Français et Flamands, Normands et Saxons, Allemands et Italiens, partisans du pape et soldats de l'empereur, suzerains rivaux, vassaux révoltés,
qui naguères se combattaient et s'entrc-déchiraient, étaient maintenant unis dans une pensée commune. C'est là certainement un des plus beaux moments de l'humanité.
Des pauvres, des serfs, hommes, femmes, enfants, vieillards, partirent les premiers sans rien attendre, sous la conduite de Pierre l'Ermite, d'un prêtre allemand, Gotteschalk, d'un pauvre chevalier, Gautier-sans-Avoir (1095). Ces multitudes indisciplinées, sans provisions, presque sans armes, s'acheminèrent par l'Allemagne et la vallée du Danube, ravageant tout sur leur passage. Les Hongrois, les Bulgares et les Grecs en firent d'effroyables boucheries. A leur arrivée à Constantinople, l'empereur Alexis les transporta en Asie, où leurs débris tombèrent sous le fer des Turcs.
Cependant l'armée des princes et des chevaliers se mit en mouvement l'année suivante (1096). On n'y comptait point de rois, mais les seigneurs les plus illustres de la chrétienté. C'étaient le frère du roi de France, Hugues de Vermandois, le comte de Toulouse, Raymond, le comte de Flandre, Robert, à la tête des Français ; Robert, II, duc de Normandie, à la tête des Normands de France et des Anglais ; le Normand Bohémond et le Normand Tancrède, avec les Italiens et les Siciliens, etc. Le plus célèbre, le plus respecté de tous, le futur chef de l'expédition, Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, conduisait les Brabançons et les Allemands.
Le rendez-vous était à Constantinople . Les divers corps s'y rendirent par trois routes différentes : par l'Allemagne et la Hongrie ; par l'Illyrie et l'Esclavonie ; par le détroit de Brindes, l'Epire et la Macédoine. L'empsreur grec, effraye de leur nombre et de leur humeur conquérante, exigea des chefs l'hommage féodal, et se hâta de leur faire passer le Bosphore. Arrivés en Asie, ils se comptèrent; ils étaient 600 000 (1097).
Le premier exploit des croisés fut la prise de Nicée. Ils s'enfoncèrent ensuite dans l'Asie Mineure, où ils eurent cruellement à souffrir de la chaleur, de la faim et des attaques incessantes des Turcs. Ils furent obligés, pour vivre, de se diviser en deux corps. Mais l'un d'eux, enveloppé par l'ennemi, allait être écrasé à Dorylée, lorsqu'il fut dégagé par Godefroy de Bouillon, et la journée se termina par une grande victoire sur les Turcs. Les croisés reprirent leur marche, s'emparèrent de Tarse en Cilicie, et pendant que l'un d'eux, Baudouin, frère de Godefroy, allait conquérir Edesse sur l'Éuphrate, pour y opposer une barrière aux armées de l'Orient, le gros de l'expédition venait mettre le siège devant Antioche (1098). Les croisés étaient déjà réduits à cent mille hommes. Le siège de cette grande cité, défendue par 460 tours, les arrêta huit mois. Déjà le découragement, les discordes intestines et l'esprit de désertion les gagnaient, lorsqu'un renégat arménien, acheté par Bohémond, livra une des tours de la ville. Mais, à peine maîtres d' Antioche, les croisés s'y virent à leur tour assiégés par l'armée du Persan Kerboga et réduits à la plus affreuse famine. Une vigoureuse sortie leur ouvrit le chemin de Jérusalem. Enfin, au printemps de l'année 1099, ils arrivèrent en vue de la ville sainte : celle-ci, dans l'intervalle, était passée de la domination des Turcs aux mains du kalife d'Egypte, qui y avait jeté une garnison de 40000 hommes. L'armée chrétienne ne comptait plus que 50 000 combattants, dont 20 000 chevaliers. Baudouin et Bohémond étaient restés l'un à Edesse, l'autre à Antioche, où ils s'étaient taillé des principautés en pays musulman. Mais les autres, chez qui le zèle de la croix faisait taire toute ambition mondaine, sentiront décupler leurs forces, à la vue de ces lieux qui leur rappelaient la vie et la passion du Christ. Là les attendaient de nouveaux combats, de nouvelles souffrances.
