LES ALIMENS DOIVENT ÊTRE PRIS
11 semble naturel de manger quand on a faim , comme il Test de boire quand on a soif; c'est ainsi qu'en usaient sans doute nos premiers pères. Mais la civilisation a changé tout cela.
Les anciens avaient à cet égard des coutumes qu'il n'est pas inutile de faire connaître. Ils faisaient un grand usage de la gymnastique et des bains, et leurs repas étaient subordonnés à leurs habitudes , sur ce point. C'est l'usage des bains*, généralement suivi par toutes les classes de citoyens à Rome, qui donna naissance au souper, à la cène , qui était le repas du soir, le repas principal , que Ton prenait étant couché sur des lits {triclinium). Les autres.repas ne pouvaient être que légers pour des hommes qui devaient se baigner le soir et partager leur journée entre les affaires et les exercices.
L'heure de la cène était également bien choisie sous le rap-» port de la santé. Elle répondait d'une part à l'issue des affaires , c'est-à-dire au moment où l'homme , fatigué des mouvemens de la journée , s'était délassé dans le bain à laide des pratiques qu'on y mettait en usage pour faciliter et compléter les évacuations cutanées , et avait achevé ainsi la dépuration journalière du corps ; et d'une autre part , celte heure répondait aussi à l'instant où la liberté du corps et de l'esprit était aussi entière qu'elle pouvait l'être. Alors l'oubli légitime de tous les soins du jour, permettait à la gaîté un abandon sans réserve. Ce long repas de la cène était suivi du sommeil de la nuit, Ainsi , dans cet ordre , tout favorisait la digestion des
CONSID. GÉNÉR. SUR LA NOURRITURE DE L'HOMME
limens nécessaire à leur réfection , ils sont obligés de faire des repas plus petits et de les répéter plus souvent.
Les habitudes sédentaires et une constitution moins robuste permettent aux femmes de se contenter dune plus petite somme d'alimens, ou tout au moins d'alimens peu nutritifs. Aussi les voit-on préférer aux viandes des substances alimentaires plus légères , telles que les végétaux , les fruits , le laitage et les sucreries.
Les personnes qui fatiguent beaucoup doivent éprouver une faim plus vive que les individus sédentaires ou oisifs. Les grands buveurs de vin mangent peu , parce que cette liqueur est nourrissante. Les dormeurs sont dans le même cas; le sommeil empêchant la déperdition des forces.
Ceux qui font un seul repas par jour, ou qui n'en font qu'un principal et faible , sont en général moins bien nourris et aussi plus sévères ou sérieux que les personnes qui mangent plus souvent. Cette remarque n'avait pas échappé aux anciens. Pline prétend que les forces gastriques se conservent moins longtemps chez les individus qui jeûnent. Celse regarde deux repas par jour comme plus sains qu'un seul , et il ajoute que la nature se complaît dans une certaine abondance, pourvu qu'on n'accable pas ses forces. On pèche davantage , dit-il , en vivant trop sobrement qu'en vivant avec une certaine sagesse. Une alimentation modérée et fréquente soutient mieux les forces dans leur égalité que ne le fait toute autre méthode.
En résumé , varier l'alimentation en usant avec réserve de tous les alimens , manger avec discernement , raisonner ses ■morceaux i comme disent les gens de l'art ; enfin distinguer les mets indigestes de ceux qui ne le sont pas , en suivant dans cette étude les besoins et les répugnances de sa constitution propre , et non la coutume ; telles sont les lois principales qui fondent la théorie de l'hygiène du goût.