‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié sous la direction de F. Buisson (volume 4)Chapitre 473 sur 593 · ÉPISTOLAIRE · texte numérisé non relu

ÉPISTOLAIRE

KPISTOLAIRE

on n'accomplit qu'un devoir de civilité qui ne va guère au delà des politesses qu'on échange dans le commerce du monde. Tantôt on obéit à un devoir de conscience : on paie une dette à laquelle on ne saurait faillir sans se mépriser soimême. Alors il faut l'effusion de tous les sentiments généreux qui se tournent en respect, en affecton, en dévouement. Surtout, point d'apprôt, point do phrases ; ce serait rendre votre sincérité suspecte.

Si la reconnaissance doit tressaillir sous cha- ■que ligne de votre lettre, sachez pourtant surveiller une plume rapide ; défiez-vous des traits qui pourraient paraître excessifs au sang-froid de la réflexion ; ayez souci de votre dignité ; gardez-vous d'pmbarrasser par des flagorneries la modestie du bienfaiteur ou du protecteur. Le talent est alors de se montrer plus sensible aux procédés dont on est l'objet qu'à la faveur accordée ou au droit reconnu. Nous voulons dire par là qu'au lieu de témoigner le plaisir d'un homme heureux, il vaut mieux ne laisser voir que la gratitude d'une âme touchée par la bienveillance d'autrui, et désireuse d'y répondre par des démonstrations chaleureuses, ou m*'me par des actes, si l'occasion le permet.

VI. Lettres de compliments eu de condoléances. — Il n'y a que l'égoïste qui soit indifférent au bonheur ou au malheur de ses semblables.

C'est donc se faire tort à soi-même que de garder le silence, quand il convient de féliciter ou de plaindre les personnes qui nous touchent par les liens du sang ou de l'amitié. Si par impossible la sympathie ne nous y invitait pas, l'intérêt le conseillerait : car, pour nous comme pour autrui, les joies et les souffrances veulent être partagées : en se communiquant à qui nous approche, les unes deviennent plus vives, et les autres moins amères.

S'il s'agit de faire un compliment, qu'il soit franc et cordial. Mettons-nous à la place de ceux auxquels il est destiné : entrons, au besoin, mais sans adulation, dans les faiblesses de leur amourpropre ; ou plutôt réjouissons-nous de leur bonne fortune comme si elle nous était personnelle. Puisque le ton de la lettre dépend de l'événement qui leur agrée, on ne peut guère recommander ici qu'une précaution dont l'oubli serait un manque de tact : c'est de ne jamais faire un retour sur nousmêmes dans le cas où nous serions tentés d'envier le bien qui arrive à autrui. Ces arrière-pensées seront refoulées au dedans, ainsi que les espérances intéressées que peut susciter en nous la situation élevée d'un ami.

Les lettres de condoléance ne doivent être étudiées que pour ne point trahir l'étude. Car il ne faut pas que les larmes paraissent réflécliies, ou préméditées. Prenez garde aussi d'irriter la douleur en voulant l'adoucir : consolez par le regret, le souvenir, l'espérance. Surtout soyez naturels, et pleurez avec qui pleure.

Dans les billets de nouvel an, de fêtes, ou d'anniversaires, évitez le lieu commun, la fadeur, les formules banales qui traînent partout, et ressemblent à des circulaires pouvant aller à n'importe quelle adresse. Que de lettres signées et pourtant anonymes, parce qu'elles ne révèlent ni le caractère, ni le cœur ni l'espi-it de celui qui les envoie ! Or, ce défaut, qui serait excusable quand on écrit à des étrangers, un parent, un ami doit en rougir.

VII. Lettres de conseils. — Les conseils sont toujours délicats à donner, même lorsqu'on les demande : car, trop souvC:!t, ceux qui nous consultent ont déjà pris une lesolution d'avance; leur siège est fait, et ils désireui être approuvés plutôt que contredits. A moins que l'autorité de l'âge, do la position, do l'expérience, des lumières, et surtout de l'atTectioii ne nous donne le droit de parler haut pour être entendus, ne risquons les avis '

qu'avec circonspection, prudence et réserve, surtout s'ils intéressent les défauts de caractère et ce fonds d'amour-propre qui existe plus ou moins en chacun de nous. Fénelon, faisant un jour de la morale à son neveu, officier aux gardes du roi, terminait ainsi son petit sermon : « Il faut prier Dieu, lire de bons livres, voiries gens qui méritent d'être cultivés, et se cultiver soi-même pour devenir capable de tous ses devoirs : je ne prêche qu'à cause que vous le voulez. » C'est assez dire qu'il faut, dans ces rencontres, de la souplesse, de la dextérité, de la politesse, des ménagements, et surtout une rare bienveillance, capable toutefois de s'allier à la décision réfléchie qui exerce une influence sans paraître s'imposer.

Dans le Misanthrope de Molière, Alccste est plein de bonnes intentions; mais il en compromet tous les effets par ses brusques incartades, et par un ton grondeur qui irrite ou blesse ceux qu'il voudrait rendre meilleurs. Or, on ne fait pas du bien aux gens malgré eux, et les offenser ne sera jamais le moyen de les éclairer. Mais, en revanche n'imitons point les molles complaisances de Phi' linte, qui, dans l'intérêt de son repos, et par u^ principe d'égoîsme, flatte les défauts qu'il voit d peur de s'en faire des ennemis, s'efface lorsqu'il faut se montrer, et, sous prétexte d'être l'ami du' genre humain, n'aime en réalité que lui-même.

VIII. Lettres de reproches. — Il serait désirable de n'avoir jamais soit à en recevoir, soit à en écrire. Mais qui oserait l'espérer? Il y a bien des degrés dans la plainte comme dans la faute, depuis la rude semonce qui se met en colère jusqu'à la réprimande qui suppose elle aussi chez son auteur un droit naturel ou acquis de direction, d'influence morale ou de commandement. Si le blâme est un devoir, qu'il soit exercé sans faiblesse, mais sans dureté, de manière à montrer la voie du repentir au lieu de la fermer. Les leçons les plus sévères gagnent à être charitables, et agissent plus efficacement par la bonté que par la crainte. Elles endurcissent leurs victimes, lorsqu'elles ne sont que l'arrêt d'un juge condamnant un accusé.

Quant au simple reproche, il est sage de le tempérer aussi par la mesure et même la douceur, surtout si l'on relève, entre amis, un tort dont on s'afflige. Êtes-vous fondés dans vos griefs, soyez assez généreux pour ne pas triompher avec supériorité de vos avantages.

Les mots piquants aggravent ce qu'il faudrait réparer, et enveniment les blessures qui appellent des calmants. La plus noble manière de confondre un coupable est de lui faire sentir par l'indulgence qu'il a besoin d'être pardonné. Laissez donc voir votre tristesse plus que votre humeur ou votre rancune. Atténuez l'âpreté des récriminations pénibles à prononcer ou à entendre. Que la raison impose silence à la passion qui gronde ; agissez de préférence sur les bons sentiments, au lieu de mettre en émoi les mauvais. Témoignez par l'accent de votre langage conciliant que vous désirez un rapprochement plutôt que des excuses, et offrez prétexte à ces retours qui font oublier le passé. Le plus ordinairement, les explications deviennent des complications nouvelles, et attisent le feu qu'il est urgent déteindre. C'est de l'huile et non pas de l'eau qu'on jette sur l'incendie.

Cicéron nous donne un bel exemple quand il écrit : « Je ne puis me fâcher contre ceux que j'ainip. Tout ce qui m'est possible alors, c'est de m'affliger, et j'entends cela à merveille.»

Voilà quelle est l'attitude d'un galant homme en face d'un ami qui s'est permis un faux pas ou une chute. Il lui tend la main pour le relever. Ces réflexions ne sauraient être commentées plus éloquemmcnt que par la lettre fière et maguanimo dans laquelle M">e de Sévigiié, outragée sa.is la moindre provocation par la fatuité de son cousin

EPISTOLAIRE

EPISTOLAIRE

Bussj'-Rabutin, relève avec une dignité supérieure l'ingratitude d'un procédé cruel, et, sans rompre avec un parent, force sa conscience à crier merci. Il n'en fut pas ainsi de Voltaire et du roi de Prusse Frédéric, qui, après une séparation orageuse, firent mine de se cajoler encore, comme auparavant, mais cachaient la griffe sous les caresses, et déguisaient mal par des coquetteries complimenteuses le levain d'un ressentiment réciproque. Combien madame de Sévigné avait plus de pliilosopliie que ces philosophes!

IX. Lettres d'excuses et de pardon. — Du reproche à l'excuse la transition est le repentir. Avezvous des torts, avouez-les aux autres aussi sincèrement, aussi naïvement qu'à vous-même; c'est l'unique moyen de les effacer. On ne se tire d'une position fausse que par la droiture et la bonne foi. Mais cela est plus facile à dire qu'à faire. Car, comme dit un poète,

J'ai tort, ce mot, j'ai tort, nous déchire la bouche.