CROISADES
CROISADES
Enfin, le vendredi 15 juillet 1009, à l'heure même où le Christ avait expire sur la croix, Jérusalem fut emportée d'assaut.
Le Saint-Sépulcre était délivré et l'œuvre de la croisade semblait accomplie. La plupart des survivants de l'expédition retournèrent en Occident. Les autres restèrent h la garde des lieux saints ; ils formèrent une colonie européenne et surtout française, qui, sans avoir pu jamais occuper le pays tout entier, établit mi long cordon de postes fortifiés qui s'étendit le long de la mer et sur les crêtes du Liban, puis de l'Egypte jusqu'atix montagnes de rArménie et jusqu'aux rives de l'Euphrate.
Avant de se séparer, les croisés instituèrent un royaume sur le modèle des monarchies d'Occident. Gôdefroy de Bouillon fut élu roi de Jérusalem, et eut pour feudataires Bohémond, prince d'Antioche ; Tancrède, prince de Galilée ; Baudouin, prince d'Edesse ; il y eut un comté de Tripoli, un marquisat de Tyr, etc. Les institutions du nouveau royaume furent formulées dans un code appelé les Assises de Jérusalem. La féodalité européenne était transportée tout d'une pièce sur le sol de l'Orient. Pour défendre le nouvel Etat, pour aider et protéger les pèlerins accourus maintenant en foule, se fondèrent des associations à la fois charitables et militaires, mais où ce dernier caractère ne tarda point à prévaloir. Tels furent Tordre des Hospitaliers ou chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem, fondé en 1100; celui des Templiers, en 1118; celui des chevaliers Teuto?iiqiœs, en 1130. Ce dernier se recrutait exclusivement chez les Allemands; les deux autres chez les Italiens, les Anglais, mais surtout chez les Français : car la première croisade fut surtout française ; ce fut la France qui porta sur cette terre lointaine ses institutions, ses usages, sa langue et jusqu'à son nom. Pour les Orientaux, tous les Européens furent et sont encore des Francs.
Jérusalem était une conquête difficile à garder. On peut dire que pendant plus d'un siècle et demi un flot continu d'émigration guerrière s'écoula de l'Europe vers la ville sainte pour la défendre ou pour la ressaisir. De ces nombreuses expéditions, huit, y compris celle que nous venons de raconter, ont mérité plus particulièrement le nom de croisades.
A la nouvelle de la prise de Jérusalem, 300,000 Frajiçais, Allemands, Italiens s'étaient mis en marche par la route qu'avaient suivie les premiers croisés : ils furent détruits par les Turcs dans l'Asie Mineure. Pendant ce temps, Gôdefroy de Bouillon, qui se contentait par humilité du titre de baron du Saint-Sépulcre, luttait péniblement avec quelques centaines de chevaliers pour affermir son royaume naissant. Il remporta sur le kalife d'Egypte une grande victoire h Ascalon (1099). Ses premiers successeurs ajoutèrent à la colonie chrétienne Sidon, Tyr, Ptolémais ou Saint-Jean d'Acre. Mais les rivalités des princes chrétiens et des ordres militaires, l'indiscipline, l'absence de tactique vinrent bientôt compromettre le nouvel Etat. Les émirs Atabeks de Syrie reprirent victorieusement l'offensive. L'un d'eux, Noureddin, s'empara d'Edesse et y fit un effroyable massacre des chrétiens (1144). L'Europe frémitde douleur et de vengeance ; un nouvel appel fut fait aux guerriers d'Occident.
