GRAMMAIRE HISTORIQUE — 898 — GRAMMAIRE HISTORIQUE
comme le latin, expriment les divers rapports des mots par un simple changement de leur terminaison ; langues analytiques, celles qui, comme le français, se servent pour rendre ces rapports de certains mots particuliers.
Dans le latin populaire, le système assez compliqué de la déclinaison était moins bien observé que dans le latin littéraire ; il le fut plus mal encore dans le bas latin, et les prépositions vinrent suppléer aux terminaisons incorrectes. Ce sont toutes ces altérations si nombreuses du vocabulaire et de la grammaire de la langue latine qui l'ont enfin entièrement transformée et ont donné naissance à Vancien français.
Cette langue, moins synthétique que le latin, moins analytique que le français moderne, est la transition de l'un à l'autre. Les noms s'y déclinaient, mais, par suite de simplifications successives, les cinq déclinaisons latines k six cas s'étaient trouvées réduites, dans le français du douzième au quatorzième siècle, à une seule, modelée sur le type de la seconde déclinaison latine. Le mot niw\ par exemple, s'écrivait ainsi:
Avec s au nominatif sino;ulier Murs (murus).
Sans s à l'accusatif singulier Mur (raurum).
Sans s au nominatif pluriel Mur (mûri).
Afcc s à l'accusatif pluriel Murs (muros).
Cette nouvelle déclinaison, désignée par M. Raynouard sous le nom de Règle de l's, fut assez inexactement suivie pendant le treizième siècle, et cessa tout à fait d'être en usage au quatorzième; et comme la forme du nominatif, n'indiquant que le sujet, revenait beaucoup moins souvent que celle de l'accusatif, qui représentait tous les compléments, ce fut elle qui disparut.
La lettre s, après n'avoir été à l'origine qu'un débris de la déclinaison latine, devint ainsi par la suite la marque caractéristique du pluriel.
Il n'est pas plus difficile d'expliquer comment cheval a fait au pluriel chevaus, puis chevaux. Une loi constante de notre ancienne langue veut que, soit dans le corps des mots, soit h la fin, ïl s'adoucisse en M devant une consonne, et que, par conséquent, al devienne au. C'est ainsi qu'autre a été tiré du latin al ter, qui a conservé sa forme dans les mots de création plus récente, tels que altomer.
L'e muet qui termine la plupart des noms et tous les adjectifs féminins français est la transcription affaiblie de Va qui en latin était affecté au même usage: '<■ rosa, rose; hona, homie. » Cependant, en latin, certains adjectifs n'avaient point d'à final au féminin. Ceux de la troisième déclinaison ne variaient pas en changeant de genre: « regalis, royal et royale ; grandis, grand et grande; fortis, fort et forte, u Dans l'ancien français, ces mêmes adjectifs n'ont eu, comme en latin, qu'une seule terminaison pour les deux genres; de là les locutions : « lettres royaux » (terme de chancellerie qu'un trouve dans les Plaideurs de Racine) ; grand' mère, grand'messe, où l'on a tardivement introduit une apostrophe pour remplacer un e qui en réalité n"a jamais existé; « se faire fort », comme terme de droit, aussi bien en parlant d'une femme que d'un homme.
Lorsqu'au quatorzième siècle l'e muet s'est généralisé comme signe du féminin, l'usage s'en est éteiKlu à tous les adjectifs, sauf les exceptions très restreintes que nous venons de signaler.
L'e muet fut tellement regardé comme le signe propre du féminin, que l'instinct populaire attribua souvent, contrairement à l'étymologie, ce genre à certains mots, demeurés néanmoins masculins dans quelques-unes de leurs acceptions. C'est ainsi qu'orbe (de hordeum) ne s'est maintenu du masculin qu'au stîns médical et pharmaceutique: orge mondi, orge ^jerlé.
De toutes les parties du discours, le pronom est
celle qui a le plus conservé les traces de la constitution grammaticale latine. Quand on dit: « Paul doit parler en faveur de Pierre ; /'/ le lui a promis, » les trois premiers mots de la dernière proposition ne sont que des cas différents du pronom de la troisième personne : il est nominatif et sujet, le, accusatif et complément direct, lui, datif et complément indirect. Il faut remarquer de plus que le. qui ne se rapporte ni à un nom masculin, ni à un nom féminin, mais h toute une phrase, appartient à ce troisième genre que la grammaire latine appelle neuter (ni lun, ni l'autre;, neutre, et que la grammaire française a refusé d'admettre, bien qu'il existe réellement dans notre langue.
Avec un tel point de départ, on résout sans peine la question si longtemps controversée: une femme, à qui l'on demande si elle est malade, doit-elle répondre: « je la suis », ou: « je le suis »? Il est évident qu'il faut dire: « je le suis »; ce pronom le, bien que sa forme se confonde avec celle du pronom masculin, est en réalité neutre et signifie cela, ce que vous avez dit, c'est-à-dire malade.
On arrive par ces études à expliquer d'une façon certaine et définitive une quantité de petits problèmes insolubles par les autres méthodes.
Autrui ne s'emploie pas comme sujet, disent les grammairiens. Ils ont raison, mais ils n'expliquent pas le motif de celte prétendue anomalie. D'ordinaire une seule des deux formes de la déclinaison de l'ancien français s'est conservée, la forme du régime ; ici autre, forme du sujet, et autrui, forme du régime, se sont conservées toutes deux, et chacune a gardé quelque chose de son emploi primitif.
Pourquoi dit-on l'on, avec un véritable article, déguisé sous le nom de lettre euphonique? parce que l'on, l'om, ou l'hom n'est autre chose que l'homme employé dans un sens général et indéfini.
Le caractère analytique de la langue française est très marqué dans le verbe. En latin, quelques formes de la conjugaison se composent de plusieurs mots. Ces espèces de locutions verbales sont beaucoup plus fréquentes dans les verbes français. La voix passive, qui en latin a une forme particulière, amor (je suis aimé), est traduite en français par des formes composées et par conséquent n'existe pas à titre de conjugaison.
L'habitude prise au seizième siècle de calquer la grammaire française sur la grammaire latine a surchargé outre mesure les paradigmes de nos verbes. 11 est évident que les conjugaisons devraient consister uniquement dans les temps simples, groupés par analogie de forme, et qu'il faudrait donner un seul tableau des locutions verbales, identiques pour toutes les conjugaisons, au lieu de les répéter quatre fois.
Quant aux règles de la formation des temps, complètement fausses comme théorie, elles sont inutiles dans la pratique. Les temps de nos verbes ne se forment pas les uns des autres, chacun d'eux est tiré d'un temps correspondant du verbe latin. Il n'y a d'exceptions que pour le futur et le conditionnel.
Le futur a été formé directement de Yinfiûiti* français et iw présent de T indicatif d\i verbe aLoir : je chanterai, je chanter ai. Quand nous disons : fai à chanter, il y a également dans cette phrase une idée de futur. Elle est, dans un ordre inverse, la transcription exacte du futur français.
Le cou'iitionnel est formé, de la même manière, de Vinfinitif chanter et de la terminaison de l'imparfait de l'indicatif du verbe avoir : Je chanter {av)ais.
Ces deux temps sont les seuls qui soient réellement formés de l'infinitif par un procédé particulier aux langues romanes; tous les autres sont calqués sur le latin.
Dans les verbes de l'ancien français (V. ConjU'