Puisque tous, plus ou moins, nous répugnons à l'articuler nettement et sans périphrases, permettons à Tamour-propre l'art des circonlocutions ou des détours honnêtes qui plaident les circonstances atténuantes.

Mais n'abusez pas de ces subtilités qui finissent par altérer le sens moral, et ne trompent que vous. 11 est bien plus simple et bi -n plus sur de reconnaître vaillamment sa faute, au lieu de la pallier par d'ingénieuses raisons qui ne démontrent que notre vanité. On peut être humble sans s'abaisser, et s'accuser en se faisant aimer ou estimer par cela même qu'on s'accuse. Mais que la franchise avec laquelle vous vous frappez la poitrine ne soit pas le sans-façon cavalier de létourderie impudente et prête aux rechutes. Le badinage ou la légèreté de ton n'est tolérable que s'il est question d'une peccadille, d'un mince délit. Alors le proverbe a raison : Qui a ri est désarmé.

Parmi les lettres d'excuses, je mentionnerai comme un chef-d'œuvre celle que Mirabeau, détenu au donjon de Vincennes par l'ordre de son père, traité par lui plus durement qu'un criminel d'Etat, écrivit à son oncle pour le conjurer d'intercéder en son nom, d'avoir pitié de ses maux, de croire à ses promesses, de lui jeter comme à un naufragé une planche de salui. Rien de plus touchant que cette prière. Il y a là l'éloquence du ferme propos qui a droit à la rémission, ne fût-ce que par ses larmes suppliantes. Pour ne pas entendre ces cris partis du cœur, il fallait être impitoyable comme ce père féodal qui s'intitulait VAmi des Jiommes, et n'exceptait apparemment que son fils de sa philanthropie universelle.

Nous n'ajouterons qu'une remarque sur les lettres de réconciliation et de pardon. Quand on se propose de faire des avances à qui semble les désirer, il ne messied pas d'avoir recours à l'enjouement. Voici un échantillon du genre: c'est un billet d'une illustre tragédienne, W^" Rachel; il mérite d'être cité : « Cher Monsieur, on me dit que j'ai chance do me réconcilier avec vous: je vais bien voir; voici une petite loge que je vous offre pour ce soir. Si je vous y aperçois, je jouerai très bien Corneille. Si vous n'y venez pas, je me vengerai de vous en jouant encore mieux, afin que vous regrettiez de n'y être pas venu. »

Enfin, pour terminer, est-il besoin de dire qu'en accordant un pardon, on devra le plus souvent faire comprendre la chose sans exprimer le mot ? Ici, comme dans tout ce qui précède, les conseils littéraires deviennent donc dts règles de bienséance morale. C'est que le goût et la conscience HP font qu'un, si l'on y regarde de près.

X. Lettres familières. — Aimons la familiarité : elle rend l'intelligence agile et déliée : elle est voisine du vrai^elle guérit du maniéré, de l'exagéré,

du solennel, de tout ce qui sonne faux; elle met l'esprit à l'aise, elle repose, elle soulago, elle est une école de franchise.

Mais défiez-vous de ses écueils. Que sa liberté ne dégénère pas en licence, son abandon en sansgêne. Qu'elle se conciHe toujours avec l'urbanité, la polhesse, le savoir-vivre, en un mot le respect de nous-mêmes et d'autrui. Qu'elle ne soit donc ni incorrecte, ni triviale, ni évaporée, ni téméraire ni indiscrète ; qu'elle glisse légèrement sur les sujets dont elle cueille la fleur. Qu'elle ait un sourire avenant pour les plus délicats. Qu'elle ressemble au mouvement gracieux d'un esprit flexible, d'une humeur aimable, d'une imagination heureuse qui s'anime au jeu de la parole, s'amuse de ses rencontres, et cause pour le plaisir de causer. En un mot, qu'elle ait de l'agrément, sans le vouloir, par l'instinct d'un art qui s'ignore.

C'est aux parents, c'est aux amis surtout qu'elle fera fête. Avec les uns elle sera respectueuse et attendrie. Avec les autres, elle pourra laisser trotter la plume, « la bride sur le cou, » mais sans cesser d'avoir l'œil sur elle, de peur qu'elle ne bronclie. Car la fantaisie n'est jamais le droit de parler à tort et à travers, et il n'y a que sottise dans les caprices qui offensent la grammaire, la langue, le bon sens ou le goût.

Le tête-à-tête qui s'établit entre absents par la correspondance, déconcerte, par l'infinie variété de ses ressources, toutes les prévisions du guide qui prétendrait lui servir de mentor littéraire. Avouons donc ici l'impuissance de la critique. On ne gouverne pas l'imprévu. Constatons seulement que les mille détails de la vie quotidienne sont la matière des lettres intimes. Il faut qu'elles coulent de source. Aussi plaignons ceux pour qui elles seraient un travail. Dès que la veine des confidences est tarie, sachez vous taire, au lieu de lutter contre votre silence intérieur. Mais ce péril est peu redoutable. Car le ?«'■! est volontiers intarissable. Pour ceux, qui s'aiment, il n'a rien d'importun, et n'en dit jamais assez. Pourtant n'usons de son éloquence qu'à huis clos, entre nous, en famille : car, ce cercle une fois franchi, notre moi court le risque de n'être plus aussi complaisamment accueilli. Il est si rare de trouver un autre novs-même, qui aime mieux nous entendre parler de nous que de lui !

XI. Lettres descriptives. — Une des variétés de cette classe est la lettre où l'on raconte une fête, une cérémonie, des impressions de voyage. Il y faut de l'esprit, de la couleur, de l'animation, et surtout l'habitude non pas de voir, mais de regarder, non pas d'entendre mais d'écouter, c'est-à-dire de distinguer dans un tableau, dans un paysage les traits qui intéressent le plus la curiosité. C'est l'imagination qui fait vivre une peinture. Plusieurs formes de langage peuvent désigner un seul objet : mais une seule le rend visible aux yeux. A vous de la choisir, au lieu devons contenter de ces termes vagues et abstraits qui effacent les contours et énervent la pensée par l'a peu près. Cherchez donc ou plutôt rencontrez le mot unique, indispensable et pittoresque, qui éveille en nous comme la sensation immédiate de la réalité présente. Le véritable artiste est celui qui par la magie du style produit cet effet. On ne l'obtient point par des recettes de rhétorique : rien de plus impuissant qu'un procédé d'école. Le sentiment seul peut peindre. Vous serez donc naturel et original si chacune de vos phrases est comme un mouvement de votre âme, et garde le souvenir fidèle d'une émotion sincère ; car vous direz bien ce que vous avez éprouvé vous-même. La justesse et la vérité sont sœurs. N'oubliez pas non plus qu'une description ne doitpointressembler à un procès-verbal ; une analyse exacte et complète peut être aussi froide qu'ennuyeuse. Le signalement d'un passeport n'est pas un portrait, et une photographie même est souvent menteuse ou insi-

EPISTOLAIRE

ÉPOPÉE

gnifiante. C'est que l'art consiste dans l'expression, je veux dire dans le choix des détails qui résument le mieux la ressemblance, qui dégagent des choses sensibles la chaleur du sentiment ou la lumière de l'inielligence, en un mot qui rendent une physionomie morale. Là est le principal, et tout le reste ne vaut qu'à titre accessoire : ou il faut le négliger, ou l'on s'en servira seulement comme un écrivain se sert du vocabulaire pour rendre ses idées.

XII. Lettres iiarratives. — Ici le champ est vaste : car tous les événements humains peuvent entrer dans le cadre d'un récit épistolaire.

Mais le plus souvent on cause de ces bagatelles qui voltigent dans l'air que nous respirons. S'agitil donc de satisfaire la curiosité mondaine et frivole, d'être l'écho des mille bruits qui circulent parmi les salons, de rédiger, en se jouant, la gazette du milieu que nous habitons, sachons tirer parti de tout et broder agréablement ces riens qui s'associent, chemin faisant, à la finesse de la pensée, à la légèreté de l'ironie, au sérieux même de l'observateur habile à démêler toutes les nuances des caractères, à, dessiner des scènes de mœurs, ou à tracer des croquis comiques. Il faudra donc donner du corps à l'impalpable, piquer l'attention par des saillies, l'amuser par des surprises, être alerte, enjoué, plaisant, saisir les anecdotes au passage, esquisser des figures, mettre en jeu des personnages, mêler l'historiette à l'épigrammp, sous-enteadre des allusions malicieuses, être compris à demi-mot, enfin faire sourire l'imagination et surtout le bon sens.

