‹ Dictionnaire des sciences mathématiques pures et appliquées (volume 2)Chapitre 194 sur 430 · TOME JL · texte numérisé non relu

TOME JL

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cipes métaphysiques et fondamentaux. Ses émules, les

Fichte, les Schelling, les Hégel , s'étaient élancés dans des régions supérieures. Le véritable problème de la philosophie, la CERTITUDE ABSOLUE, était posé et étudié sous toutes ses faces; l’arsozu lui-même, ce principe inconditionnel de toute réalité, était reconnu et signalé dans la conscience transcendante de l'homme; enfin, la tendance de l'humanité vers ce but suprème de l'intelligence était établie d’une manière positive.

Tous ces grands travaux demeuraient complétement iguorés de la France, et le nom de Kant y était à peine connu par l'ouvrage de Villers (Principes fondamentaux de la philosophie transcendantale) ; lorsque M. Wronski publia, en 1811, son /ntroduction à la philosophie des mathématiques, qu'il se contenta de présenter alors comme une application de la philosophie de Kant. Nous croyons nous rappeler que le résultat immédiat de cette publication fut le retrait d’une pension que l’auteur recevait de la Russie ! Les géomètres ne firent pas à cette production si remarquable un accueil plus flatteur que celui de M. l’ambassadeur russe; ils prétendirent qu’elle était inintelligible, ce qui est vrai relativement, et de la cominenca la longue lutte qui s’établitentre l’auteur et l’Institut de France ; lutte dans laquelle MT. Wronski abusa peut-être un peu trop de sa supériorité.

Pour comprendre parfaitement l'Zatroduction à la philosophie des mathématiques, était sans doute essentiel de connaitre les principes philosophiques qui lui servent de base, et que l’auteur n’a point encore révélés. Mais, sans remonter à l'absolu, auquel ces principes paraissent se rattacher, on pouvait néanmoins , à l’aide des simples notions de la philosophie transcendantale, saisir complétement toutes les parties du magnifique système qu'il présente, pour pouvoir l’embrasser dans son ensemble et admirer l'unité qu’il apporte dans les mathématiques, unité qu’on tenterait vainement d’y introduire par tout autre moyen. Nous ne doutons nullement que si à l’époque de son apparition les idées de l'école allemande eussent été plus répandues, le sort de cet ouvrage n’eût pas été le même : le silence forcé ou convenu des géomètres n'aurait pu du moins, pendant vingt ans, le condamner a l'oubli, et nous ne serions pas les premiers à signaler au monde, dans un ouvrage consacré aux mathématiques , l'importance d’une doctrine dont le dernier résultat se traduit par la loi universelle qui régit ces sciences.

Déjà plusieurs fois, dans le cours de notre dictionnaire, nous avons essayé de faire connaitre la direction nouvelle que cette philosophie est venue imprimer aux sciences mathématiques qui, malgré tousles travaux des géomètres, n'offraient, avant elle, qu’un assemblage de parties sans liaisou systématique. On à pu comparer

l'édifice régulier qu'elle aélevé, avec le chaos inextricable qui résulte des prétentions métaphysiques des mathématiciens matérialistes, prétentions qui tendent non seulement à comprimer l'essor de la raison vers les régions supérieures du savoir , mais qui méconnaissent entièrement , en outre, la nature des parties transcendantes de la science des nombres , de cette science par excellence qui embrasse en dernier lieu toutes les mathématiques. Les tableaux que nous avons donnés successivement (voy. Maru.) présentent l’ensemble systématique complet et achevé de l’algèbre, et nous avons suivi pour la déduction des parties qui les composent, l’ordre établi dans l’Zntroduction à la philosophie des mathématiques. Y\ nous suffirait donc ici, pour donner à cette déduction la certitude philosophique, d'expliquer comment elle résulte à priori de l’application des lois de l'intelligence à l’objet général de la science des nombres : cette tâche est au-dessus de nos forces. Elle exigerait pour être rigoureusement accomplie une connaissance approfondie de la doctrine absolue qui a conduit M. Wronski à toutes ses découvertes; doctrine dont nous ne connaissons malheureusement que quelques résultats , les plus grands, à la vérité, et les plus profonds de tous ceux auxquels le génie de l'homme ait pu pare venir jusqu’à ce jour (roy. le Prodrome du Messianisme, Paris, 1831 , chez Treuttel et Würtz) ; mais qui ne laissent qu’entrevoir à notre faible intelligence le champ inconnu des vérités qui les a produites. Cependant, nous savons que nos lecteurs atteadent avec impatience un aperçu de cette philosophie des mathématiques , dont les points que nous avons signalés jusqu'ici ontexcité chez plusieurs d’entre eux une admiration qu'ils nous ont exprimée; et si nous ne pouvons répondre , comme nous le désirerions , d’une manière entièrement satisfaisante à cette attente, elle nous impose l'obligation de tenter d’éclaircir, autant qu'il est en notre pouvoir , sinon les principes philosophiques euxmêmes, du moins les résultats purement mathématiques qui en dérivent. Nous allons donc commencer par poser quelques-unes des notions fondamentales de la philosophie transcendantale et donner l'explication des termes consacrés dans cette philosophie. Il nous serait impossible de nous faire comprendre sans ce travail préliminaire.

