‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 4)Chapitre 472 sur 593 · ÉPISTOLAIRE · texte numérisé non relu

ÉPISTOLAIRE

EPISTOLAIRE

Mais il n'en faut pas conclure qu'on peut se permettre tout ce qui passe par une tète étourdie. Outre que la rapidité de l'improvisation porte toujours mallieur à qui s'y confie, certaines négligences ne sont pas de mise dans ces entretiens qui, laissant une trace durable, exigent de la sobriété, du choix, de la mesure, de la discrétion, de la tenue et du gotit. Le sans-gène y est aussi déplaisant que la recherche, et tout homme bien élevé ne doit montrer en ses écrits les plus familiers que le meilleur de lui-même. On se peint dans ses lettres : faites donc en sorte que votre image soit sympathique.

Surtout, observez scrupuleusement les bienséances. Ne perdez jamais de vue l'âge, le rang, la condition des personnes : mesurez les distances; appréciez les rapports ; ayez une idée juste de ce qui sépare et de ce qui rapproche. On peut se permettre envers les uns ce qu'il convient de s'interdire envers les autres ; on ne traite pas un supérieur comme un égal, ou un subalterne. Les degrés de parenté comportent aussi des nuances qui varient suivant les situations ; et, dans l'amitié même, il faut approprier le ton de sa correspondance à la diversité des caractères ou des circonstances. C'est affaire d'instinct, de tact et d'usage. Un principe résume tous les autres ; le voici : Sachons bien ce que nous sommes et ce que nous devons à chacun.

Sans énumérer toutes les espèces que comprend le genre épistolaire, nous allons maintenant passer en revue celles dont on use le plus ordinairement.

II. Lettres d affaires. — Concision et précision : ces deux mots sont toute la rhétorique des lettres commerciales, litigieuses ou administratives. Elles doivent aborder immédiatement leur sujet, et aller droit au but par les voies rapides et simples. Point d'ambages, point de verbiage, point de plaisanteries, point de prétention à l'esprit : le meilleur style est alors le plus uni, celui qui se borne au nécessaire. Tout ce qui détourne ou amuse l'attention serait de trop. Cependant, que la brièveté ne soit point un laconisme obscur : car le moindre nuage qui voilerait notre pensée pourrait entraîner de fâcheuses méprises. Au besoin, il vaut mieux se répéter, ou du moins insister sur ses intentions, que de courir le risque de n'être pas entendu. La clarté est donc ici de première importance, et le fonds l'emporte sur la forme ; mais n'oublions pourtant pas que la correction et le goût ne nuisent jamais à l'expédition des affaires, et que la langue française peut suffire à tous les besoins sans être estropiée par un jargon barbare qui répugne également à la grammaire et à la bonne compagnie.

Dans cette classe rentrent les comptes rendus et les rapports adressés soit à un chef de service, soit à une assemblée politique, ou à une compagnie industrielle. Embrasser l'ensemble d'une question, en résumer les détails sans s'y perdre, analyser des faits, poser des principes, déduire des conséquences, ordonner des raisons avec méthode, conclure avec siireté, être toujours loyal et adroit, équitable et modéré, surtout lorsqu'il s'agit des personnes : telles sont les conditions requises pour ce rôle qui met en jeu la responsabilité et ne s'apprend bien que par la pratique.

Notons, en terminant, que, pour répondre sûrement ù un correspondant, il ne faut jamais s'en remettre à sa mémoire , fût-elle excellente. La pièce reçue doit être sous nos yeux : elle nous donne le canevas de nos idées : elle nous préserve du péril de supposer ce qui n'est pas, ou d'omettre ce qui est; elle nous indique ce que nous devons taire, ce que nous devons dire.