Seconde croisade (l 147-1149). — Ce fut saint Bernard, le célèbre abbé de Clairvaux, l'arbitre de l'Église, qui se fit l'apôtre de la nouvelle croisade. Il prêcha les Français à Vézelay, les Allemands à Spire. Comme la première fois, d'immenses multitudes répondirent à cet appel ; les châteaux et les chaumières se dépeuplèrent. Deux monarques, cette fois, prirent la croix, le roi de France, Louis VII, et l'empereur d'Allemagne, Conrad lll! On suivit encore la route de terre, par Constan-
tinople. Les Allemands, transportés les premiers en Asie Mineure, y furent très maltraités par les Turcs; les Français n'arrivèrent que pour recueillir les débris de leur armée. L'indiscipline, le désordre des mœurs, les trahisons des Grecs amenèrent désastres sur désastres. Cette seconde croisade n'offre ni les grands caractères, ni les grandes passions de la première : elle n'a rien d'héroïque ni de chevaleresque. Les deux rois, abandonnant au fer des barbares la foule des soldats et des pèlerins, s'embarquèrent avec l'élite de leurs chevaliers h Satalieh et gagnèrent Jérusalem. De là ils allèrent assiéger Damas, où le défaut de concert fit échouer l'entreprise : ils revinrent en Europe sans armées et sans honneur. Louis VII fut même arrêté au retour par une escadre musulmane, et ne fut sauvé que par des pirates grecs.
Cependant les chrétiens de Palestine continuaient à lutter avec des fortunes diverses. Ils s'emparèrent de la forte place d'Ascalon, qui, en 1178, donna son nom à une seconde victoire gagnée presque miraculeusement par le roi de Jérusalem, Baudoin IV. Mais les Francs dissipèrent leurs forces dans de folles et désastreuses expéditions en Egypte et contre les -s-illes saintes d'Arabie. Toutes les forces musulmanes se réunissaient au contraire sous la main du héros de l'Orient, Salah-Eddin, dont chrétiens et infidèles se sont accordés à vanter la vaillance, la sagesse et la générosité. Chef de la dynastie des sultans Ayoubites, maître de l'Egypte, de la Sj^ie, de l'Arabie, de la Mésopotamie, Salah-Eddin fondit avec toutes ses forces sur le petit royaume de Jérusalem. Les chrétiens furent écrasés dans une grande bataille, à Tibériade, le roi Guy de Lusignan fut fait prisonnier, et, moins d'un siècle après sa délivrance, la ville sainte était perdue pour la chrétienté (1187).
Troisièyne croisade 'yl\Sd-ll92). — A cette nouvelle la consternation fut extrême en Occident. Guillaume, archevêque de Tyr, vint y faire un nouvel appel aux armes chrétiennes. Les trois souverains les plus illustres de ce temps prirent la croix : Frédéric Barberousse, empereur d'Allemagne, Philippe-Auguste, roi de France, Richard Cœur-de- Lion, roi d'Angleterre. Une contribution appelée dime saladine fut levée dans toute la chrétienté pour subvenir aux frais de l'expédition. Cependant l'enthousiasme religieux allait déjà s'afifaiblissant. Cette croisade ne fut pas tumultueuse comme les premières : elle fut faite, non plus par des foules de pèlerins, mais par des chevaliers et des soldats marchant sous la bannière de leurs suzerains, par des armées à peu près régulières pour lesquelles des règlements et une discipline sévère avaient été édictés.
Frédéric partit le premier par la route de terre; mais après avoir traversé victorieusement l'Asie Mineure, il trouva une mort restée mystérieuse dans les eaux du Selef, en Cilicie. Philippe de Souabe, son fils, et Léopold, duc d'Autriche, parvinrent avec les restes de son armée sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. Le siège de cette Aille devint le rendez-vous où pendant près de trois ans affluèrent les vaisseaux et les soldats de l'Occident.