Dans le cas où .la narration serait historique, on se rappellera qu'elle doit avoir son exposition et son dénoùment. c'est-à-dire, cette unité d'ensemble qui tient le lecteur en éveil depuis la première ligne jusqu'à la dernière. Pas de monotonie : les détails seront choisis et variés. Pas de digression : courez au but tout d'une haleine, et faites en sorte que l'intérêt soit de plus en plus vif à mesure que vous approcherez du terme. Tracez vous donc un plan qui indique, sans contraindre l'aisance de vos mouvements, toutes les stations de la route à parcourir. Mais vous auriez beau appliquer à la lettre les formules qui encombrent depuis des siècles les traités de rhétorique où traînent tant de lieux communs, vous ne réussirez qu'à être terne et froid, si vous manquez de franchise, de délicatesse et de cette sensibilité qui vous fait trouver un plaisir dans ce que vous écrivez.

XIII. Lettres morales. — Sans avoir la prétention d'enseigner et sans dégénérer en dissertation ou en sermon, une lettre peut s'élever au-dessus des régions moyennes du style simple, sinon par la forme qui sera toujours celle de la conversation, du moins par le fond des développements qui parfois abordent les sujets les plus graves. Il en est comme de ces entretiens dont le ton monte ou descend, suivant la nature des questions que suscite l'association des idées.

Songez alors que le fauteuil d'un causeur n'est point une tribune ou une chaire. Les aperçus les plus profonds ne perdent rien à s'exprimer par ce langage uni qui ne vise pas à l'effet et s'interdit toute prétention.

Madame de Maintenon excelle dans l'art d'instruire, de diriger et d'édifier, sans avoir l'air de prêcher, de faire la leçon ou de soutenir des thèses. La philosophie de l'expérience est la seule qui convienne ici. Encore faut-il, s'il est possible, y semer le sel de la sagesse, et ne jamais confondre le genre ennuyeux ou pédant avec le genre sérieux et austère. Seulement, que l'esprit ne paraisse qu'à la dérobée, pour mieux faire valoir des pensées solides.

■^fV'. Les modèles. — Xous venons de nommer M""= de Maintenon. Mais comment oublier M'"» de Sévigaé, dont les lettres sont le chef-d'œuvre du

genre épistolaire? Elles en demeurent l'inimitable modèle. Tendre, enjouée, rêveuse, malicieuse, compatissante, pathétique et parfois sublime sans y penser, aussi prompte au sourire qu'aux larmes, elle raille sans amertume, badine sans licence comme sans pruderie, prend le ton des sujets les plus divers avec une souplesse qui ravit, et un abandon qui défie l'art le plus accompli. Parmi les Françaises illustres dont la postérité se souvient, nulle ne lui est supérieure par l'imagination, la sensibilité, la verve d'une gaieté qui coule de source, enfin par les qualités brillantes qui sont l'ornement d'une raison solide.

Voltaire est aussi le maître des maîtres, dans cette mfatigable Correspotidance dont les pages fugitives, écloses en une heure de caprice ou d'àpropos, sont pétillantes de verve, et dureront autant que notre langue. Il faut y chercher son portrait en même temps que le tableau de la société qu'il éblouit sans la rendre meilleure.

Au-dessous de tels génies, il faudrait citer encore Balzac et Voiture, l'un trop solennel, l'autre trop coquet, tous deux beaux esprits qui passèrent leur vie à distribuer des compliments comme des dragées dans une bonbonnière, et à charmer par des bagatelles prétentieuses les coteries et les ruelles où on se diputait leurs moindres billets. Nous devons leur préférer les écrivains chez lesquels les pensées naissent de l'âme, et les sentiments du cœur. Ils ne manqueront jamais parmi nous; car le naturel et la sincérité sont le fonds même de l'esprit français. [G. Merlet.]

ÉPITUE. — Littérature et style, III. — Ce mot, dans son acception propre, veut dire lettre missive, et s'applique aux lettres des anciens : ainsi l'on dit les épitres de Cicéron, les épîtres de saint Paul.

Mais il désigne aussi, et dans ce cas il s'applique aux écrivains modernes comme aux écrivains anciens, des lettres en vers adressées à quelqu'un, et l'on dit les épîtres de Boileau, les épîtres d'Horace.

Il y a des épîtres satiriques, des épîtres héroïques, des épîtres morales, didactiques; il en est même d'élégiaques et de passionnées ; telles sont les Héroïdes d'Ovide et de quelques poètes français.

On comprend dès lors que le ton des épîtres n'ait point de règles fixes. Cependant les sujets didactiques sont ceux auxquels on donne le plus ordinairement la forme de l'épître. Le poète, dans ce cas, n'a pas eu l'intention d'écrire un traité régulier sur telle ou telle matière, mais seulement de présenter les pensées qui lui sont venues à l'esprit en écrivant.

Parmi les poètes anciens, Horace est celui dont les épîtres sont le plus connues. La plus célèbre est celle qui est adressée aux Piso?is, et dans laquelle Horace donne les règles de Varf poétique.

Boileau, à l'imitation d Horace, a cultivé l'épître avec succès : c'est dans ses épîtres qu'il a peut-être le mieux déployé ses qualités de versificateur noble, élégant et correct : citons entre autres celle sur le Passage du Rhi?i, et celle adressée à Racine, qui est de beaucoup la plus parfaite.

Voltaire a écrit aussi des épîtres, dont quelquesunes sont des chefs-d'œuvre de grâce aimable et spirituelle.

La littérature anglaise compte beaucoup de poètes célèbres par leurs épîtres; mais entre eux il faut distinguer Dryden, et surtout Pope, qui. lui, aussi, a été un des imitateurs d'Horace, et dont les Épitres morales sont généralement con.sidérées comme des modèles parfaits de ce genre de poésie.

[C.-F, Durand.]

ÉPOl'KE et POÈ.ME ÉPIQUE. — Littérature et style, III. — Le mot Epopée vient du grec épos, primitivement récit, discours, plus tard vers, et de poïeô, faire. 11 signifie donc, d 'après son sens

EPOPEE

EPOPEE

étymologique, récit ou discours en vers. On employait autrefois le mot épopée ou poème épique pour désigner les mêmes œuvres. Aujourd'hui on donne plutôt le nom d'épopées à ces compositions primitives que la critique moderne a eu la gloire d'exhumer de la poussière des bibliothèques où elles gisaient ignorées, et qui, sans réunir tous les caractères consacrés par la tradition, rentrent évidemment dans le genre épique. Le mot de poème épique s'applique plutôt à ces ouvrages d'une forme plus littéraire et plus savante, qui ont pour but de chanter Jles vertus d'un héros, ou de célébrer un événement important, religieux ou profane, oii même une aventure badine. Toutes les œuwes si diverses qui relèvent de l'épopée ou du poème épique peuvent se diviser en plusieurs classes, suivant la nature des sujets qu'elles traitent : 1° épopées primitives et nationales ; 2° poèmes épiques proprement dits ; 3° poèmes historiques ; 4° poèmes religieux ; 5" poèmes divers, satiriques, héroïcomiques et badins, et poèmes en prose. Nous nous bornerons à signaler les œuvres principales dans chaque classe.

I . Epopées primitives et nationales . — On trouve des épopées chez presque tous les peuples à l'oriiîine de leur civilisation et de leur littérature. Elles ont pour fondement des légendes nationales. Le récit des hauts faits des anciens héros passe d'abord de bouche en bouche, en s"augmentant sans cesse de détails nouveaux et d'exploits extraordinaires, qui frappent d'admiration les auditeurs et sont accueillis avec respect par leur naïve crédulité. Au bout d'un certain nombre d'années paraît un poète ou plutôt un arrangeur, qui recueille ces légendes confuses , souvent contradictoires, les réunit, les coordonne, écarte celles qui sont trop en désaccord avec le reste, et en compose un ensemble à peu près régulier. Puis |le poète disparaît à son tour, sans laisser souvent son nom i\ son ouvrage, et celui-ci se transmet de générations en générations, en se modifiant quelquefois, mais en charmant toujours les hommes auxquels il parle de leurs dieux, de leurs héros favoris, ou qu'il console de leur misère et de leur abaissement par le souvenir de leur première gloire et de leurs anciens triomphes. Ces épopées primitives sont en vers. Rien de plus naturel. L'écriture n'est pas assez connue, et les matières nécessaires à la transcription de la pensée sont rares et coiiteuses. Aussi ces poèmes, souvent considérables, se conservent par la mémoire, qui retient mieux les vers que la prose. Ils sont chantés, et se répandent peu à peu grâce aux chanteurs qui vont les répéter de village en village, jusqu'au jour où ils sont fixés par l'écriture d'une manière définitive.

Les épopées les plus anciennes de ce genre que l'on connaisse appartiennent à l'Inde. Il y en a deux principales. Le Maltabharata, composé en langue sanscrite, raconte en 18 livres et en plus de 200 000 stances les guerres de Kourous (ou Korovas) et des Pandous (ou Pandavas) et les exploits de Krichna et d'Ardjouna. On lui donne pour auteur le poète Vy<àsa, fils du savant Parasara et de la belle Satyavati, et on place Fépoque où il fut composé tantôt auxv«, tantôt auxn'= siècle avant notre ère. Mais comme le nom de Vj-âsa signifie compilateur, plusieurs savants sont d'avis de voir dans leMahabharata une œuvre collective et la réunion d'une foule do poèmes particuliers. La seconde épopée indienne est le Mmâyana, qui raconte les exploits de Ràma et sa victoire sur le géant Ravana, roi de Lanka ou Ceylan. Il se compose de 25 000 vers distribués en T livres. On l'attribue à un poète nommé Valmiki, qui aurait vécu au \\o avant J.-C. ; d'autres en font l'œuvre de plusieurs poètes appartenant à la même école.

