ANIMAUX DOMESTIQUES — 147 — ANIMAUX DOMESTIQUES
maux plus faibles, vivant dans la partie de la forêt ou de la jungle qu'ils habitent : si le gibier vient à leur manquer, ils meurent de faim. L'homme lui-même, à l'état de sauvagerie primitif, l'homme tel que nous le montrent encore certaines races arriérées en des contrées lointaines, peut subsister, par les seules ressources de la chasse, de la pêche, de la récolte des fruits et des racines sauvages. Mais l'homme déjà entré dans les voies qui conduisent à la civilisation, s'essayant à la vie sociale, ne pouvait se résigner à une situation aussi précaire : son œuvre alors est de multiplier autour de lui les êtres, animaux et plantes, aux dépens desquels il entretient son existence; de là, dune part la culture ; de l'autre l'élevage des troupeaux, les deux grandes industries nourricières, bases, dès l'origine, de l'organisation sociale.
Et voyez l'enchaînement : l'homme, par son intelligence qu'aiguillonnait la nécessité, a transformé autour de lui la nature sauvage ; il a fait sienne la terre avec ses fruits, avec les animaux qu'elle nourrit ; par contre-coup, ces conditions d'existence modifiées le modifient lui-même, lui imposent d'autres mœurs; il subit à son tour, et d'une façon heureuse, la réaction d'un état de choses qu'il a créé lui-même. Le champ fait la vie agricole; le troupeau fait la vie pastorale : double courant que les races antiques ont suivi, inclinant d'un côté ou de l'autre, suivant leur génie propre, suivant les nécessités géographiques. L'industrie pastorale exercée exclusivement, avec la condition de déplacement incessant que la multiplication des troupeaux impose, conduit à la vie nomade, à la vie de la tente; elle retient longtemps l'homme dans un étal demi-barbare, avec une organisation sociale rudimentaire, par petites tribus errantes: d'un autre côté, cette mobilité passée dans les mœurs favorise les échanges, et la civilisation qui procède d'une telle origine a souvent un caractère commercial, mercantile. La culture, qui fixe l'homme, l'attache au sol, le groupe en des demeures stables, adoucit mieux les mœurs, conduit plus vite vers la civilisation, et vers une civilisation meilleure, mieux organisée en vue de la production et de l'industrie. C'est chez les peuples agricoles que se forme la cité, que naît l'idée de patrie. Mais n'oublions pas que l'agriculture a toujours eu pour auxiliaire l'élevage; à l'origine, comme aujourd'hui et plus également qu'aujourd'hui, la vie des races sédentaires se partageait entre le travail de la terre et le soin du bétail ; leur subsistance avait ce double point d'appui : le champ, le troupeau. D'ailleurs le rude labeur de la terre dut bientôt appeler le secours des forces soumises du bœuf, du cheval. Il est donc rigoureux de dire que les sociétés humaines ne se sont formées et n'ont subsisté que grâce à l'animal domestique, par lui. — Ceci n'est pas un échafaudage plus ou moins ingénieux de conjectures ; c'est la conclusion forcée des faits scientifiques et historiques.
Reportons-nous, par la pensée, aux plus lointaines périodes de la vie de l'humanité, au primitif âge de pierre, lorsque notre ancêtre, contemporain des espèces perdues, de l'ours des cavernes, du rhinocéros à narines cloisonnées et du mammouth, vivait, sur ce sol même que nous foulons, de la vie du dernier des sauvages, ayant pour tout abri des cavernes, des trous de rocher, pour toute arme, pour tout outil, un éclat aigu détaché par le choc d'un bloc de silex. A cet âge de la pierre éclatée, l'homme n'avait essayé aucune culture, soumis aucun animal. Il subsistait de chasse, de fruits sauvages recueillis dans la forêt. Plus tard, l'homme a vécu avec le renne, — alors que le climat de la région que nous habitons était celui de la Norvège et de la Sibérie Cpériode glaciaire), alors que les glaciers des Alpes descendaient jusqu'au Rhône. Il en faisait sa proie : rien
n'indique qu'il l'ait domestiqué. L'homme alors vivait en guerre ouverte avec toute la nature ; il n'avait rallié nul être à sa cause.
Mais de cette période à la suivante, Yâge de le pierre polie, un grand progrès s'est accompli. Le premier animal soumis à l'homme fut très-probablement le chien. C'était une sorte de compromis, une association : l'un apportait son intelligence, l'autre son instinct, son flair de bêle carnassière; ils chassaient de pair, et puis partageaient la proie. A l'époque où l'on bâtissait ces curieuses constructions sur pilotis, ces cités lacustres, placées comme des villages Oe castors au bord des lacs de la France, de la Suisse, de l'Itahe, c'est-àdire vers la fin de Vàge de la pierre polie, nous trouvons l'homme déjà en possession de six espèces domestiques, y compris le chien : une chèvre, un mouton, un porc, deux variétés distinctes de bœufs, — mais ces animaux dififéraient de nos races actuelles. Tout d'abord ce n'avait été sans doute qu'une simple réserve alimentaire ; puis c'était devenu une industrie permanente, source de produits multiples et précieux. Le troupeau existait, dès lors, contemporain des premières cultures.