Cependant les rois de France et d Angleterre avaient pris la voie de mer, plus rapide et plus sûre. Ils s'embarquèrent, le premier t Gênes, le second à Marseille. A peine arrivés en Sicile, ils se brouillèrent et se séparèrent. Philippe gagna directement Saint-Jean-d'Acre, attendant Richard, qui s'attardait à la conquête de Chypre sur un petit prince grec. Cette île de\1nt un petit royaume latin rattaché aux destinées de celui de Jérusalem. Enfin le roi d'Angleterre, après une victoire navale remportée sur les Turcs, arriva et le siège fut vigoureusement poussé. Vainement Salah-Eddin,
CROISADES
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qui, lui aussi, avait fait prêcher la guerre sainte dans tout l'Orient musulman, harcelait avec une armée de secours le camp des ciirétiens ; en vain ceux-ci laissèrent-ils plus d'une fois échapper la victoire par l'amour du pillage et parleurs discordes, — Philippe soutenant h'S prétentions du marquis de TjT. Richard, celles de Guj- de Lusignan à la royauté nominale de Jérusalem, — la cause de la croix l'emporta ; Saint-Jean d'Acre se rendit 1191). Ce fut là le seul fruit d'une expédition qui vait dévoré plus de 200 000 soldats. Richard, oin de suivre les exemples de générosité donnés par Salah-Eddin, déshonora les armes chrétiennes en massacrant de sang-froid tous les prisonniers.
Philippe se hâta de revenir en France pour mettre à profit l'absence du roi d'Angleterre. Le Cœur-de-Lion continua à guerroj-er en Palestine et à mériter son surnom par de merveilleux mais stériles exploits. Il remporta bien sur Salah-Eddin une grande victoire à Arsur. Mais sans plan, sans génie, ce géant batailleur, ne sut que pleurer à la vue de Jérusalem, qu'il entrevit de loin sans pouvoir la prendre, et quitta la Palestine, laissant chez les Orientaux un long souvenir d'admiration et d'épouvante (1192). Au retour, jeté par la tempête sur les côtes de Dalmatie, il fut fait prisonnier par le duc Léopold d'Autriche, dont il avait insulté la bannière à Saint-Jean d'Acre. Le duc le livra à l'empereur Henri VI, qui lui fit acheter sa liberté au prix énorme de 150 000 marcs d'argent (plus de soixante millions d'aujourd'hui).
Quairiéme croisade (1202-1204^. — Jérusalem était toujours captive. Mais Salah-Eddin était mort, et son empire, divisé entre ses fils, était déchiré par les gueri-es civiles ; une armée de pèlerins allemands avait repris Sidon ; l'occasion semblait favorable. Le pape Innocent III fit prêcher une quatrième croisade par Foulques, curé de Neuilly. Aucun roi, cette fois, ne s'arma : mais un grand nombre de seigneurs 'français, flamands et italiens prirent la croix : Baudouin IX, comte de Flandre ; Boniface II, marquis de Montferrat; Simon de Montfort; Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne, l'historien de cette croisade. Le rend(;z-vous était à Venise. On emprunta des vaisseaux aux Vénitiens moj'ennant 80000 marcs, dont .'ÎOoOO seulement purent être payés. Afin de s'acquitter du reste, les chevaliers, ajournant le voyage de Terre-Sainte, allèrent faire pour la république la conquête de Zara sur le roi de Hongrie. Pendant le siège, un prince grec, Alexis, vint implorer leur secours en faveur de son père, l'empereur Isaac l'Ange, détrôné par un usurpateur : il promettait de riches récompenses et la réunion de l'Eglise grecque. Malgré les instances et les menaces du pape, la croisade fut encore une fois détournée de son but. Conduits par le vieux doge de Venise, Dandolo, les croisés cinglèrent vers Constantinople. A la vue de la magnifique et imposante cité, •( il n'y eut si hardi à qui le cœur ne frémît », dit Villehardouin. Toutefois les Grecs n'opposèrent qu'une faible résistance ; la ville fui prise d'assaut à la fois par terre et par mer, et Isaac rétabli sur le trône. Mais, pour payer ce service, il fallut lever d'énormes impôts, et provoquer ainsi des révoltes. Un second usurpateur, Ducas Murzuphle, renversa Isaac et ne put davantage satisfaire les Latins. Ceux-ci donnèrent un nouvel assaut à Constantinople, la pillèrent et la gardèrent. Ils partagèrent ensuite entre eux et avec les Vénitiens les provinces de l'empire. Un empereur français, Baudouin de Flandre, fut établi à Constantinople avec un étroit territoire ; le marquis de Montffrrat tut fait roi de Thessalonique ; Othon de la Rociie duc d'Athènes ; Guillaume de Champlitte duc d'Achaïe, etc. La féodalité française fut transplantée dans la patrie des Hellènes comme elle '