1. Toute connaissance suppose nécessairement deux élémens distincts , 1° une faculté dans laquelle elle se produit; 2° un objet auquel elle se rapporte. Cette faculté, partie essentielle de l'intelligence, est ce qu'il nous importe le plus d'examiner ici. On la nomme en général Cocxiriow.

2. Pour déterminer la nature de la cognition, il faut rechercher, avant tout, de quelle manière ce que nous

appelons connaissance parvient à notre esprit.

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D'abord, les objets agissent immédiatement sur nous, et de leur action immédiate résultent en nous des 7ntuitions qui sont des représentations de telles ou telles choses.

En second lieu, nous rassemblons plusieurs de ces intuitions, nous les coordonnons en établissant entre elles certains rapports ou certaines liaisons qui ne sont plus contenues dans l'impression simple et immédiate des objets.

Ces deux différentes manières d'acquérir des connaissances nous montrent évidemment que la cognition a deux fonctions essentiellement différentes , ou qu’elle se divise en deux facultés unies entre elles, à la vérité, de la manière la plus étroite, mais qu'il importe de distinguer et de considérer séparément.

3. Ainsi, nous possédons originairement en nousmêmes 1° la faculté de recevoir des impressions immédiates des objets sensibles, et cette faculté qui n’est que passive se nomme SensigiLire; 2° la faculté de réunir et de coordonner ces impressions diverses, et cette faculté, qui est active, se nomme INrecLecr.

Par exemple, l'impression simple que fait sur nous un objet quelconque , un arbre par exemple , sans que nous ayons besoin pour cela de réunir les impressions partielles de branches, de feuilles, etc. , ni de les rapporter à ia perception générale d'arbre, ce qui exige déjà l'action de la faculté active , cette impression immédiate , disons-nous, nous la devons à la sensibilité ; tandis que si nous comparons deux arbres ensemble et que nous considérions l’un comme plus grand que l’auue, ce rapport de grandeur que nous établissons entre ces objets est l'ouvrage de l'intellect.

4. La faculté passive est nécessairement simple puisqu'elle n’est destinée qu'à recevoir, mais la faculté active nous présente plusieurs modes d'action qui vont nous permettre de la subdiviser en plusieurs facultés. 1° Nous rassemblons quelques-unes de ces perceptions immédiates qui nous sont fournies par la sensibilité, nous les réunissons en les rapportant à une conception, c’est-à-dire, en les classant sous une perception générique ou commune à plusieurs choses. Par exemple, la perception générale ou conception de diamant contient en elle les perceptions plus particulières de blancheur, d'éclat, de transparence, de dureté, et enfin de toutes les qualités qui caractérisent le diamant : ainsi, pour acquérir cette perception générale , il a fallu réunir toutes les perceptions particulières en une seule, ce qui ne peut être que l'ouvrage de la faculté active. 2° Nous rassemblons diverses conceptions en une conception générale, pour en tirer, comme d'un principe , des conséquences particulières. La faculté à l’aide de laquelle nous formons des conceptions individuelles se nomme ENTENDEMENT. La faculté des conceptions universelles se nomme Raïsow.

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5. Mais puisque nous pouvons nous #lever des conceptions individuelles de l’entendement aux conceptions universelles de la raison, et redescendre de cellesci à celles-là, nous ayons donc encore une troisième faculté intermédiaire servant à opérer la transition de l’une de ces facultés à l’autre, Cette troisième faculté se nomme le JUGEMENT.

L’intellect est donc une faculté triple qui se compose de l'entendement, du jugement et de la raison.

