L'HISTOIRE
Les mots historien et histoire viennent du grec. Dans cette langue, histor est celui qui connaît un fait ; historia signifie information, recherche, et, par extension, récit des faits exposé par celui qui les sait, soit qu'il en ait été témoin lui-même, soit qu'il les ait appris d'autres personnes ou à la suite de recherches spéciales. Ces deux termes ont passé du grec dans la langue latine, et du latin dans la langue française en gardant le même sens. L'histoire peut donc se définir, avec Voltaire : « le récit des faits passés donnés comme vrais, au contraire de la fable qui est le récit des faits donnés comme faux. » Elle se propose d'apprendre aux hommes les événements qui se sont accomplis dans les âges précédents, non seulement pour satisfaire leur légitime curiosité, mais pour leur donner un enseignement moral. En leur racontant les vertus et les vices des générations antérieures, en leur exposant les causes de la grandeur et de la décadence des empires, elle a pour but de leur mettre sous les yeux d'utiles leçons; elle leur montre comment ils doivent se conduire pour égaler la gloire et les succès de leur» devanciers, ou pour éviter les fautes qu'ils ont commises et les catastrophes qui en ont été la conséquence. C'est en ce sens qu'elle acte appelée par Cicéron « l'école de la vie », et par Tacite « la conscience du genre humain ». « C'est l'histoire dit encore Fénelon, qui nous montre les grands' exemples, qui fait servir les vices mêmes des méchants à l'instruction des bons, qui débrouille les origines et qui explique par quels chemins les peuples ont passé d'une forme de gouvernement à une autre. »
La connaissance de l'histoire, utile à tous, est donc indispensable à ceux-là surtout que leur talent ou leur situation appelle à la direction politique de leur pays. Mais dans une société démocratique comme la nôtre, qui peut, ou plutôt, qui doit rester étranger à la marche des affaires publiques? Tous les citoyens sont électeurs, et par le choix qu'ils font de leurs représentants dans les conseils municipaux, à la Chambre des députés, ou au Sénat, ils exercent une influence indirecte, mais décisive, sur la conduite générale du gouvernement. Ils sont donc tous intéressés à se pénétrer des graves leçons de l'histoire, pour éviter le retour des désastres qui ont abattu leur patrie, ou pour en préparer le glorieux relèvement.
Fondements de l'histoire; critique historique. — Si l'historien pouvait être le témoin de tous les faits qu'il raconte, il n'aurait qu'à exposer avec exactitude ce qu'il a vu. Mais comme il s'agit le plus souvent d'événements anciens, accomplis longtemps avant sa naissance, qui remontent parfois à l'époque la plus reculée, l'historien qui veut composer une œuvre sérieuse doit s'assujettir à certaines règles, fixes et déterminées, qui constituent ce que l'on appelle la critique historique.
Il doit consulter !• la tradition, c'est-à-dire ces souvenirs incertains et confus qu'un événement
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considévable laisse derrière lui, et qui ressemblent ;i ces vagues légères et de plus en plus faibles qui battent encore la rive du fleuve, longtemps après que le navire a disparu en soulevant les eaux. « Les premiers fondements de l'histoire, dit Voltaire, sont les récits des pères aux enfants, transmis ensuite d'une génération à une autre. Ils ne sont tout au plus que probables dans leur origine, quand ils ne choquent point le sens commun, et ils perdent un degré de probabilité à chaque génération. Avec le tenips, la fable se grossit, et la vérité se perd. »
L'historien rassemble avec soin ces premières traditions ; il y joint les légendes, les chants populaires, les poésies nationales, qui ont presque toujours un fait historique pour point de départ. Il écarte d'abord les détails faux, invraisemblables, et s'applique à dégager des erreurs la portion de vérité qui s'y trouve contenue. Il s'aide pour y arriver de tous les autres renseignements qu'il peut réunir. Mais s'il ne rencontre que la tradition pour constater un fait, il le donne comme légendaire et douteux : il n"a pas le droit d'en affirmer l'authenticité. La Chanson de Roland, ce poème du xi*^ siècle qui raconte le désastre éprouvé à Roncevaux par l'armée de Charlemagne, est un témoignage certain pour lui de la grande émotion que cette défaite fit ressentir à toute la France. Mais il n'admet ni les exploits de Roland, ni les détails de sa mort merveilleuse, ni même l'existence du fameux paladin. L'arrière-garde de Charlemagne fut vaincue à Roncevaux, et la nation en gémit : voilà le fait vrai qui ressort de la tradition. Le reste n'est que fables ajoutées par rimagination populaire et qui ne doivent pas entrer dans une histoire.