l'avait été sur les bords du Jourdain. Quant aux Vénitiens, ils ne .s'oublièrent pas; ils se firent donner, outre le faubourg de Péra, les îles Ioniennes, Candie, l'Eubée et la plupart des îles de l'Archipel, les villes de Modon et de Coron en Morée, etc. ; et s'intitulèrent bizarrement « seigneurs d'un quart et demi de l'empire d'Orient. »
Annoncée et entreprise au nom de la croix, cette expédition ne fut point une \Taie croisade, mais une conquête politique. Elle eût pu cependant avoir au point de vue chrétien deux grands résultats : faire des Églises latine et grecque une seule Église ; constituer un poste avancé d'où l'Europe eîit donné la main à ses colonies d'Orient. La conduite arrogante et brutale des Latins à l'égard des Grecs, l'émiettement de l'empire conquis entre les conquérants, l'incapacité et l'indigence des empereurs français, firent échouer la question religieuse et empêchèrent qu'aucune aide pût être apportée de ce côté aux chrétiens d'Asie. L'empire latin ne devait durer que cinquante-sept ans (1204-1261).
Cinquième croisade (1217-1221). — Les chrétiens d'Orient, réduits à quelques places fortes, étaient divisés les uns contre les autres; les chevaliers de Saint-Jean et ceux du Temple se faisaient la guerre. Les sultans d'Egypte les resserraient de plus en plus. Une croisade fut prêchée par Innocent III, puis par Honorius III. Au défaut de l'empereur Frédéric II, qui devait la commander, mais qui s'était soustrait à cet honneur, le pape désigna André II, roi de Hongrie. Le rendez-vous fut à Saint-Jean d'Acre ; trois rois s'y rencontrèrent : celui de Hongrie, qui mourut bientôt; le roi nominal de Jérusalem, Jean de Brienne; le roi de Chypre, Hugues de Lusignan. Jean seul persista, et, de concert avec le légat Pelage, porta la guerre en Egypte. Par une diversion qui ne manquait pas d'habileté, c'était au Caire qu'on allait chercher les clefs de Jérusalem. Les croisés s'emparèrent de Damiette. et ils auraient pu, en échange de cette ville, obtenir Jérusalem, si le légat ne se fût obstinément opposé à toute transaction avec les infidèles. Les croisés éprouvèrent à leur tour des revers, et se trouvèrent heureux d'acheter au prix de Damiette la liberté du retour. Cette cinquième croisade fut complètement stérile.
Sixième croisade (1 228-1229». — L'empereur Frédéric II avait pris la croix depuis quinze ans, mais ne se hâtait pas d'acquitter son vœu. Le pape Grégoire IX, poussé à bout, l'excommunia. Frédéric, bravant l'anathème, partit alors pour la Palestine. Au lieu de combattre, il négocia, et se fit céder la ville sainte par le sultan Méledin (Malek-al-Kamel). Comme gendre de Jean de Brienne, il prit le titre de roi de Jérusalem, et aucun évèque ne voulant donner l'onction royale à un prince excommunié, il se couronna de sa propre main. Puis il se hâta de revenir en Europe.
On vit alors l'Orient chrétien et musulman tomber en proie à une anarchie universelle. Les chevaliers de Saint-Jean et ceux du Temple, les sultans d'Egypte et les Turcs se livraient entre eux des combats furieux. La secte fameuse des Assassins avait couvert de ses châteaux forts, véritables nids de vautours, la crête des montagnes depuis la Syrie jusqu'en Perse ; son chef, le cheik ou Vieux de la Montagne, exerçait autour de lui une terreur mystérieuse qui avait gagné jusqu'à l'Europe ellemême. Quant à Jérusalem, bientôt reperdue pour les chrétiens, disputée par les princes musulmans, elle fut envahie, en 12i-i. par les Tartares Kharismiens qui y firent un effroyable massacre des habitants.