A ïàge de bronze, qui suivit, nous ne voyons qu'une conquête nouvelle à ajouter au domaine de l'homme : mais c'est la plus noble, sinon la plus précieuse ; le cheval, qui fut une proie au temps de \'àge de piene, est devenu le compagnon des labeurs et des dangers de l'homme.
On avait cru longtemps que tous nos animaux domestiques nous étaient venus de l'Orient, berceau des premières civilisations. Vous voyez par 'ce qui précède que cette opinion, grâce aux découvertes contemporaines, ne peut plus être acceptée, du moins sans restriction. Il était bien naturel, du reste, que l'homme, arrivé à un certain degrâ de développement, tirât, en chaque lieu, parti de ce qu'il avait sous la main. Si, comme tout porte à le croire, les races asiatiques ont devancé, en cela comme en toute chose, les peuples occidentaux, elles ont soumis plus tôt des espèces d'animaux différentes, mais analogues, appartenant à leur région. Lorsque plus tard l'immense courant d'émigration déversa vers l'Occident les races supérieures et plus avancées de l'Asie, ces populations, se mouvant en grandes masses, amenèrent avec elles leurs animaux domestiques, ceux du moins qui purent supporter la changement de climat. Ces races d'animaux importés se substituèrent en partie aux animaux indigènes, en partie s'y mêlèrent par des croisements et en modifièrent le type : résultat tout semblable à celui que produisit la fusion des populations immigrantes elles-mêmes avec les anciens habitants. Depuis lors, les relations avec l'Orient n'ont pas cessé, et l'Europe a fait par cette voie de nouvelles acquisitions.
Les premières traditions historiques nous montrent les peuples orientaux déjà en possession du plus grand nombre de nos animaux domestiques. A l'époque à laquelle nous permettent de remonter les plus anciens monuments, l'antique Egypte a ses troupeaux; elle a le chien, gardien du bétail, le chat, défenseur du grenier, fort honoré. Le recueil des poèmes religieux hindous, le Véda, — dont certains hymnes remontent jusqu'à l'époque prodigieusement reculée de l'entrée des Aryas dans l'Inde, et sont rempLisd'allusions à une époque antérieure encore, — nous dépeint, à cette aurore de la brillante civilisation hindoue et persane, les mœurs à la fois agricoles et pastorales de cette race si merveilleusement active et féconde. Ces peuples vivent par la vache, — ils le savent et le disent. Toutes leurs poésies sont remplies de métaphores pastorale*, tirées de leurs animaux domestiques: la rapidité du cheval, la vigueur du taureau ; la vache, révérée, — non pas adorée, — comme symbole vivant de a fécondité de la nature.
Les nttages sont à chaque ligne comparés à des troupeaux de vaclies errantes par les champs bleus du ciel, et laissant couler sur la terre leur lait précieux, — qui est la pluie. A plus forte raison encore, l'ancien Sémite, race plus purement pastorale, fait-il du troupeau le pivot de toute son existence individuelle et sociale : chez lui, richesse est synonyme de bétail. — Dès les premiers temps historiques, au témoignage du Pentateuque, du Veda et des Lois de Manou (livres sacrés des Indous), du Zend-Avesta (livre sacré des Perses), et des Kings (recueil des traditions chinoises), le chameau appartient à la Bactriane : le dromadaire, l'âne, à l'Arabie ; la chèvre, loie à l'Egypte, l'Inde et la Perse ; le porc, à llnde et à la Chine ; le chat, le coq, à la Perse ; diverses races de bœufs, le chien, le mouton, à tout l'Orient.