Après la tradition, qui n'ofl're, comme on le voit, que peu de ressources, l'historien interroge 2° les monumeiits, c'est-à-dire tous les objets propres à établir la vérité d'une circonstance, d'un détail quelconque : les édifices élevés en commémoration d'un succès ou d'un revers, les statues, les colonnes, les médailles, les inscriptions, les armes, les ustensiles, en un mot, tous les débris du passé qui, à un titre quelconque, se rattachent à l'événement qu'il s'agit de constater. Ces monuments mêmes, s'ils sont isolés, ne sont pas une preuve décisive de la vérité, ils n'ont qu'un caractère de probabilité. On a vu, en eifet, des souverains élever des statues ou des colonnes triomphales, faire graver des médailles en souvenir de victoires qu'ils n'avaient pas remportées, même de guerres qu'ils n'avaient pas soutenues, comme a fait l'empereur romain Domiiien. Mais si les monuments se trouvent confirmés par d'autres preuves, de diverse nature, ils acquièrent alors un caractère sérieux d'authenticité ; et l'historien a le droit d'en tirer parti.
Toutefois, la principale source de l'histoire est formée : 3" par les relations écrites, composées soit par les témoins ou les auteurs des faits, soit par les historiens antérieurs. L'historien digne de ce nom doit ici suivre des règles fort minutieuses, dans lesquelles il serait irop long d'entrer. Il doit s'assurer, avant tout, de l'authenticité des ouvrages qu'il consulte, de la véracité de l'auteur sur lequel il s'appuie. Celui-ci connaissait-il bien les faits ? pouvait-il les connaître ? était-il de bonne foi? son ouvrage n'a-t-il pas subi d'altération? une main étrangère n'y a-t-elle pas fait des additions, des changements? Ce sont là quelques-unes des questions que l'historien doit se poser, et, suivant la réponse, il ajoutera plus ou moins de créance aux relations écrites auxquelles il emprunte des documents.
Qualités nécessaires à r historien. — L'énuméralion des conditions principales qui constituent la critique historique montre déjà quelles nombreu-
ses et grandes qualités sont nécessaires à l'historien. Mais c'est peu d'avoir rassemblé, pesé, jugé les faits, il faut les rapporter. Avant tout, l'historien doit être impartial, non de cette impartialité froide et impassible qui est de l'indifférence, mais de cette impartialité qui repose sur l'unique souci de la vérité. L'historien peut et doit aimer son pays, avoir des préférences pour telle ou telle cause politique, regretter, déplorer les revers éprouvés par ceux qui lui sont chers, mais il ne doit pas dissimuler leurs fautes, ni changer leurs défaites en triomphes. « Il évite également les panégyriques et les satires : il ne mérite d'être cru qu'autant qu'il se borne à dire sans flatterie, sans malignité, le bien et le mal. Il n'omet aucun fait qui puisse servir à peindre les hommes principaux, et à découvrir les causes des événements, et toute sa critique so borne à donner comme douteux ce qui l'est, et à en laisser la décision au lecteur, après lui avoir donné ce que l'histoire lui fournit. » Si nous ajoutons à ces paroles de Fénelon, que le style de l'histoire doit être simple, clair, grave comme les événements qu'elle raconte, ému, éloquent dans certaines circonstances, nous aurons indiqué les qualités principales nécessaires à l'historien.
Philosophie de l'histoire. — On donne le nom de philosophie de l'histoire à la recherche des iois du développement et de la marche des sociétés. Le voyageur qui visite pour la première fois une cité grande et populeuse, en parcourt les rues, les places, les monuments. Puis il monte sur un édifice élevé ; de cette hauteur il n'aperçoit plus les détails multiples qui ont arrêté d'abord sa curiosité. En revanche, il voit mieux l'ensemble de la ville, et en distingue d'une manière plus nette la situation, la configuration topographique. Il en est de même en histoire. Après avoir étudié les événements qui se sont accomplis pendant un grand nombre de siècles, aprèç avoir vu les guerres se succéder, les crimes, les violences être trop souvent couronnés de succès, les révolutions précipiter les rois de leurs trônes ou les y rétablir, les peuples, les contrées changer de maîtres par la conquête, ou fonder leur liberté au prix de leur sang, le lecteur, troublé, s'interroge avec inquiétude. Il se demande si le hasard et l'injustice sont les arbitres du monde, si aucune loi ne préside à la direction de l'humanité. Qu'il s'élève plus haut alors, qu'il laisse au-dessous de lui les détails et les faits particuliers, qu'il n'embrasse que l'ensemble des choses, et il verra se dessiner sous l'apparent désordre des évé^ements qu'il a étudiés une sorte de marche régulière et progressive de l'humanité.