in. Lettres de recommandation. — Il sied de ne recommander que des gens recommandables. Cela étant, que ces lettres ne soient ni l'effet dune com-

plaisance banale, ni une monnaie sans valeur distribuée aux importuns dont on veut se débarrasser poliment. Directes ou indirectes, froides ou chaleureuses, respectueuses, dignes et adaptées aux occasions, elles débuteront volontiers par des excuses préliminaires, et se termineront presque toujours par des remercîments anticipés. Croire au crédit ou à la bonne volonté de ceux qu'on invoque est aussi un moyen de les stimuler, de les piquer d'iionneur, d'engager leur amour-propre ou leur bienveillance. La confiance d'un avocat a quelquefois contribué au succès de sa plaidoirie, et la réserve elle-même peut être pressante. Toutefois craignons d'être indiscrets, et de compromettre notre client par un excès de zèle.

Sans porter ombrage à la délicatesse des personnages auprès desquels on intercède, intéressons-nous à notre requête, si nous désirons que les autres s'y intéressent. Mclons-y ces tours aimables qui ne sont point des civilités de commande, et disons-nous encore que les ennuyeux sont toujours et partout mal reçus. Une brièveté spirituelle sera donc de rigueur en bien des cas.

IV. Lettres de sollicitation. — Ces lettres ressemblant à celles dont nous venons de parler, les mêmes conseils peuvent leur convenir. Elles en diffèrent seulement en ce que nous plaidons nousmêmes notre propre cause. Le ton de la prière se réglera sur la nature des intérêts qu'elle fait valoir, sur la qualité des personnes qui peuvent nous être utiles, et sur les relations qui existent entre elles et nous. Les meilleures requêtes senties plus courtes, surtout si elles s'adressent à de hauts fonctionnaires : il faut supposer qu'ils sont très occupés, et épargner leur peine ou leur temps, en sorte qu'ils nous lisent rapidement et d'un coup d'oeil. « Dans mes demandes, disait Voltaire, je tâche d'être extrêmement bref; car rien n'est plus insupportable que la prolixité de ces gens qui s'imaginent qu'un ministre doit oublier le monde entier pour leurs affaires. » Une pétition qui se fonde sur un droit incontestable n'en sera pas moins modeste et persuasive : car il est plus sûr de plaire que d'exiger ; il y a donc un milieu à tenir entre l'assurance et la défiance, entre la fermeté qiii blesserait en se montrant impérieuse, et la timidité qui balbutierait ses titres à voix basse d"un air embarrassé. N'ayez ni la raideur qui indispose, ni le trouble qui déconcerte la parole. Adressez-vous au cœur, au bon sens, à l'équité, à la générosité de ceux qui vous écoutent. So)-ez respectueux sans bassesse, poli sans flatterie; et, en inspirant une opinion favorable sur vous-mêmes, laissez entendre qu'on n'obligera point un ingrat.

Nous ne dirons qu'un mot des convenances que supposent les réponses faites aux solliciteurs. Elles consistent dans l'art ou d'accorder, en ajoutant au prix de la faveur la bonne grâce d'un empressement heureux de l'annoncer en termes courtois, ou de laisser espérer sans pourtant contracter un engagement, ou de refuser, mais en y mettant les formes, en sachant appliquer le baume à la blessure, et sans épargner ces regrets bien sentis qui peuvent être des fiches de consolation. Que de variétés dans cette dernière classe! Mais passons à d'autres.

V. Lettres de remer ciment. — Il semble que ce soient les plus faciles à bien traiter; car elles comportent une éloquence naturelle aux âmes bien nées, celle de la reconnaissance. Et pourtant, il arrive trop souvent qu'on sait demander, et qu'après avoir obtenu, on ne sait pas remercier. Bien qu'il paraisse superflu d'assujettir îi des règles ce qui doit être inspiré par un premier mouvement, peutêtre no sera-t-il pas inutile d'indiquer au moins les bienséances qui s'imposent toujours à l'obligé. 11 devra, selon les cas, apprécier les nuances que détermine l'importance du service rendu. Tantôt

Page 1