6. D'après ce que nous venons de dire, on voit que toutes nos connaissances commencent par des intuitions ou perceptions particulières, qu’elles deviennent des perceptions générales ou conceptions individuelles par l’action de l’eutendement, et qu’elles s'élèvent enfin au rang de conceptions universelles par l’action de la raison. Ainsi l'entendement emprunte à la sensibilité la matière deses perceptions, comme la raison emprunte à l’entendement la matière de ses conceptions.

Pour que ces diverses facultés soient mises originairement en œuvre, il est nécessaire que les objets agissent sur notre sensibilité, puisqueles impressions qu’elle en reçoit sont les seuls matériaux primitif; sur lesquels l’entendement et la raison puissent s'exercer ; mais il faut bien se garder de conclure, comme l’école de Locke, que ces facultés elles-mêmes doivent naissance à ces impressions; car pour que ces dernières aient lieu il faut qu’il se trouve précédemment en nous une faculté propre à les recevoir. Ainsi l’eau donts’imbibe une éponge, la lumière qui pénètre le verre dans toute sa substance, supposent dans l'éponge et dans le verre une faculté passive, une disposition antérieure à se laisser pénétrer par l’eau et la lumière ; disposition dont la préexistence est si nécessaire que, sans elle, l'ascension de la liqueur dans l'éponge et le passage de la lumière à travers le verre sont également impossibles et dans le fait et dans la supposition. Cette vérité incontestable par rapport à la sensibilité qui est une faculté passive , doit se faire encore bien mieux sentir par rapport à l’enten-

dement et à la raison qui sont des facultés actives.

7. Outre ces grandes facultés fondamentales dans lesquelles se subdivise la cognition, il en est encore plusieurs autres que nous devons signaler pour compléter l'aperçu psychologique de cette faculté de connaître. Nous avous dit (4) que l’entendement réunissait les perceptions de la sensibilité pour les ramener à une perception générale ; or, cette réunion ne peut être effectuée qu’au moyen d’une faculté qui rapproche les

diverses perceptions partielles appartenant à un objet

sensible; car, sans ce rapprochement, jamais les perceptions partielles ne pourraient être considérées comme appartenant toutes ensemble à la perception d’un tout, et par conséquent elles ne pourraient jamais être ramenées à l’unité, c’est-à-dire elles ne pourraient jamais former une perception générale. Cette faculté intermédiaire entre la sensibilité et l’entendement est

lImaGINATION.

8. Mais quelque rapide que soit cette liaison de parties, elle ne peut cependant s’exécuter tout à la fois : elle doit être successive. Quelque promptitude qu’on ait acquise d’ailleurs par l'habitude de lier ses perceptions, il est néanmoins impossible de rapporter à la conception complète d’un tout toutes les différentes parties dont il est composé, saus parcourir successivement toutes ces parties, il faut donc à mesure qu’on passe d’une perception à une autre que chaque perception précédentese reproduise continuellement dans l’entendement, afin de pouvoir saisir enfin, dans une seule conception, la série entière des perceptions que fournit la considération successive des parties. La faculté qui opère cette reproduction est la Mémoire.

On comprend assez généralement la mémoire dans

l'imagination sous le nom d'imagination reproductive. 6 5

9. Le travail de la mémoire serait encore insuffisant si, à chaque reproduction des perceptions précédentes, nous m’étions intérieurement convaincus que ce qui est reproduit est précisément le même que ce qu'avait produit d’abord notre imagination. Il faut donc encore pour cela une autre faculté, et cette faculté se nomme

Conscience.

Nous devons faire remarquer ici que la conscience n’est pas une simple faculté de intelligence, elle est proprement la base du 10 humain, le principe premier sans lequel il n’existerait pas pour lui-même. En effet, ce n’est que par la conscience qu’il a de lui-même que le moi se distingue de tous les objets avec lesquels il est en relation. C’est par sa conscience qu’il sait qu’au milieu de l'iufinie variété des modifications qu'il subit, il demeure constamment et invariablement lemême. Sans la conscience le r101 ne serait pas possible ; comme aussi aucune connaissance ne serait possible pour le zzoi, si

elle ne se manifestait à sa conscience.

La classification des diverses facultés dont se compose la cognition étant notre point de départ, nous la résumerons dans le tableau suivant, en y joignant les fonctions particulières que remplissent chacune des fa-

cultés actives dans le jeu de leur action.

=. pH PII «) , Cognition passive, — SENSIBILITÉ. Faculté desintuitions ou perceptions particulières, Fonction instrumentale, — COMPARAISON.

Faculté des conceptions individuelles, PERCEPTIONS.

ENTENDEMENT., : | Fonctions finales, | PROPOSITIONS.