Ainsi, pour nous borner à notre histoire nationale, la France, à l'époque de la féodalité, est partagée entre mille petits souverains qui l'oppriment. Bientôt la royauté grandit au milieu des comtes et des barons. Elle détruit peu à peu la puissance des vassaux inférieurs, puis celle des grands feudataires, et fonde à son profit la monarchie absolue. Celle-ci arrive à son apogée sous Louis XIV, et commence aussitôt à décliner. Enfin, la bourgeoisie et le peuple, qui n'étaient rien auparavant, s'élèvent à leur tour lentement, et arrivent à constituer la société actuelle, qui assure à tous l'égalité des droits civils et politiques.
Division de l'histoire. — Pour la commodité de l'étude, on divise l'histoire en plusieurs périodes successives ; mais il y a nécessaii-cment un peu d'arbitraire dans les limites assignées à chaque période. La division généralement adoptée est la suivante :
X" h' histoire ancienne, qui comprend l'histoire des différents peuples de l'antiquité, Inde, Palestine, Egypte, Assyrie, Babylonie, Perse, Médie, etc. On y rattache les histoires grecque et romaine. L'histoire ancienne s'étend depuis l'origine la plus reculée
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jusqu'à la destruction définitive de l'empire romain en 47(i après Jésus -Christ.
2° Le moyi'ix ûfje, qui va depuis l'année 476 jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs en
3° V histoire des temps modernes, qu'on fait généralement commencer au milieu du quinzième siècle.
4° Enfin, ïhistoire contemporaine, comprenant les événements qui se sont succédé depuis la Révolution française jusqu'à nos jours.
A un autre point de vue, l'histoire se divise en histoire universelle, c'est-à-dire qui embrasse tous les événements arrivés depuis l'origine du monde, chez tous les peuples ; en histoires générales, qui comprennent l'histoire des différents peuples pendant une période déterminée, par exemple pendant le moyen âge, ou dans les temps modernes; et en histoires particulières, consacrées soit à un pays, soit même à une époque spéciale de l'histoire d'un pays. On comprend encore sous cette dernière désignation l'histoire d'une province, d'une ville, d'une dynastie, d'une famille, etc. L'histoire particulière s'appelle également histoire ecclésiastique, diplomatique, parlementaire, législative, judiciaire, admi7iistrative , commerciale, littéraire, scientifique, etc., selon le sujet spécial que l'historien a choisi.
Genres secondaires en histoire. — L'histoire reçoit aussi différents noms suivant la manière dont elle est composée. Elle s'appelle chronique ou annales quand l'auteur se borne à raconter rapidement les événements année par année dans l'ordre où ils se sont accomplis. Cependant on réserve plutôt le nom de chroniqueurs aux écrivains du moyen âge qui exposent brièvement les événements accomplis avant leur époque et y joignent ceux dont ils ont été les témoins. Les annales se rapprochent beaucoup de l'histoire ordinaire.
On appelle mémoires les relations historiques écrites par ceux qui ont eu part aux événements qu'ils rapportent, ou en ont été les témoins. La littérature française est riche en mémoires : on trouvera plus loin les noms des principaux auteurs qui se sont distingues dans ce genre.
Les biographies sont le rccit de la vie d'un seul homme. Celles que Plutarque a consacrées aux plus grands hommes de la Grèce et de Rome sont les plus célèbres. Il existe beaucoup de biographies remarquables par le talent des auteurs qui les ont écrites. Mais elles sont isolées. Aussi de bonne heure a-t-on senti le besoin de réunir «t de résumer en des dictionnaires historiques et biographiques la vie des personnages qui avaient joué un rôle important dans l'histoire. Tels furent à l'origine les dictionnaires de Moréri et de Bayle, auxquels ont succédé la Biographie universelle des frères Michaud et la Nouvelle biographie générale de F. Didot. Ces recueils volumineux ont été réduits de notre temps en des dictionnaires d'un usage facile, tels que ceux de MM. Bouillet, Vapereau, Dezobry et Bachelet, etc. On y trouve résumés sous une forme succincte les détails principaux de la vie de tous les hommes éminents.
Quand l'auteur raconte lui-même sa propre vie, l'ouvrage s'appelle autobiographie.
On désigne sous le nom d'historiographes des écrivains chargés spécialement par un roi d'écrire l'histoire de son règne. Les monarques di3 la Chine et de l'Orient ont eu des historiographes dès les temps les plus reculés. En France, le premier historiographe connu est le poète Alain Charger, sous le règne de Charles VII. Cette charge a subsisté jusqu'à la révolution française. Les écrivains les plus célèbres qui aient rempli cette fonction sont Mézerai, Pellisson, Racine et Boiloau sous Louis XlV;-Duclos et Marmontol sous Louis XV. L ouvrage de Boileau et de Racine a péri dans un incendie, mais les fragments qui en subsistent
ne font pas beaucoup regretter la perte du reste. On comprend d'ailleurs que la situation dépendante où se trouve l'historiographe, placé entre la llatterie ou la suppression de sa pension, comme il arriva à Mézerai, n'est pas favorable à la composition d'une œuvre vraiment historique.