Beaucoup plus moderne est le Shah-Nameh , poème persan composé par le poète Ferdoucy et

qui est écrit en pàrsi ou nouveau persan. Ferdoucy, qui naquit l'an 940 et mourut l'an 1020 après J.-C, consacra trente années de sa vie à écrire cette vaste composition de 120 000 vers. C'est une épopée nationale, une sorte d'histoire des rois de Perse, qui a servi de modèle à beaucoup de poèmes du même genre, tels que le Barsu- Nameh et le Sam-Nameli. Il a été traduit en français par M. Jules Mohl (Paris, 1838-1850).

Au nord de l'Europe, les Islandais et les Xorwégiens ont eu de bonne heure dans leurs Sagas (récits ou légendes) les éléments d'épopées nationales. Ces chants antiques qui célébraient les héros indigènes n'ont commencé à être consignés par écrit que dans la seconde moitié du xi'= siècle, et ont été au xii' et surtout au xiii* siècle l'objet de nombreuses additions et imitations. On peut encore placer au nombre de ces épopées primitives les chansons guerrières du Cid en Espagne, ou Bomanceros, les chants des Slaves, les ballades écossaises, les chants des vieux Bretons dans l'Armorique. etc. Mais les plus célèbres et les plus intéressantes de ces œuvres sont les Nibelungen allemands et nos chansons de gestes françaises. Les chants des Xibelungen datent dans leur forme actuelle de l'an 1210 environ, où ils furent remaniés par un poète que l'on appelle, sans raisons bien convaincantes, du nom d'Heinrich von Ofterdingen. C'est l'histoire de la rivalité de Kriemhilt, sœur du roi des Bourguignons, et de Brunhilt, souveraine de l'Islande et femme de Gunther, roi des Bourguignons. Pour venger le meurtre de Siegfried, son époux, assassiné par ordre de Brunhilt, Kriemhilt attire dans un piège les guerriers de Bourgogne, et les fait massacrer dans une longue lutte à la suite de laquelle elle périt elle-même. Le poème tire son nom du trésor enlevé par Siegfried aux Nibelungen, princes du Nord, et qui glt enfoui sous un rocher dans le Rhin.

Les chansoîis de gestes françaises sont des poèmes qui ont souvent de vingt à trente mille vers se suivant par tirades de vingt à deux cents vers sur une seule rime ou assonance. Ils sont formés la plupart du temps de deux ou plusieurs poèmes sur le même sujet, que le rédacteur a recueillis et a juxtaposés plus souvent qu'il ne les a fondus dans son ouvrage. Ces poèmes se partagent en trois groupes principaux, suivant la nature des sujets qu'ils traitent. On a ainsi le cycle français ou de Charlemagne, le cycle armoricain ou d'Arthur, et le cj'cle d'Alexandre. Le poème le plus célèbre du cycle de Charlemagne et de toutes les chunsons de gestes est la Chanson de Roland. Ce poème de 4 00') vers raconte la mort du paladin Roland, neveu de Charlemagne, surpris dans les défilés de Roncevaux, au milieu des Pyrénées, par une armée innombrable de Sarrasins. Une bataille terrible s'engage : Roland, l'archevêque Turpin, les douze pairs de France accomplissent des prodiges de valeur. Trois fois Olivier supplie Roland de faire entendre ce cor ou olifant dont les sons connus arriveront jusqu';\ Charlemagne, qui est en avant avec le reste de l'armée française. Roland s'j' refuse ; il s'y décide trop tard en voyant arriver une nouvelle réserve de 60 000 ennemis. Mais dans l'effort de cet appel suprême, il se rompt les veines de la poitrine. Alors, désespéré de la mort de tous les siens, il essaie de briser sur un i-ocher son épée, sa fameuse Durandal, pour qu'elle ne devienne pas la proie de l'ennemi. Il n'y peut parvenir ; il la couvre alors de son corps, puis adresse au ciel une dernière prière que les anges portent à Dieu avec son âme. Charlemagne, qui a entendu le son du cor, venge son neveu en détruisant l'armée sarrasine et en mettant à mort le traître Ganelon, qui a fourni aux Sarrasins l'occasion de surprendre la petite armée de Roland. Telle est l'analyse rapide de ce poème grandiose qu'anime déjà un sentiment

EPOPEE

EPOPEE

patriotique très marqué, et qui chante la gloire et le charme de la « douce terre de France ».

2. Poèniff épiques ■'proprement dits. — L'épopée ou poème épique, dans le sens plus restreint qu'on attache à, ce mot, est le récit en vers d'un événement considérable, ou d'une action héroïque, où le poète introduit le merveilleux pour donner aux faits plus de grandeur, et frapper plus vivement l'esprit des lecteurs. Là, comme dit Boileau {Art poétique, chant III) dans les règles qu'il trace du poème épique :

lii, pour nous enchanter, tout est mis en usa^e ; Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage. Chaque vertu devient une divinité :

Minerve est la prudence, et Vénus la beauté.

Mais comme le récit d'une seule aventure ne pourrait suffire à de longs développements, le poète a recours à des épisodes qui soutiennent l'action, la varient et préparent le dénoûment. Il ne saurait être question ici de reproduire les préceptes relatifs à la composition du poème épique que Boileau, le père le Bossu et tant d'autres ont indiqués après eux. Ces règles, du reste, sont très vagues et très générales : elles ne font que constater les procédés mis en œuvre par les poètes qui ont le mieux réussi dans ce genre. Elles ne peuvent s'appliquer à l'avenir, ni régler d'avance les formes nouvelles que le génie créateur d'un grand poète donnera peut-être à l'épopée. Ainsi, au moment même où Boileau, s'appuyant sur les poèmes qu'il connaissait, proscrivait le merveilleux chrétien « avec Astaroth, Belzébuth, Lucifer », et s'écriait :

Et quel objet enfin à présenter aux yeux Que le diable toujours tiurlant contre les cieux. Qui de votre héros veut rabaisser la gloire, Et souvent avec Dieu balance la victoire,

au même moment, disons-nous, Milton publiait son Paradis perdu (V. plus loin), et démentait en Angleterre lesarrêts rendus en France par Boileau.

Il suffira de signaler à l'attention du lecteur les parties principales d'un poème : le début, qui est l'exposition du sujet et est suivi le plus souvent d'une invocation ; la narration, qui forme le nœud de l'action et est mêlée d'épisodes particuliers qui ajoutent à l'intérêt ; enfin le dénoûment^ qui est le triomphe ou la chute du héros du poème.

Nous allons passer en revue, en les analysant brièvement, les œuvres épiques les plus célèbres.

Ull'ade et YOdyssée, que l'on trouve à l'origine de la littérature grecque, faisaient partie sans doute de ces épopées primitives dont nous avons parlé plus haut. On croit que la forme sous laquelle elles sout connues aujourd'hui date du vi' siècle avant notre ère. Depuis cette époque, elles ont été l'objet de l'admiration universelle, et ont servi de modèles h tous les poèmes épiques qui ont survécu. L'Iliade est le récit de la querelle qui s'élève pendant la neuvième année de la guerre de Troie entre Agamemnon, le chef de l'armée, et Achille, roi des Myrmidons, le plus vaillant des Grecs. Achille, irrité de s'être vu enlever par Agamemnon la captive qu'il aime, refuse de combattre désormais contre les Troyens. Ceux-ci profitent de son absence, et Hector, leur chef, vient mettre à son tour le siège devant le camp des Grecs. En vain on supplie Achille de revenir au combat. Il ne se laisse toucher ni par les prières, ni par les promesses, et il ne prend de nouveau part à la lutte que lorsque son ami Patrocle est tombé sous les coups d'Hector. Il le venge alors en tuant ceiui-ci et en traînant son cadavre autour de la ville. Malgré son ressentiment, il s'apaise cependant en voyant les larmes du vieux Priam, roi de Troie, qui est venu le trouver dans sa tente, et il consent à lui rendre le corps de son fils. De nombreux épisodes, tous

intéressants, remplissent les vingt-quatre chant? de ce poème qui embrasse seulement un espace de quarante-sept jours.