Septième croisade (124S-1254). — Les nouveaux malheurs de la ville sainte déchirèrent cruellement le cœur du pieux roi qui régnait alors sur la Fi-ance. Le vœu. que Louis IX avait fait de prendre la croix,
CROISADES
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pendant une grave maladie, il le renouvela après sa guérison, et il le voulut tenir, malgré sa mère, Blanche de Castille, malgré ses plus sages conseillers. Le doute à l'endroit de ces expéditions gagnait les âmes les plus ferventes. Saint Louis s'embarqua, avec une partie de son armée, à Aigues- Mortes ; le reste à Marseille. Après une trop longue relâche en Chypre, où s'altéra le moral de l'armée, le roi de France, reprenant le plan de la cinquième croisade, alla débarquer en Egypte où il s'empara de Damiette. De là, après avoir encore perdu un temps précieux au milieu des canaux du Nil, on se mit en marche sur le Caire. Mais l'avant-garde chrétienne fut détruite à Mansourah (1350). Enveloppés bientôt par des nuées d'ennemis, décimés par la famine et par la peste, les croisés, malgré la bravoure personnelle déployée par saint Louis, durent opérer une retraite désastreuse à travers les inondations du fleuve. Malade lui-même, il resta prisonnier avec ses frères et 20000 des siens. Pendant sa captivité où, par sa vertu et sa grandeur d'âme, il étonna les musulmans eux-mêmes, une insurrection éclata parmi ceux-ci. Les Mamelouks vainqueurs traitèrent avec le saint roi, qui racheta sa liberté en rendant Damiette, et celle de ses compagnons au prix de 400000 besans d'or.
A peine libre, Louis IX passa en Palestine où il resta quatre ans (1250-1254), prodiguant aux chrétiens les secours, les consolations et les appels à la concorde, fortifiant les places qui leur restaient encore, négociant avec les princes musulmans , recevant des présents du cheik de la Montagne, envoyant des ambassadeurs et des missionnaires au khan des Mongols et jusque dans les profondeurs de l'Asie orientale. La mort de sa mère (1254) le rappela en France; mais il n'avait pas renoncé à délivrer Jérusalem.
Huitième et der?iiére croisade (1270). — Un ancien esclave, Bibars, qu'une nouvelle révolution avait fait sultan d'Egypte, après avoir chassé les Mongols de la Syrie, se jeta sur les chrétiens et leur enleva Tyr, Césarée, JafTa et la grande cité d'Antioche. Ces nouvelles réveillèrent les douleurs de Louis IX ; une seconde fois il prit la croix. Cette expédition, plus encore que la première, fut son œuvre personnelle : plus d'enthousiasme, plus de foi; l'obéissance féodale lui donna seule des soldats. Son frère, Charles d'Anjou, roi de Naples et de Sicile, qui avait des ^Ties de commerce et de conquête sur la côte d'Afrique, lui persuada de commencer la croisade par Tunis : le roi de cette ville, dLsait-on, était prêt à recevoir le baptême. Débarqués à Tunis, les chrétiens en trouvèrent les portes fermées, et la peste se mit dans leur camp. Le roi lui-même, atteint du fléau, mourut étendu sur la cendre, en prononçant le nom de Jérusalem, la grande préoccupation de sa vie. Au lieu même où il expira, sur les ruines de l'antique Carthage, la France du xix« siècle a élevé un monument à la mémoire du saint roi, en qui se sont résumées les aspirations du moyen âge chrétien vers l'Orient. Le nouveau roi de France, Philippe III, et celui de Naples, ramenèrent en Europe les débris de la dernière armée levée sous la bannière de la croix.
C'en était fait de la Terre-Sainie. Les ordres militaires et religieux, héroïque arrière-garde de la croisade, refoulés de plus en plus au rivage, disputèrent pierre par pierre les murs de Saint-Jean d'Acre, ei furent chassés de ce dernier asile en 1291. De Chypre, où ils s'étaient retirés, les Templiers firent en 1300 un retour ofl'ensif sur Tortose qu'il leur fallut quitter en 1302 ; puis tout fut fini; l'ère des croisades d'Orient était close. Les Hospitaliers s'établirent (1310) à Rhodes, qui leur donna son nom ; les Templiers ne revinrent en Europe que pour voir leur ordre aboli (1312); les clievaliers Teutoniques allèrent engager une nouvelle
croisade contre les infidèles du nord de l'Europe, et fonder sur les rivages de la Baltique une doraination d'où devait sortir la Prusse moderne.
