‹ Dictionnaire des sciences mathématiques pures et appliquées (volume 2)Chapitre 195 sur 430 · IV. — De modalite · texte numérisé non relu

IV. — De modalite

10. Possibilité et impossibilité; 11. Existence et non existence ; 12. Nécessité et contingence.

C'est aa moyen de ces douze catégories ou conceptions pures que la pensée lie les objets isolés, perçus par la sensibilité, et qu’elle apporte l'unité dans nos connaissances.

20. Il est important de remarquer que, dans chaque classe, la dernière catégorie est produite par la réunion des deux autres sans pourtant qu’elle en soit pour cela dérivée, car cette réunion exige ur acte particulier de l’entendement. Ainsi, par exemple, la catégorie de totalité n’est rien autre chose que la pluralité prise ccmme unité; la limitation est la réalité avec privation; la communauté est la causalité d’une substance qui détermine une autre substance ; enfin la nécessité n’est que l'existence donnée par la possibilite.

Les deux premières classes de catégories, la quan: tité et la qualité, ont été nommées par Kant catégories mathématiques, parce qu’elles sont applicables aux choses susceptibles d'augmentation extensive ou inten-

PH sive ; les deux dernières, distinguées d'ailleurs des précédentes en ce qu’elles ont des formes correspondantes qui leur sont opposées, ont reçu le nom de catégories dynamiques, parce qu'au moyen de ces catégories l'entendement conçoit non les objets eux-mêmes, mais ce qu'ils sont dans leurs rapports, soit entre eux, soit

avec l’entendement.

21. Ces formes pures ou lois de l’entendement sont d’une nécessité rigoureuse et ne peuvent être, par conséquent, dérivées de l'expérience où tout est contingent. C'est par elles que commencent toutes nos autres conceptions, sans qu’il soit possible de remonter plus haut. Elles se retrouvent dans tous les modes de la pensée, au point que ce n’est que par elles et conformément à elles qu’il est possible de penser.

Toutes les autres conceptions pures de l’entendement ne sont que dérivées de ces lois fondamentales et résultent de leur réunion soit entr’elles, soit avec les modes de la sensibilité pure. Par exemple, de la catégorie de causalité, naissent les conceptions pures dérivées de

force, de passion; de celle de communauté, les idées de présence, de résistance; et ainsi de suite.

22. Les catégories forment, conjointement avec les lois de la sensibilité, le temps et l'espace , l'ensemble des conditions qui rendent possible pour nous l’acquisition de toute connaissance pure ou empirique. Pour penser il faut un objet, une matière de la pensée, et cette matière est fournie à l’entendement par la sensibilité, au moyen de ses propres formes. Ce sont les perceptions diverses de la sensibilité dont l’entendement s'empare, qu'il réunit, en leur appliquant ses formes primitives, et qu'ilélève enfin à l’état de pensée ou de conception. L'objet a d’abord été perçu; par le résultat de ce travail il est concu ; nous avons sa con-

naissance.

Ainsi il y a deux conditions pour que la connaissance d’un objet soit possible : premièrement, l’éntuition par laquelle l’objet est donné et nous apparaît comme phénomène: secondement, la conception par laquelle est pensé un objet qui correspond à cette intuition. Or, la première condition, celle sous laquelle seule les objets peuvent être perçus, sert réellement dans l'esprit de fondement à priori aux objets, car tous les phénomènes s'accordent nécessairement avec cette condition formelle de la sensibilité, puisqu'ils ne peuvent être perçus et donnés empiriquement que par elle ; et, comme les conceptions pures précèdent la conception empirique et sont à priori les conditions sous lesquelles seulement un objet quelconque , avant même d’être perçu, est cependant pensé comme objet, il en résulte que toute connaissance empirique des objets s'accorde nécessairement ayec les conceptions pures, et

que ces dernières sont les conditions à priori , le fondement de toute connaissance expérimentale.

23. Les lois de l'entendement sont donc des conceptions pures qui prescrivent à priori des lois aux phénomènes et par conséquent à la nature, comme ensemble de tous les phénomènes, Ainsi ce n’est pas la nature qui impose ses lois à l'intelligence, mais c’est au contraire l'ENTENDEMENT QUI DONNE NÉCESSAIREMENT DES LOIS AUX OBJETS.

24. Dans toute subordination d’un objet sensible à une conception pure, la représentation de l’objet doit ressembler à la conception, être d’une nature analogue à la sienne, Il faut que les marques distinctives , les attributs qui composent cette conception se trouvent dans l’objet même, c’est-à-dire, que la conception doit contenir ce qui est représenté dans l’objet à ranger sous cette conception, car c’est là précisément ce que signifie la proposition : qu’un objet est contenu sous une conception. Ainsi la conception géométrique pure de sphère, par exemple, ne s'applique aux objets globe ou boule que parce que la rondeur qui est connue dans la conception pure peut être perçue dans les conceptions empiriques.