Le poème de ïOdi/ssée est attribué également à Homère, et contient aussi vingt-quatre chants. Ulysse, roi d'Ithaque, un des principaux parmi les chefs qui ont pris part à la guerre de Troie, erre depuis dix ans sur les mers, écarté sans cesse de sa patrie par la colère de Neptune, le dieu de la mer, dont il a aveuglé le fils, le cyclope Polyphème. Après mille aventures chez les Lotophages, dans la contrée habitée par les Cyclopes, chezEole, le roi des vents, chez les Lestrj'gons, dans l'île de l'enchanteresse Circé dont les breuvages changent les hommes en bêtes, dans l'île de la nymphe Calypso, il est jeté sur les côtes de l'île des Phéaciens. Ceux-ci, charmés de ses récits, lui donnent un navire qui le ramène à Ithaque. Mais les aventures d'Ulysse ne sont pas terminées. Pendant sa longue absence, son palais a été envahi par de nombreux prétendants qui, persuadés de sa mort, veulent que sa femme Pénélope choisisse parmi eux un nouvel époux. Aidé de son fils Télémaque et de quelques serviteurs fidèles, Ulysse, qui est rentré dans son palais sous l'habit d'un mendiant, surprend les prétendants, les enferme dans la salle des festins, les tue avec les flèches de son arc terrible et se fait reconnaître de Pénélope.

Le poème le plus célèbre de la littirature latine est \ Enéide,, composé par Virgife sous le règne de l'empereur Auguste. Des légendes qui remontaient à une époque reculée rapportaient qu'une colonie de Troyens, conduite par Enéo, était venue s'établir en Italie après la rume de Troie. Ellesprétendaient faire descendre d'Enée la famille du dictateur César, et par conséquent d'Auguste, son neveu et fils adoptif. Virgile a réuni toutes ces légendes et en a tiré un heureux parti dans son poème. Enée s'est embarqué avec tous les Troyen& qui ont échappé à la destruction de leur ville. Mais la colère de Junon, l'ennemie acharnée des Troyens, le poursuit sur mer et l'écarté sans cessa de ITtalie où les destins l'appellent. Un des épisodes les plus intéressants du poème est le IV* chant, qui raconte les amours d'Enée et de Didon, reine de Carthage. La volonté de Jupiter arrache enfin Enée au séjour de l'Afrique et le conduit en Italie. Après avoir visité aux enfers l'ombre de son père Anchise, Enée demande au roi Latinus la main de sa fille Lavinie. Turnus, le roi des Rutulos, la lui dispute, et commence contre lui une guerre sanglante qui, après bien des péripéties, se termine par le triomphe d'Ence et la mort de son rival. Par ce poème qui secondait sa politique, l'empereur Auguste espérait donner au régime nouveau qu'il fondait lappui des traditions les plus anciennes et les plus respectées des Romains.

Si de l'antiquité classique nous passons aux temps modernes, nous trouvons en France, outre les chansons de gestes et les épopées du moyen âge, un grand nombre de poèmes épiques au xvi^ et surtout au xviie siècle. Il suffit de citer la /«Va^icirtf/e de Ronsard, 1'.^ to-jc de Scudéry, \c Saint- Louis du père Lemoyne, et la Pucelle de Chapelain. Mais la Franci':de, malgré quelques beaux vers, n'a pas survécu à son auteur. Quant aux autres poèmes, on ne les connaît plus guère que par les critiques de Boileau.

Au xviii'= siècle, Voltaire a essayé de faire revivre ce genre qui appartient plutôt aux époques de foi et d'imagination naïve, et il a composé la Hen- ■I iade. C'est l'histoire du siège de Paris commence par Henri III et Henri IV et terminé par le triomphe de ce dernier qui est reconnu roi de France. Voltaire a fait entrer habilement, dans le cadre qu'il avait choisi, l'histoire des guerres de religion, les fureurs de la Ligue, le massacre de l.i

ÉPOPÉE

ÉPOPÉE

Saint-Barthélemy, la bataille d'Ivry, le récit des deux sièges de Paris et de l'horrible famine qui désola la ville. Mais, malgré de beaux épisodes, des portraits intéressants et bien dessinés, l'ouvrage a un caractère monotone et peu intéressant. Le merveilleux y a sa place, mais il embarrasse le poème plutôt qu'il n'en fait l'ornement : la Religion, la Discorde, le Fanatisme, la Vérité, qui interviemient, sont de froides allégories qui ne présentent à l'esprit aucune image facile à saisir, et remplacent mal les divinités païennes qu'Homère et Virgile avaient introduites dans leurs ouvrages.

Plus vivante et plus intéressante est la Jérusalem délivrée, composée par le Tasse, poète italien du xvi« siècle. C'est l'histoire poétique de la fin de la première croisade. Les chrétiens sont arrivés sous les murs de Jérusalem et se préparent à lui donner le dernier assaut. Mais l'Esprit du mal protège les Musulmans et s'efforce par des enchantements et des sortilèges d'empêcher les chrétiens de s'emparer de la ville. Dieu lui-même, pour punir les fautes des croisés, lui permet de les éprouver. Aussi, à chaque instant, ce sont de nouvelles péripéties qui retardent leur succès. Ce qui donne surtout de l'intérêt au poème du Tasse, c'est que ses personnages sont vivants et tracés avec une rare habileté. Du côté des Musulmans, c'est Aladin, le roi perfide, le farouche Argant, la belliqueuse Clorinde, l'enchanteresse Armide aux dangereuses séductions. Du côté des chrétiens, c'est le sage Go'lefroi de Bouillon, l'impétueux Renaud, le tendre et vaillant Tancrède, sans compter beaucoup d'autres personnages secondaires dont chacun a sa physionomie propre et son caractère. Enfin, Clorinde est tuée et reçoit en mourant le baptême de la main de Tancrède, Argant tombe à son tour, et Godefroi entre en triomphe dans le temple de Jérusalem.

Quelques années avant le poème du Tasse paraissaient, en Portugal, les Liisiades de Camoëns. Cette œuvre fut provoquée par l'enthousiasme qu'excitèrent les découvertes des Portugais sur les côtes de l'Afrique, surtout quand elles atteignirent et dépassèrent le cap de Bonne-Espérance. Camoëns, qui lui-même avait vécu aux Indes, chanta la plus célèbre de ces expéditions, celle de Vasco de Gama, qui le premier franchit le cap le plus méridional de l'Afrique et changea son nom de Promontoire des Tempêtes en celui de cap do Bonne-Espérance qu'il a gardé. Camoëns décrit les difl'érents peuples qui habitent les côtes de l'Afrique, et mêle avec art à son récit l'histoire du Portugal. On admire surtout dans le troisième chant les aventures tragiques de la célèbre Inès de Castro, que don Pedro, fils d'Alphonse IV, roi de Portugal, avait épousée en secret, et qu'Alphonse IV, irrité de cette mésalliance, fit assassiner. Rien de plus touchant que le récit de ses vertus et de ses malheurs; c'est au jagement des connaisseurs la partie la plus intéressante et la mieux écrite du poème. On cite encore l'apparition du géant Adamastor, qui essaie vainement par les menaces qu'il profère et les tempêtes qu'il soulève d'empêcher les Portugais de franchir le cap de Bonne-Espérance. Mais on est choqué do voir les Néréides et Thétis, déesse de la mer, intervenir pour récompenser Gama et ses compagnons de leurs fatigues, et Vénus seconder les efforts des Portugais pour propager la foi chrétienne dans les Indes. Ce mélange du christianisme et du paganisme gâte les dernières parties du poème.

3. Poèmes historiques. — On donne ce nom à des ouvrages composés sur le modèle des poèmes épiques, mais qui n'admettent pas le merveilleux. Ils chantent les événements tels qu'ils se sont passés et les reproduisent avec la fidélité de l'histoire. Ils empruntent leurs seuls ornements à la grandeur des faits, à l'éclat des tableaux qu'ils déroulent et

à la beauté du style. Aussi les conditions de ce genre, si difficiles à remplir, rendent ces poèmes froids et monotones. La Pliarsale de Lucain, qui vivait au temps de Néron, est le poème historique le plus remarquable. C'est le récit de la guerre civile qui éclata entre César et Pompée, et qui se termina par la mort de celui-ci et par la dictature de César. Les épisodes sont empruntés aux divers événements de la guerre. Le poème, interrompu par la mort de Lucain impliqué dans une conjuration contre Néron, s'arrête au milieu du dixième livre. Les descriptions et les discours sont les plus brillantes parties du poème, qu'animent, malgré de nombreuses fautes de goût, un souffle puissant et un généreux amour de la liberté. On remarque les mêmes mérites dans Y Aroucana, poème historique de don Alonzo de Ercilla, auteur espagnol du xvi= siècle. C'est l'histoire de la conquête du pays des Araucaniens (près du Chih) par les Espagnols. Mais la répétition des mêmes faits, des mêmes luttes sanglantes où ne change que le nom des chefs, produit la monotonie. Aussi l'œuvre d'Ercilla ne mérite guère les éloges enthousiastes que Cervantes lui adresse par amour -propre national.