J Pôles opposés. . . , . + Péles opposés, | Fonction instrumentale. — DÉDUCTION.

Faculté des conceptions universelles. PRINCIPES, \ PAISON.

Fonctions finales.

: : CONSEQUENCES, 1e gnilion aclive, INTELLECT.

FACULTÉ Fonction de neutralisation de l'entendement et de Ja raison, — de connaitre, { Faculté intermédiaire JUGEMENT SUBSOMPTIF. servant à réunir Jes = deux facullés oppo- Transitio > Jl'entendement à i COGNITION. des ou done te Transition a l'ent . ment à la raison transition de June à | Fonction de transition ou des faits aux lois, — INDUCTION. Jautre, entre J'entendément et JUGEMENT. la raison, \ JUGEMENT RÉFLECTIF, f Transition de Ja raison à J'entendement ou des Jois aux faits. — ANALOGIF.

Anticipation sur l’activité intellectuelle où transilion‘entre Ja sensibilité et Vintelleet, — IMAGINATION. Cette faeulté comprend la MÉMOIRE, C1 on la nomme alors IMAGINATION REPRODUCTIYE, tandis qu'on l'appelle IMAGINATION PRODUCTIVE quand on la considère dans sa fonction de l'association des idées,

10. fl résulte de ce qui précède qu’il y a deux sources principales d’où découle toute notre connaissance. La première consiste dans ces facultés originairement inhérentes à notre être dont nous venons de reconnaitre l'existence, et auxquelles on peut donner le nom de cognition pure, parce qu’elle habite antérieurement en nous , indépendamment de toute impression des objets; la seconde est l'expérience, résultat de l'application de notre cognition aux objets.

De ces deux soufces différentes découlent naturéllement deux espèces différentes de connaissances : l’une originaire et primilive que nous puisons en nous-mêmes après que l'expérience a mis en action notre faculté de connaître ; l’autre dérivée et empruntée de l'expérience avec laquelle elle est liée, quoiqu’elle ne s’acquière, comme la première, qu’au moyen de la cognition pure. Ces deux espèces de connaissances s'appellent, la première connaissance pure, l'autre connaissance d'expérience, Où Connaïssance empirique.

11. Quoique l'expérience soit le véhicule qui met d’abord en action les ressorts de notre cognition et que toute espèce de connaissance, soit pure, soit empirique, ue puisse s’acquérir antérieurement à l'expérience, il ne faut pas tomber dans l'illusion de lui rapporter la connaissance tout entière comme à son unique source ; car il est évident qu’une fois mise en action, la cognition peut produire des actes de connaissances sans le secours de l'expérience, et bien plus sans la connaissance pure, l’acquisition de la connaissance empirique serait absolument impossible pour nous, puisque celle-ci ne

doit qu’à la première la suite, l’ordre , l'enchainement , toutes choses essentiellement requises pour former ce que nous appelons connaissance, et sans lesquelles elle ne pourrait ni exister, ni être conçue. Pour connaître, il faut nécessairement concevoir, c’est-à-dire, rassembler en un seul tout diverses perceptions ; or, ce rassemblement est un acte qui n’est point dû à l'expérience, mais qui ne peut être effectué que par un agent antérieur à l'expérience, par la cognition ou la faculté de connaitre qui est originairement en nous. Cette réunion, cet enchainement de perceptions diverses a donc lieu en nous-mêmes; les modes de cette réunion sont donc aussi en nous ; et ce n’est point dansies choses de l'expérience, mais dans nous-mêmes, qu’il faut les chercher et en suivre les traces. Par conséquent, la connaissance que nous acquérous de cesmodes ou manière de concevoir , de réunir des perceptions, ne peut aucunement découler de l'expérience. Elle est uniquement due au fond qui subsiste originaïrement en nous, à notre cognition même, développée à l’occasion de l'expérience. Elle est donc une connaissance primitive et pure.

12. Toute connaissance d'expérience est donc le résultat de la combinaison de deux matériaux différens dont l’un provient uniquement de l'expérience et l’autre de la connaissance pure. Elle dépend donc de cette dernière sans que celle-ci à son tour dépende en aucune manière de l'expérience. Ainsi, pour arriver à connaître plus à fond ja nature de la cognition, il faut, dans l'examen de ses trois facultés principales , la sensibilité , l’'entendement et la raison, dégager la connaissance que

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nous avons par le moyen de chacune d’elles, de tout ce qui est emprunté de l'expérience comme hétérogène et puisé dans une source étrangère : ce qui restera ne pourra appartenir qu’à la cognition pure, et sera une connaissance pure. Tel est le problème que Kant s'est proposé dans sa Critique de la raison pure.

