GRAMMAIRE COMPARÉE
ment direct se met à l'accusatif, questions qui, d'ailleurs, étaiiMit également insolubles pour les Denys et les Apollonius.
Tel était l'état d'ignorance absolue où se trouvaient les grammairiens sur les problèmes les plus importants de la science qu'ils enseignaient, quand apparut la première publication d'un homme qui a renouvelé de toutes pièces les principes de la grammaire. Nous voulons parler de François Bopp, que M. Bréal nous a fait connaître dans cette traduction magistrale où il a quelquefois rectifié la doctrine du maître, et qu'il a considérablement enrichie, dans les préfaces et dans les notes, de considérations et de vues^ qui lui sont personnelles. (G'-ammaire comparée, éd. Hachette.)
François Bopp, qui naquit à Jlayence, le !4 septembre 17KI, n'est pas pour nous un étranger. Lorsqu'il eut appris les langues classiques et les principaux idiomes de l'Europe moderne, il vint à Paris vers 1812, et y passa quatre années, qu'il consacra à l'étude du sanscrit, de l'arabe, du pnrsan et de l'hébreu. Il était impossible qu'un esprit aussi obseri'ateur que celui de Bopp ne fût point frappé des ressemblances que présentaient ceux de ces idiomes qui se rattachent à une origine commune, ressemblancesqu'avaient saisies des esprits beaucoup m^ins bien préparés. Appliquant donc le système de la comparaison aux langues classiques ainsi qu'au sanscrit, et étudiant, à ce point de vue, les formes de la conjugaison, F. Bopp démontra que les formes si diverses que présentent les verbes ont pour origine l'intervention de préfixes et de suffixes qui, exprimant par euxmêmes les idées de persomies, de modes, et de temps, se sont, avec les siècles, intimement soudés aux racines verbales, en perdant, dans ce rapprochement, toutes les lettres qui auraient rendu le contact moins intime. 11 d.montra de même que les flexions qui caractérisent les cis, et qui étaient si longtemps restées inexplicables, sont également formées de particules qui indiquaient, en général, la situation des individus ou des objets dans l'espace, par rapport à celui qui les considère.
Cette découverte fit, dans la grammaire, une véritable révolution. Aux théories que les esprits les plus ingénieux avaient imaginées à priori, elle substitua des faits dûment constatés et confirmés encore par les conséquences qui s'en déduisent tout naturellement dans la syntaxe. En un mot, le secret de la synthèse séculaire qui avait amené peu à peu l'agglutination des racines dans les langues indo-européennes, était trouvé, et la grammaire renouvelée dans ses fondements. Faut-il donc s'étonner que l'Allemagne ait célébré comme une fête nationale le cinquantième anniversaire de la première publication de Bopp?
Et cependant, en France, dans ce pays où Bopp est venu achever ses études, des esprits timorés, que les innovations inquiètent, contestaient et contestent encore l'influence que peuvent exercer ces découvertes au point de vue de la pratique 1 Comme si ce n'était pas une vérité de sens commun, que la mémoire retient bien plus fidèlement les formes que l'intelligence a analysées et comprises I Comme si le jugement des enfants ne devait pas forcément s'exercer avec plus de rectitude et de sécurité, lorsqu'à une foule de règles, inexpliquées dans leur principe, groupées le plus souvent au hasard, et tout embarrassées d'excepkions et d'anomalies, on substitue quelques grands ït larges principes que l'esprit le moins pénétrant déduit tout naturellement de quelques faits positifsl Comme si. enfin, la dignité de celui qui enseigne et de celui qui écoute n'avait pas tout à gagner à fette révolution qui substitue au mécanisme l'exeràce de rintelliîrence !
Souhaitons donc, pourl'honneur de l'enseignement
I français, que l'on renonce le plus tôt possible chez ' nous à ces méthodes incomplètes et surannées, i qui n'expliquent rien, déroutent l'esprit des enfants par la multiplicité des exceptions, et réduisent l'étude de la grammaire à un exercice de mémoire ennuyeux et fatigant; souhaitons-le maintenant surtout que nous avons des livres très bien faits pour ménager la transition de l'ancienne doctrine à la nouvelle. MM. Ghassang, Bailly. Leclair, Brachet sont entrés résolument dans la voie récemment ouverte, et aujourd'hui officiellement reconnue comme la seule qui mérite le nom de méthode : nons ne risquerons point de nous égarer en suivant des guides aussi éclairés et aussi prudents.
La grammaire, telle que l'ont constituée les partisans de la méthode historique, se compose de trois parties :
1° Une partie entièrement nouvelle, la phonétique ou ph>no>ogi';, qui étudie tous les changements qu'ont subis les sons, et, par suite, les lettres qui les représentent, soit dans la même langue, soit dans les langues congénères. C'est sur cette étude que repose la vraie science étymologique. Elle rend compte de ces changements en les ramenant à quelques lois naturelles, et prépare ainsi l'explication des flexions, en même temps qu'elle rend compte de ces prétendues exceptions qui fourmillent dans les anciennes grammaires ;
2° La lexicologie, qui présente le catalogue, mais le catalogue expliqué, des formes que prennent les mots variables, ainsi que le tableau des mots dits invariables, dont elle indique l'origine ;
3° Enfin la syntaxe, dont les principes généraux se tirent d'eux-mêmes des affixes qui caractérisent les cas et les modes.
L'esprit humain n'avait pas attendu les découvertes dont nous avons parlé tout à l'heure, pour élever une prétention beaucoup plus haute que celle qui a été réalisée par la gram >,(nre co^tparée. Alors que les lois de la phonétique étaient encore inconnues parmi nous, des philosophes, armés de leur seule intelligence, prétendaient trouver, dans la constitution même de leur esprit, les lois générales de toute grammaire. L'ensemble de ces refiles, communes h tous les idiomes parlés sur la terre, constituerait la grammaire général'^. Mais on conçoit que le nombre de ces principes communs diminuerait toujours à mesure que l'on étudierait des langues plus nombreuses, et que la grammaire générale ne serait jamais finie tant qu'il resterait une langue b. connaître. Du reste, la pratique de l'enseignement n'est guère intéressée au succès de ces investigations lointaines, dont les résultats seront d'une application d'autant plus restreinte que l'étude aura été plus complète.