4. Poèmes religieux. — On classe sous ce nom un grand nombre de poèmes qui traitent de sujets religieux ou touchant à la religion. L'ouvrage du caractère le plus étrange et le plus admirable en ce genre est la Divine Comédie de Dante Alighieri, qui parut en Italie au commencement du xiv^ siècle. Ému des malheurs de son pays, poursuivi par la haine implacable de ses ennemis politiques, le Florentin Dante conçoit l'idée d'une épopée extraordinaire où l'enfer, le purgatoire et le paradis s'ouvriront devant lui tour à tour. L'un lui offrira ses supplices éternels, l'autre ses peines expiatoires, l'autre une félicité sans fin, pour punir et récompenser les ennemis et les amis de l'Italie, les oppresseurs ou les défenseurs de sa liberté. Le poème se compose donc de trois parties, l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis. La plus belle est l'Enfer. Guidé par le poète Virgile, Dante visite l'enfer, formé de neufs cercles concentriques où les coupables sont soumis à des supplices aussi variés que leurs crimes. L'imagination de Dante est inépuisable à dépeindre leurs souffrances. Il place parmi les damnés ses ennemis, même ceux qui vivaient encore, et dont quelques-uns, dit-on, se tuèrent de désespoir pour échapper à la honte que le poète avait répandue sur eux. Les plus beaux épisodes sont ceux de Françoise de Rimini, assassinée avec son amant par un mari jaloux, et le supplice d'Ugolin et de ses enfants mourant de faim dans la tour où on les a enfermés. Le Purgatoire et le Paradis, malgré de nombreuses beautés, offrent moins d'intérêt. Les supplices du purgatoire ne différant de ceux de l'enfer que par l'intensité et la durée, les descriptions deviennent monotones, et la tliéologie mêlée à l'astronomie rend fatigante la lecture du Paradis.

Une inspiration presque aussi élevée a dicté en 1G65 à l'Anglais Milton son poème du Paradis perdu. Milton a pris pour point de départ de son œuvre l'histoire de la Genèse. Il raconte en versadmirables et animés d'un souffle vraiment poétique la création du monde et celle du premier homme et de la première femme. Bien n'est plus gracieux que les épisodes où il dépeint le bonheur du premier couple dans le séjour de félicité, dans ce Paradis terrestre qui lui a été donné. Mais ce bonheur ne saurait durer. Satan en est jaloux. L'ange déchu, tout meurtri encore de la lutte audacieuse qu'il a soutenue contre les anges restés fidèles, veut entraîner Adam et Eve dans sa chute. Il pense trouver un moyen de se venger de Dieu en perdant les créatures que celui-ri a formées avec amour. Il tente live, la séduit d'abord, et avec elle:

ÉPOPÉE

ÉQUATIONS

et par elle, il entraîne Adam au péché. Le paradis est alors perdu, et nos premiers parents n'auraient plus qu'à se livrer au désespoir, si Dieu ne faisait briller à leurs yeux l'espérance du pardon et de la rédemption. On ne saurait trop admirer l'habileté avec laquelle Milton a rempli un cadre si simple et si connu. Un critique anglais disait de lui que la nature avait formé son génie de l'àme d'Homère et de celle de Virgile. Son style, surtout, qui sait opposer les images les plus grandioses, la peinture terrible de la Mort, du Péché, aux tableaux délicieux de la terre à ses premiers jours, n'a pas été surpassé. Quelques fautes de goût déparent seules cet ouvrage. En vain les Allemands ont voulu lui opposer au xvni' siècle la Messiade de Klopstock. Ce poème, qui raconte les miracles du christianisme, la vie et les souffrances du Rédempteur, offre un caractère plus religieux, mais est moins intéressant et moins poétique que le Paradis perdu.

5. Poèmes divers, satiriques, héroï-comiques, badins ; poèine< en prose. — On rattache encore au genre du poème épique une foule considérable de compositions différentes de style et de caractère. En premier lieu se placent les poèmes satiriques du moyen âge, le Roman de la Rose et le Roman du Renart. Le Roman de la Rose (xiii^ siècle) n'est dans sa première partie qu'une histoire amoureuse, une longue allégorie remplie de personnifications bizarres. Il s'agit de la conquête d'une rose qui représente la femme aimée. Le poète est aidé ou entravé dans sa tentative par Bel-Accueil, Courtoisie, Peur, Jalousie, et par cent autres personnages aussi impalpables qui dissertent et raisonnent, et à qui il ne manque que la vie. La seconde partie du poème a un caractère de satire plus marqué. L'auteur, Jean de Meung, ne ménage aucune classe de la société ; il poursuit damères critiques la noblesse, le clergé et même la royauté. On sent l'esprit moderne qui s'éveille et qui se venge de ses longs siècles d'oppression avec la seule arme qu'il a :i son service, l'esprit et la raillerie.

Mais l'œuvre satirique par excellence du moyen âge est le lloman du Renart, création ou plutôt compilation gigantesque, œuvre de nombreux poètes dont la plupart sont inconnus, et qui appartiennent les uns à la fin du xii' siècle et les derniers au XIV'. Mais tous ces poètes sont réunis par une inspiration commune, la haine de l'oppression et de la tyrannie féodale. Ce poème est la revanche du faible, la lutte de l'intelligence contre la force, le triomphe de la ruse sur l'esprit chevaleresque. En vain Isengrin le loup a pour lui la puissance et la richesse^ Renart, le héros du poème, l'emporte toujours sur lui grâce à son esprit, et finit même par ceindre la couronne.

Le Roland Furieux de l'Italien Arioste, au xvi« siècle, est le plus célèbre des poèmes héroicomiques. Il a pour cadre la croisade fabuleuse de Charlemagne contre les Sarrasins, et la lutte des chevaliers chrétiens contre les chevaliers musulmans sous les murs de Paris. Le plan du poème finit par disparaître sous la multitude des épisodes intéressants qui y sont accumulés. Les parties principales sont la peinture de la folie qui s'empare de Roland en apprenant qu'Angélique qu'il aime est éprise du beau Médor, le voyage d'Astolphe dans la lune à la recherche de la raison de son malheureux ami, et enfin le mariage de Roger et de Bradaniante, retardé sans cesse par toutes sortes de péripéties, d'infortunes et d'enchantements. Aucun poète n'a eu l'imagination plus Iraîche et plus éclatante que l'Arioste, et n'a su mieux que lui mêler le sérieux et le plaisant, le sublime et le familier.

Les poèmes épiques badins sont la parodie de l'épopée sérieuse. Le plus ancien ouvrage dans ce genre est la Batrachomyomachie ou combat des

rats et des grenouilles, attribué à Homère, maïs qui a pour auteur un poète de l'école d'Alexandrie. On cite encore en Italie le Seau de bois ravi de Tassoni; en Angleterre la Boucle de c'ieveiuc enlevée de Pope ; en France le Lutrin de Boileau, le Vert-Vert et le Lutrin vivant de Gresset.

On range quelquefois dans l'épopée certaines grandes compositions en prose, comme le Télémaque de Fénelon, et les Martyrs de Chateaubriand. Ces ouvrages sont trop connus et trop répandus pour qu'il soit nécessaire d'insister. L'un raconte les voyages et les aventures de Télémaque à la recherche de son père Ulysse. L'autre est la peinture de la lutte du paganisme expirant contre le christianisme, et se termine par le martyre d'Eudore et de Cymodocée.

Nous avons passé en revue un grand nombre de poèmes de toutes sortes et dans tous les genres : il eût été facile d'en citer davantage, et de prolonger ces analyses. Nous nous sommes borné à indiquer, avec leurs détails principaux, les ouvrages les plus célèbres dont tout homme qui a reçu une éducation libérale doit connaître les noms, et dont il doit avoir lu au moins quelques-uns. Toutefois, pour bien apprécier leur mérite et tirer un réel profit de cette lecture, il faut y apporter une certaine préparation, il faut être initié à une multitude de faits, d'idées et de connaissances auxquels l'instruction primaire seule n'a pas habitué les meilleurs esprits. Sans parler des épopées orientales et de quelques autres, les chansons de gestes elles-mêmes, quoique écrites en français, sont d'une lecture difficile pour quiconque n'a pas fait une étude spéciale du latin et de notre vieille langue. Enfin, comme la plupart des poèmes épiques qui appartiennent aux époques de culture littéraire se sont inspirés des souvenirs de l'antiquité classique, il faut s'être familiarisé avec les idées, la mythologie et la littérature des anciens. Mais aussi, quand on réunit ces conditions, avec quel plaisir, avec quel intérêt on lit ces œuvres remarquables, le plus bel effort du génie humain! Comme on goûte tantôt l'élévation des pensées, l'éclat du style, tantôt la finesse, le piquant des détails et des allusions! C'est pour l'esprit la plus intéressante et la plus saine des récréations et des lectures. [Victor Cucheval.]