13. Dans toute connaissance d’expérience , l'élément fourni par l'expérience se nomme la Marière de la connaissance, et l'élément fourni par la connaissance pure se nomme la Forme dela connaissance. Ces deux élémens ont des caractères distinctifs qui ne permettent pas de les confondre. En effet , la matière est toujours coxrTin- GENTE, tandis que la forme est toujours NÉCESSAIRE. C’est ce que nous allons mieux faire comprendre cu recommençant l'analyse de la cognition sous le rapport de la connaissance pure.

14. La disposition de la cognition à être affectée par les objets, à recevoir des impressions et à éprouver des sensations , la sensibilité en un mot, se nomme aussi réceptivité. L'effet de la sensation est la représentation de l’objet, ou l'intuition.

La sensibilité est dite externe ou interne, selon qu’elle est affectée par un objet réel hors du sujet pensant, ou par les modifications et les changemens qui s’opèrent dans ce même sujet, comme les désirs, les sentimens, etc., etc.; l’objet qui agit sur la sensibilité s'appelle phénomène. La matière de l'intuition est ce qui modifie la sensibilité et correspond à la sensation; sa forme est le rapport, l’ordre, l’ensemble que nous apercevons dans la matière. La forme n'étant pas donnée par l’objet puisqu'elle n’est pas sensation, appartient uniquement à la nature de la sensibilité; c’est une connaissance ou intuition pure; elle est à priori ou antérieure à l’objet ; elle est necessaire, parce que, sans elle, l’intuition des objets ne serait pas possible, Ainsi, quand on détache de la représentation d’un corps ce que l’entendement en conçoit, comme la substance, la force, la divisibilité, etc., et ce que la sensation en reçoit comme la dureté, la couleur, etc., il reste encore quelque chose de l'intuition empirique, savoir : l'étendue et la figure.Ces deux qualités appartiennent à l'intuition pure qui a lieu à priori dans l'esprit, comme une pure forme de la sensibilité.

15. Les impressions produites par les objets sur la sensibilité ne peuvent se faire que d’une manière conforme à l’organisation intérieure, ou au mode d’affectibilité propre à cette faculté, c’est-à-dire, suivant certaines règles ou lois constantes et invariables de cette faculté, auxquelles sont assujéties nécessairement et sans exception toutes les impressions que nous recevons des objets, et par conséquent aussi toutes nos ivtuitions. Il est clair, d’après cela, que ce qui constitue l'essence de notre sensibilité même n’est autre chose que l’ensemble de ces lois nécessaires, existant en elle originai-

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rement et antérieurement à toute impression actuelle desobjets sur nous. Ainsi, pour découvrir ces lois immuables qui déterminent constamment, uniformément et sans aucune exception, la manière dont nous sommes affectés par les objets sensibles, il faut distinguer d’abord ce qui, dans la multiplicité des intuitions, nous affecte de diverses manières, de ce par quoi nous ramenons cette variété de perceptions à l'unité, sous certains rapports et suivant certaines règles constantes , uniformes , générales et nécessaires. Or, il nous est absolument impossible de nous représenter les objets, d’en avoir une intuition sensible, s’ils ne sont distans les uns des autres, c’est à-dire, s'ils ne sont placés dans l’espace. Nous ne pouvons également apercevoir leur existence que simultanément ou successivement, c'est-à-dire, dans le temps. L'espace et le temps sont donc la condition de toutes les intuitions, savoir : l’espace pour les objets extérieurs, et le temps pour tous les objets en général. En eflet, l’espace etle temps sont si intimement liés à toutes nos perceptions , que l'imagination même ne peut se représenter des êtres qui en soient dépouillés , et que nous ne pouvons les séparer des objets sans anéantir entièrement ces objets, tandis qu’on peut dans la pensée anéantir tous les objets, sans qu'il soit possible de détruire l’espace et le temps qui restent attachés et nécessaires au sujet pensant. L'espace et le temps sont donc les lois générales ou les formes de la sensibilité.

16. L'espace et le temps étant des conditions nécessaires pour l'intuition des objets sensibles, les attributs qui leur conviennent doivent aussi convenir aux objets, et les jugemens qu’on peut porter sur leurs propriétés doivent être nécessairement applicables aux objets euxmêmes. C’est ce qui explique l'évidence, l’universalité, la nécessité des propositions mathématiques ainsi que leur application à tous les phénomènes de l’univers.