On parla de croisades longtemps encore après saint Louis. Mais l'esprit des croisades était mort, et tout se passa en vaines parades ou en folles expéditions. C'est ainsi que Philippe VI prit la croix en 1334; que, sous son petit-fils Charles "VI, en 1396, la brillante chevalerie française alla se faire exterminer sur le Danube, à Nicopolis, par les Turcs Ottomans ; que les chevaliers de France, de Bourgogne et de Flandre s'engagèrent par le vœu du faisan h délivrer Jérusalem dans cette fête de Lille qui ne fut qu'une pompeuse mascarade (1453). Quelques années après, le pape Pie II mourait en vue de la flotte qui devait l'emporter en Orient et qui ne partit point. La victoire navale de Lépante, gagnée en 1572 sous la bannière pontificale, n'arrêta point les progrès des Ottomans. Enfin, au xvii' siècle, la voix du grand Leibnitz, invitant Louis XIV à recommencer contre l'Egypte la croisade de son pieux ancêtre, se perdit dans l'indifférence universelle.
Résultats des croisades. — Les croisades ont manqué leur but. Malgré une dépense énorme d'hommes, de forces et d'argent, elles n'ont point rendu la Terre-Sainte au monde chrétien ; elles ont retardé tout au plus, elles n'ont point arrêté l'invasion musulmane qui devait au xv' siècle, avec les Turcs, engloutir toute la péninsule hellénique. Mais, sorties d'une idée noble et désintéressée, elles ont suscité les grands courages, développé les instincts héroïques, et noué entre les peuples de l'Europe des liens de confraternité que la politique malheureusement devait briser. Elles ont eu aussi des conséquences plus positives, politiques, économiques, scientifiques même ; les unes immédiates, les autres qui ne devaient porter leurs fruits que plus tard, et qu'à coup sûr n'avaient pas prévues ceux qui ont provoqué ces grands mouvements, ou s'y sont engagés : ''
1° Dans l'ordre religieux, en réunissant tautes les nationalités sous la bannière de l'Eglise, les croisades fortifièrent la papauté et en firent pendant plus de deux siècles l'arbitre de l'Europe. Dans l'ordre temporel, en arrachant la noblesse féodale au sol qui faisait sa force, en dissipant ses richesses et son sang dans des combats lointains, elles fortifièrent la royauté en France, et y favorisèrent la formation de l'unité nationale. Elles provoquèrent l'affranchissement des classes inférieures, en les associant à la sainte et glorieuse entreprise, en les relevant à leurs propres yeux, en leur fournissant l'occasion d'acheter leur liberté des seigneurs : l'établissement des communes, la mobilisation de la propriété, la formation du tiers état datent des croisades.
2° Ces expéditions développèrent, surtout chez les populations maritimes , l'activité commerciale et industrielle ; les grandes flottes armées pour le transport des pèlerins prenaient en retour les riches productions de l'Asie et de l'Afrique. Les colonies chrétiennes et surtout françaises de la Palestine et de la Syrie n'offraient pas seulement ces modèles de forteresses féodales (Margat, le Château des Chevaliers, le Château- Pèlerin) dont on admire encore aujourd'iiui les ruines gigantesques, mais aussi de grandes places de commerce, des ports fréquentés. Chypre, cette terre dénudée par la barbarie musulmane et dont l'Angleterre rêve la résurrection, était devenue entre les mains des Lusignan de France un des plus riches pays du monde. C'était une sorte de jardin d'acclimatation où les Francs avaient naturalisé et d'où l'Europe devait transporter ailleurs les mûriers et le ver à soie, la canne à sucre, le coton, la garance et les ceps de vigne qui ont fait la fortune de Madère. C'e.stde l'Orient