ÉQUATIONS. — Algèbre, VII-IX. — \. — Deux expressions algébriques séparées par le signe = constituent ce qu'on appelle une égalité; chacune des expressions ainsi séparées forme un des membres de l'égalité. On peut, sans troubler une éga* lité, ajouter une même quantité aux deux membres, en soustraire une même quantité, multiplier ou diviser h la fois les deux membres par une même quantité. On peut faire passer un terme quelconque de l'un des membres dans l'autre, à la condition de changer son signe. Soit, par exemple, l'égalité

Si l'on efface dans le premier membre le terme ô qui était additif, on diminue ce membre de 5; il faut donc diminuer aussi de b le second membre, ce qui donne

et l'on voit que le terme -\- b a. changé de signe en changeant de membre.

Si l'on efface dans le second membre le terme

— d qui était soustractif, on augmente ce membre de d; il faut donc augmenter aussi de d le premier membre, ce qui donne

a -f rf = c — b,

et l'on voit qu'en changeant de membre, le terme

— d & aussi changé de signe.

ÉQUATIONS

2. — Les égalités peuvent être d'espèces très différentes. Soit, par exemple, Tégalité {x + 2) (x — 2) = x2 4.

Quelque valeur qu'on attribue à x, l'égalité est toujours satisfaite. Une égalité ainsi indépendante de la valeur des lettres qui y entrent est ce qu'on nomme une identité.

Soit au contraire l'égalité fort simple

On voit aisément qu'elle est satisfaite quand on y remplace x par 5 ; mais qu elle ne saurait l'être par tout autre nombre. Une pareille égalité, dans laquelle x représente une quantité inconnue, est ce qu'on appelle une équation; et le nombre 5, qui satisfait à l'égalité, est la valeur de l'inconnue x. Trouver la valeur que doit prendre l'inconnue pour que l'équation soit satisfaite est ce que l'on appelle résoudre l'équation.

.3. — Equations du premier degré à une seule inconnue. — Une équation ne renfermant qu'une inconnue est dite du premier degré, lorsque l'inconnue, n'entrant pas en dénominateur, n'y figure qu'à la première puissance. Ainsi l'équation

est une équation du premier degré. Pour la résoudre, il suffit de lui faire subir des transformations très simples. On peut d'abord réduire tous les termes au même dénominateur, et écrire

ÉQUATIONS

:: = : }-5) dOU X' = 17 5

i£±i==£+i + 4, d'où x = ll.

4. — Voici quelques exemples de problèmes conduisant à une équation du premier degré à une inconnue. Déduire de l'énoncé l'équation qui donnera l'inconnue est ce que l'on appelle mettre le problème en équation ; il n'y a pour cela d'autre règle que la suivante : Indiquer, à l'aide des signes algébriques, les calcu/s que l'on aurait à effectuer si fon voulait vérifier la valeur de l'inconnue.

I. — Partager 42 en deux parties telles que le tiers de l'une soit égale au quart de Vautre. Soit x la première partie ; la seconde sera 42 — x; on devra donc avoir, d'après l'énoncé :

On peut ensuite multiplier tous les termes par 6, ce qui revient à supprimer le dénominateur commun, et donne

ou, en effectuant les calculs indiqués,

On peut ensuite faire passer dans le second membre les termes — 9 et + 4, ce qui donne

ou, en réduisant, hx = 65.

On peut enfin diviser les deux membres par 5, ce qui donne

Sous cette forme l'équation est résolue; il est clair, en effet, qu'elle est satisfaite par la valeur 13, mise pour x; et que le nombre 13 est le seul qui y satisfasse.

Toutes les équations du premier degré à une seule inconnue peuvent être traitées de la même manière, ce qui conduit à la règle suivante :

Pour résoudre une équation du premier degré à une inconnue, il faut: 1° réduire tous les tenues au même dénomiyiateur ; 2° suppri)7ier le dénominateur commun; 3° effectuer, s'il y a lieu, les calculs indiqués; 4° faire passer dans un membre tous les termes affectés de Viaconnue, et dans . Vautre membre toui les termes connus; 5° réduire les termes semblables ; 6° enfin diviser les deux membres par le coefficient de Vinconnue.

On pourra proposer aux élèves les exemples suivants :

d'où l'on tire a: = 18 pour la première partie, et par conséquent 24 pour la seconde; ce qu'il est facile de vérifier.

II. Un père a .34 ans et son fils en a 6; on demande dam combien d'années Vûge du père serale triple de Vàqe du fils. Soit x le nombre d'années cherché. Dans x années l'âge du père sera devenu 34 -1- X, et celui du fils 6 -f x; on devra donc avoir

3i -I- a; = (6 -f œ) 3, d'où x=8,

et, en effet, dans 8 ans le père aura 42 ans et le fils 14.

III. — Un marchand de vin a acheté une pièce de vin à raisoji de 0 fr.,75 le litige; et, après y avoir ajouté 30 litres d'eau, il a vendu le mélange à 1 fr. le litre, et a gagne ainsi bO fr. Que Ce était la contenajice de la pièce? Soit x le nombre de litres qui exprime cette contenance. Le prix d'achat sera Ofr.,75 . a;; le prix.de vente sera (a;-t-30). 1 fr.; on devra donc avoir

(x -f 30). 1' — 0',75. X = 50', d'où x = 240.

La pièce contenait donc 240 litres.

IV. — On a fondu 2 kil. de monnaie d'or fran* çaise avec 3'',48 de monnaie d'or autrichienne, et l'on a obtenu un alliage au titre de 0,953; quel était le titre de Vor autrichien? Soit x le titre demandé. Les 2 kil. de monnaie française contiennent un poids d'or pur exprimé par 2"^ X 0,9 ou l'',8. Les 3'',48 d'or autrichien contiennent un poids d'or exprimé par 3'',48 X x; le poids de l'or pur contenu dans l'alliage est donc iSS + 3^48. x. En même temps, le poids total de l'alliage est 2 kil. + 3^,48 ou 5^48. Le titre de l'alliage est le quotient du poids de l'or pur par le poids total ; on doit donc avoir

d'où

= 0,953, d'où x = 0,9834....

V. — Deux trains partent en même temps, l'tcn de Paris, Vautre de Rouen, et vo?it à la rencontre rua de Vautre, avec des vitesses moyennes respectives de 40 et de 30 kilomèires à Vheure. On demande à quelle distance de Paris ils se croiseront, sachant que la distaiice de Pai is à Rouen est de 137 kilomètres. Soit x la distance demandée. Le temps employé par le premier train pour parcou-

rir la distance x est exprimé en heures par — ; le

temps employé parle second train pour parcourir la

distance est exprime de ueme par — --- — . Mais

oU

EQUATIONS

ÉQUATIONS

ces deux temps doivent être égaux ; on doit donc avoir

-) d'où l'on tire a; = 78'^'",285.

VI. — Un marchand a acheté à 5 fr. le mètre une certaine quan'ité d'étoffe. Il en a vendu te quart à raison de 6 fr. le mètre, le quart du reste à 7 fr., le cinquième de ce second reste à 8 /;■., et enfin tout le reste à 9 fr. Il a réalisé ainsi un bénéfice de 221 fr. On demaiide combien il y aviit de mètres de cette étoffe. Soit x le nombre do mètres demande. Le prix d'acliat est 5 fr. X •!" ou ô x. Le prix de vente se compose de plusieurs parties. En premier lieu le quart de a; à raison de 6 fr.,

ou - X . 6. Il reste cette première fois -r x ; le

quart de ce reste est -- a;, qui a été vendu à raison

de 7 fr., et a produit —■ x .1. Le second reste est

•rX a; OU -^ a;. Le cinquième de ce second reste

4 Itj 16

est — X, qui a été vendu à raison de 8 fr., et a pro-

duit — X. 8. Il est reste alors — a; — — a; ou — x,

soit — X, nui ont été vendus à raison de 9 fr., et

20 ' ont produit— x. 9. L'excès de la somme de ces

prix de vente partiels sur 5 x doit faire 221 fr. ; on a donc l'équation

d'où l'on tire x = 80.

5. — Quantités négatives. — Il peut arriver que la réduction d'une équation du premier de^ré conduise, pour l'inconnue, à une valeur numérique précédée du signe — , comme — 5, — a; c'est ce que l'on appelle une quantité négative. Une pareille expression, qui n'a aucun sens par elle-même, indique généralement un vice dans l'énoncé du problème; elle fait supposer que l'inconnue, si on l'a regardée comme additive, devrait au contraire être regardée comme soustractive, ou vice versa. Pour rectifier l'énoncé, on change a; en — a? dans l'équation du problème, ou — a; en -|- ar; et l'on cherche quelle modification il faut apporter à l'énoncé pour qu il conduise à la nouvelle équation. Comme le signe de l'inconnue se trouve ainsi changé dans toute la suite des calculs, on est conduit à la même valeur que précédemment, mais changée de signe.

Supposons, par exemple, que l'on demande quel nombre il faut ajouter aux deux termes de la fraction 8 1

— pour obtenir une fr.action équivalente à -. On oo o

trouve immédiatement pour l'équaiion du problème

Mais si l'on change x, en — x on obtient la nouvelle équation

—, " = rî qui donne ar = 4-3.