Cette théorie de l'espace et du temps se nomme l'Esthétique transcendentale.

17. Si nous étions réduits à la seule faculté passive de recevoir des impressions des objets, toutes nos perceptions resteraient isolées, sans liaisons, inactives ; nous n’aurions point proprement de connaissances, car connaïlre consiste précisément pour nous à être en possession de conceptions auxquelles nous puissions rapporter les perceptions simples et immédiates. La connaissance commence donc dans l’entendement; c’est cette faculté qui s'empare des matériaux épars fournis par la sensibilité et qui les amène à l’état de conceptions suivant les lois qui lui sont propres.

L'action de l’entendement a lieu par des jugemens; car réunir plusieurs perceptions en une seule pour déterminer ce qu’est un objet, ou ramener plusieurs phé nomènes de la même espèce à une même conception

sous laquelle ils sont tous compris, c’est juger. Ainsi,

en remontant des perceptions simples aux perceptions génériques, de celles-ci aux conceptions générales, et de ces dernières à d'autres plus générales encore, c’est en toujours réunissant et toujours généralisant que l’entendement parvient à se composer un tout, un système de counaissances,.

Mais cette réunion, cette généralisation ne peut s’opérer que conformément aux lois fondamentales qui constituent la nature de l’entendement. Il a nécessairement des règles dont il ne peut s’écarter dans ses opérations, et qui doivent exister antérieurement à l’apparition des phénomènes qui lui sont offerts par la sensibilité; car c'est à l'existence seule de ces lois que nous sommes redevables de la possibilité de concevoir ou de penser ; et de même que l'intuition empirique est impossible sans l'intuition pure, une conception empirique , ou qui se rapporte à un objet donné dans l’expérience, est impossible sans une conception pure. Les lois de l’entendement sont appelées formes de la pensée par opposition aux phénomènes qui en sout la 77atière.

18. Pour reconnaître et déterminer les lois de l’entendement , il s'agirait donc ici de rechercher ce qu'il y a de necessaire dans les conceptions, puisqu’ainsi que nous l'avons déjà fait voir , cette partie nécessaire dans une connaissance empirique est précisément la conuaissance pure. Mais il se présente an moyen plus prompt et plus sûr de procéder; puisque l’entendement n’agit que par des jugemens, et que les conceptions pures sont autant de lois primitives et fondamentales qui rendent seules ces jugemens possibles, il est évident que la forme de tous les jugemens ou la manière dont l’entendement juge doit être aussi déterminée par ces conceptions pures et fondamentales. Élies doivent donc se retrouver dans les modes de tous les jugemens possibles. Ainsi, pour connaitre les formes ou règles primitives de l’entendement , il ne s'agit que de rechercher celles des jugemens,

19. En faisant abstraction de l’objet sur lequel le jugement est porté ou de la matière du jugement, et en ne considérant que la manière dont il est formé, l'on obtient la forme, ce qui est l'élément nécessaire.

Or, nos jugemens se divisent en deux classes, dont l’une comprend les jugemens qui servent à déterminer les objets, et l’autre ceux qui se rapportent au mode de leur existence. La première classe se compose des jugemens de quantité et de qualité ; la seconde, de ceux de relation et de modalité,

Chacun de ces jugemens peut être formé de trois manières différentes.

Par un jugement de quantité, nous pouvons considérer l’objet comme ne faisant qu’un ensemble, une

PI totalité, où comme formant plusieurs, où enfin comme unilé.

Par un jugement de qualité, nous considérons l’objet comme possédant un attribut, ou comme étant privé de cet attribut, où enfin nous déterminons l’objet en énonçant un attribut qu'il n'a pas, ce qui établit une limite dans la généralité des objets, d'un côté de laquelle les objets ont certaines qualités , tandis que de l'autre ils sont privés de ces mêmes qualités.

Par un jugement de relation, nous concevons : 1° le rapport d’un objet comme substance à un autre qui n’est qu'un accident du premier; 2° le rapport d'un objet comme cause avec un autre comme effet de cette cause; 3° le rapport de deux ou de plusieurs objets comme existant ensemble, comme ayant une réciprocité d'action.

Par un jugement de modalité, nous concevons l'objet comme possible, où comme existant réellement, ou enfin comme nécessaire.

Les formes des jugemens, et conséquemment les conceptions pures et primitives, ou, comme les nomme Kant, les Caréconss de l’entendement sont donc :

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