II. Espèces domestiques. — I! importe tout d'abord de s'entendre sur la valeur de ces expressions : domestique, domesticité, domestication i^du latin domesticîis, dérivé de domus, maison). Dans leur signification la plus large, ces mots s'appliquent non pas à tout animal exploité par l'homme, non plus qu'à l'animal individuellement apprivoisé, mais seulement aux espèces qui se reproduisent sous la domination de l'homme. En un mot, apprivoisé s'entend de l'individu ; domestiqué, de la race . Ainsi l'éléphant, si parfaitement apprivoisé, n'est pas rigoureusement un animal domestique, car, d'une manière générale, il ne se reproduit pas en captivité; en sorte que si l'individu nous appartient, la race nous échappe. D'autre part, en prenant le mot dans toute la rigueur de la définition, on a pu admettre dans la liste des animaux domestiques des poissons, des insectes : l'abeille, par exemple, le ver à soie. Dans notre commun langage cependant, nous donnons au mot domestique un sens plus restreint : nous entendons par ce mot que l'homme s'est emparé d'un animal par l'intermédiaire de ses instincts modifiés, en exerçant sur lui un certain empire pour ainsi dire moral, plus ou moins accepté. Nous admettons difficilement que le mot domestique rende bien notre idée, appliqué, par exemple, à un poisson que nous nourrissons et que nous faisons se reproduire dans nos réservoirs ; ou bien à l'abeille qui vit, il est vrai, près de nos demeures, et qui adopte un abri préparé par nos soins, mais ne modifie aucunement ses mœurs, et à qui, un beau jour, nous dérobons son produit. Avec la nuance de signification plus étroite qui correspond le mieux au sentiment général, la qualification de domestique ne saurait être appliquée qu'à des espèces appartenant aux deux classes supérieures des vertébrés : mammifères et oiseaux ; les autres étant simplement exploitées, non pas soumises. Réunissant les unes et les autres dans une expression plus générale, disons qu'il y a en tout 47 espèces annexées au domaine de l'homme, dont 34 vivent en Europe. De ce dernier nombre, 30 nous ont été fournies par l'Europe, l'Asie, l'Afrique septentrionale; 4 seulement par toutes les autres régions. Cette liste, que nous donnons ici telle qu'elle a été dressée par Geoffroy Saint-Hilaire, ne s'est enrichie d'aucune espèce nouvelle depuis plus de trois siècles. Nous ajoutons à cette nomenclature quelques indications d'origine ; pour les détails relatifs à chaque espèce, il faut se reporter au nom de l'animal. Nous marquons d'un astérisque les espèces qui ne sont pas acclimatées en Europe.
Mammifères Cahrivoees :
Chien. } (Époque préhistorique. — Tout
j l'ancien monde.)
^*^'; (Perse.)
Furet
ROMGEDRS :
Lapin
Cobaye ou cochon dinde.
(Époqu: romaine.)
FoHcms Cochon ,
JlMEKTLS
Cheval
Ane
* Chameau. . .
' Dromadaire.
* Lama
* Alpaca
Benne
Chèvre
Mouton
Bcmf (bas taurus)
Buffle
* Zébu (bos Indicus). . .
* Yack \bos gruniens).
* Gayal (^bos gavœus)..
* Arni {bos Amee)
(Époque préhistorique. — As e.)
l (Europe de l'âge de bronze. — I Asip.) (Arabie, Egypte.)
(Bactriane.)
(Arabie.)
(Amérique méridionale.)
(Idem.) l (Régions septentrionales de l'ani cien monde.) \ (Europe préhistorique. — Asie, ( Egypte.)
{Idem.)
(Epoque préhistorique.-Orient )
(Asie.)
(Inde, Asie.^
(Asie orientale. — Demi-saunage,)
(Asie. — Demi-sauTaee.)
(Asie.) ^ '
Oiseaux
F^ssEaEAcx :
Introduits Ters le
o . ) (Canaries. —
'^^'•"» I XVI- siècle.)
Gallinacés et Colohbidés :
Coq et Poule (Inde.Perse et régions ■voisines.)
r,- j „ * (Amérique. — Introduit vers
!(Asie Mineure. — Importé en Grèce lors de l'oxpédition des Argonautes, suivit la tradition.)
Faisan à collier (Asie moyenne.)
Faisan doré (Chine.)
Faisan argenté [L^em.)
Paon (Inde. — Expédition d'Alexandre)
Pintade (Antiquité grecque.)
Pigeon
Tourterelle
Palmipèdes :
/^,^, ../,«,«„„.., i (Inde. — Domestication, en
Oie commune | ^ ^^^^^^ ^^ j^^ Romains.)
Oie de Guinée (Afrique.)
Oie du Canada
Canard commun (Epoque romaine.^
Canard musqué (Amérique méridionale.)
( (Peut-être domestiqué chez les Romains. — Leur faveur date
I chez nous du xvi' siècle.)
Cygne [Cygnus olor-).
Poissons
Carpe
Cyprin doré de la Chine.
Insectes
Abeille ordinaire..
Abeille ligurienne.
Abeille à bandes..
Ver à soie
(Espèces très-Toisines. — Grecs et Romains.)
» (CJiine. — Haute antiquité. Iml porté parla Grèce et Constantinople. i" siècle.)
Bombyx du ricin
Bombyx de l'ailante
Cochenille du nopal
Dans l'ordre d'idées qu'indiquent les derniers noms de cette série, il conviendrait d'y rattacher deux mollusques : Y huître, cultivée dès le temps des Romains ; la moule, cultivée de môme depuis 1600 (Ostréiculture et Mytiliculture); peut-être quelques autres espèces encore ; mais insister serait s'écarter singulièrement de notre sujet, aussi bien que de l'acception première du mot domestique.
Un coup d'œil jeté sur ce catalogue montre que nos animaux domestiques proprement dits sont très-inégalement empruntés aux divers ordres des deux classes supérieures ; l'ordre des Ruminarits, par le groupe des ruminants à cornes,no\is fournit les plus nombr'^ux et les plus précieux : le bœuf et la vache, le mouton, la chèvre. Ces hon?iêtes bêtes, comme disait Toussenel, ce sont par excellence « nos bêtes », à nous. On dirait qu'elles ont été faites tout exprès pour être exploitées par nous,