On rectifiera donc l'énoncé en demandant quoi nombre il faut rciranclicr des deux termes d-^ la frac-

tion — pour obtenir une fraction é'juivaiente à- :

Où ' (j

dès lors a; = 3 est bien la solution du problème car si l'on retranche 3 aux deux termes de la frac-

tion donnée, on obtient — qui équivaut en effet à -. oO 6

Les solutions négatives s'interprètent très facilement quand l'inconnue est susceptible d'être comptée dans deux sens opposés, comme un gain ou une perte, un temps compté postérieurement ou antérieurement à une époque déterminée, une longueur susceptible d'être portée à la suite d'une autre dans un sens ou dans le sens contraire. Nous ne saurions, sans sortir des limites imposées à cet article, donner des exemples de ce genre d'interprétation.

6. — Mais le besoin de généraliser les formules a fait introduire les quantités négatives dans le calcul, d'après les mêmes règles que pour les quantités positives. Ainsi, pour ajouter à g la quantité — 6, on l'écrit à la suite de a en lui conservant son signe, et l'on a « — b pour le résultat de l'addition . De même pour soustraire — è de a, on l'écrit à la suite en changeant son signe, et l'on a a -\- b pour le résultat de la soustraction. On a vu à l'article Algèljre la règle des signes dans la multiplication et dans la division ; cette règle, introduite par les opérations sur les polynômes, s'étend aux monômes isolés. Il en résulte que les formules algébriques s'appliquent non seulement à des valeurs entières ou fractionnaires, mais positives, des lettres qui y entrent, mais encore à des valeurs négatives de ces mêmes lettres. Cette généralité est un des caractères de l'algèbre ; mais nous n'insisterons pas davantage sur ce point, parce qu'on a rarement à en faire usage dans les questions de pure arithmétique.

7. — Eqimtioiis du preinier degré à deux inconnues. — Une équation à deux inconnues est dite du premier degré lorsque, après qu'on a fait disparaître les dénominateurs, ces inconnues n'y entrent qu'à la première puissance et n'j- sont pas multipliées entre elles. Une pareille équation, quand on fait passer les termes inconnus dans un membre et les termes connus dans l'autre, et qu'on opère les réductions, se présente toujours sous la forme

ax -\- by =: c (1)

a,h,c étant des coefficients entiers ou fractionnaires, numériques ou algébriques, positifs ou négatifs.

Si \\n problème à deux inconnues ne' fournissait qu'une seule équation pareille, la question serait évidemment indéterminée; car on pourrait, dans une équation de la forme (1), attribuer à y une valeur arbitraire, et l'on en déduirait la valeur correspondante de x. Pour que le problème soit déterminé, il faut qu'il fournisse deux équations, s'il comporte deux inconnues. La méthode de solution consiste alors à déduire de ces deux équations h deux inconnues une équation ne renfermant plus qu'une inconnue; c'est ce que l'on appelle éliminer une inconnue.

Supposons, par exemple, qu'un problème ait fourni les deux équations

5x' -{-'y = 'Q et 6x — by

On n'altérera pas ces deux équations en multipliant tous les termes de la première par le coefficient .j de y dans la seconde, et tous les termes de la seconde par le coefficient 7 de ?/ dans la première, ce qui donne

25a; -f 35y = 350 et 42a; — 35^ = 119.

Si l'on ajoute alors ces deux équations membre à membre, on obtient

ÉQUATIONS

ÉQUATIONS

équation qui ne renferme plus que l'inconnue x, et d'où Ton tire x = 7. Si alors on remplace x par 7 dans l'une ou l'autre des équations primitives, on en tire également y = 5.

Si, dans les deux équations, les termes en y avaient été de même signe, il aurait fallu., après les multiplications indiquées, les soustraire au lieu de les ajouter, pour éliminer l'inconnue y. Ce mode d'élimination, le plus simple de tous, est connu sous le nom de méthode par multiplication en croix.

8. — Voici quelques exemples de problèmes conduisant à deux équations du premier degré à deux inconnues.

I. On a deux espèces de pièces de monnaie étrangère : 5 pièces de la première espèce et 2 pièces de la seconde font 13 />■. ; et 18 p:èces de la première surpassent de l'%05 5 joîèce? de la seconde; quelles sont les valeurs de ces deux espèces de pièces? En appelant x et y ces valeurs, la première condition conduit à l'équation

et la seconde à l'équation

18x = 5!/+l',0o ou ISx — 5y = 1,05.

Pour éliminer?/, on multipliera donc la première équation par 5 et la seconde par 2, et l'on ajoutera membre à membre, ce qui donne

61x = 67',10 d'où x = l',10.

Remplaçant ensuite x par l'',10 dans la première, on en tire y = 'd"^,'b.

II. — Trouver une fraction telle que, si l'on augmente ses deux termes de 3 unités, elle devienne

équivalente à —r, et que, si l'on diminue au con-

iraire ses deux termes d'une unité, elle devienne

équivalente à — .

Soient x le numérateur et y le dénominateur de la fraction cherchée ; les deux conditions de i'énoncé conduisent immédiatement aux deux équations

ou, en faisant disparaître les dénominateurs et réduisant à la forme (1) ci-dessus :

6x — 5y = — 3 et ix — Zy = -i- 1.

Multipliant la première par 3, la seconde par 5 et retranchant membre à membre, on obtient

2x=14, d'où x = 7.

Remplaçant alors x par 7 dans une des deux équations précédentes, on en tire y = Q.

La fraction demandée est donc — ; ce qu'il est

facile de vérifier.

III. — U/t bassin reçoit l'eau par un robinet A. et Veau s'en écoule par un robinet B. St le robinet A est ouvert pendant 3 heures, et le robinet B pe7îdant 4 heures, le bassin contiewira 40 litres de plus ; si le robinet A reste ouvert pendant 5 heures et le robinet B pendant 6 heures, la quantité d'eau aura augmenté de 120 litres. On deoiande combien chacun de ces robinets débite d'eau dans une heure. Six est le débit du robinet A, et y celui du robinet B, les deux conditions de l'énoncé seront exprimées par les équations

.3x — 4y = 40 et 5x — Gy = 120.

Pour rendre égaux ces deux coefficients de y, il

n'est pas nécessaire ici de multiplier la première équation par G et la seconde par 4 ; il suffit démultiplier la première par 3 et la seconde par 2, ce qui donne :

9x— 12y = 120 et lOx— 12!/ = 240,

et, en retranchant la première de la seconde, x= 1 20. La première des deux équations priiiiitives donne alors y = 80.

IV". — Sj l'on augmente de I" la base d'un rectangle, mais qu'on diminue sa hauteur de 2™, sa surface diminue de ô2""T ; si l'on diminue au contraire sa base de 2° et qu'on aiLgmente sa hauteur de 1'", sa -urface iliminue de 7""l;o?i demande sa base et sa hnutew\ sachant que sa surface a pour expressio7i le produit de sa base par sa hauteur. Soient x la base et y la hauteur.

Les deux conditions de l'énoncé sont exprimées par les équations

(x+l)(y— 2)=xv — 52 et (x -2) (y + l)=X(/— 7.

En efi'ectuant les multiplications indiquées, et réduisant, on obtient

•2x - y = bO et 2y — x = 5.

Multipliant la première par 2 et ajoutant membre à membre, il vient

3x = 105, d'où x = 35.

La première des deux équations donne alors y = 20.

Y. — Un -nombre est composé de deux chiffres dont la somme absolue est 16; si l'on retourne ce nombre, il diminue de 18 unités. Quel est ce nombre?

Soit X le chiffre des dizaines et y le chiff're des unités. La première condition fournit immédiatement iéquation

La seconde condition est exprimée par

10x + y=10y + X + 18 ou 9x — 9y=18,

ou encore x — y = 2.

11 s'agit donc de trouver deux nombres dont la somme est 16 et la différence 2 ; on les obtient en additionnant membre à membre, ou en retranchant, ce qui donnex = 9 et y =7. Le nombre demandé est donc 97.

VI. — Un voyageur qui a marché dune manière régulière pendant un certain nombre de jours remarque que, s'il avait fait 4 kilomètres de plus par jour, et qu'il eût marché un jour de moins, il aurait fait en tout 6 kilomètres de plus; que si au contraire il avait marché un jour de plus, )7iais qu'il eût fait 2 kilomètres de moins par jour, il aurait fait en tout 8 kilomètres de plus. On demande com'denil a marché de jours, et combien il faisait de kilomètres par jour. Si x représente le nombre de jours de marche et y le nombre de kilomètres faits par jour, les deux conditions du problème seront exprimées par les équations

(y + 4)(x-l)=xy + 6 et (y — 2)(x + l)=xy-l-8

ou, en simplifiant,

4x — y = 10 et y — 2x=10.

Comme y a le même coefficient numérique dans les deux équations, mais avec un signe contraire, on élimine immédiatement cette inconnue en ajoutant les deux équations membre à membre, ce qui donne 2x = 20, d'où x -= 10. Par suite y = 30.

Page 1