Cependant les conceptions pures de l’entendement sont entièrement différentes des intuitions empiriques et même des intuitions sensibles en général, et ne peuvent jamais se trouver dans une intuition. Il est donc important de rechercher comment s'opère la subordination des intuitions aux conceptions pures, et par conséquent l'application des catégories aux phéuomènes.

25. Pour rendre possible l'application d’une catézorie à un phénomène, il doit y avoir un terme moyen qui ressemble en partie à la catégorie, en partie au phénomène. Cette représentation moyenne doit être d’une part intellectuelle et pure, et de l’autre sensible. Tel est le caractère de ce que Kant nomme le schéma transcendantal.

Par exemple, l’idée de polygone est un schéma, car aucune image ou représentation empirique ne peut être adéquate à la conception de polygone en général, jamais elle n’atteindrait la généralité de la conception ; elle ne pourrait représenter qu’un triangle, ou qu'un carré, où qu’un pentagone , etc., tandis que l’idée de polygone renferme en soitoutes ces fgures.

26, Toutes nos idées ont pour base un schéma, et non pas des images de l’objet, car aucune image de l’objet ne peut entièrement coïncider avec l’idée pure. L'image est le produit de l'imagination empirique; le schéma, au contraire, est un produit de l'imagination pure, c'est le procédé général à l'aide duquel on peut donner une image à une idée. Ainsi quand on dispose trois points l’un après l'autre ... on a une image du

nombre {rois ; mais lorsqu’au contraire on conçoit seulement un rombre en général, qui peut être alors ou trois, où cent, où mille, etc., cette pensée est plutôt la représentation d'une méthode pour représenter en une image uue multiplicité, conformément à une certaine conception, que pour présenter cette image même.

27. Le schéma est l'application des formes de l’entendement aux formes de la sensibilité et nommément au temps qui embrasse tous les objets, tant extérieurs qu'intérieurs. Il y a donc autant de classes de schémas qu'il y a de classes de catégories.

1° Le schéma de quantité est l’idée de l’addition successive des parties homogènes du temps, c’est la synthèse ou la production du temps même : Le nompre. Un. — Plusieurs. — Tout.

2 Le schéma de qualité est la réa LITE de l’exisrence, dans le temps, de ce qui correspond en général à une sensation : Être dans le temps. — Ne pas étre, ou absence d'existence ans le temps. — Transition du degré d'intensité d'une sensation à sa disparition.

3° Leschéma de relation est le rapport des phénomènes entre eux dans le temps, Où ORDRE DU TEMPS. Substance, principe invariable et durable dans le temps. — Causalité, succession régulière dans le temps. — Connexité, existence simultanée dans le temps.

4° La schéma de modalité est ie mode d’Exisrence des phénomènes dans le temps. Possibilité, idée d’un objet pouvant exister dans un temps quelconque. — Existence , idée d'un objet existant dans un temps donne. — Nécessité, idée d'un objet existant toujours dans le temps.

Les schémas sont les vraies et seules conditions qui peuveut donner aux catégories un rapport avec les objets, et rendre les phénomènes susceptibles d’une liaison universelle dans l'expérience. Ce sont des conceptions tout à la fois pures et sensibles. Lorsqu'une chose limite un schéma, il en résulte une image, et cette image devient un objet lorsqu'elle est rapportée à une sensation.

C'est de cette manière que les principes premiers des sciences se produisent dans l'esprit de l’homme, et se trouvent réalisés ensuite dans la nature.

28. Nous avous dit (4) qu’outre la sensibilité et l’entendement nous sommes doués d’une troisième faculté supérieure aux deux autres. En effet, indépendamment des représentations d'objets donnés par l’activité de l’entendement, nous en avons encorc d’autres qui présentent un caractère essentiellement différent. Nous lions les conceptions de l’entendement comme ce dernier avait lié les perceptions de la sensibilité, et nous en tirons des conclusions et des idées d’objets qui ne peuvent être réalisées dans l'expérience ; nous sommes entrainés vers l'infini, l'assoLc ; nous remontons sans cesse

PH de conséquence en conséquence, de principe en principe, vers une condition tellement générale et inconditionnelle, qu’elle ne puisse plus dériver d'aucune autre. Tout ce travail intellectuel suppose nécessairement une faculté capable de l’opérer, et c’est cette faculté supréme que l’on nomme la Raison.

29. Cette faculté a , comme l’entendement, un usage purement formel ou logique, car elle tire des conclusions , elle déduit des conséquences; mais elle a aussi un usage réel, puisqu'elle renferme en elle-même de certaines conceptions et de certains principes qu’elle n'emprunte ni des sens, ni de l’entendement.

Si l'on peut définir l’entendement, la faculté qui ramène les phénomènes à l’unité par le moyen des règles, la raison est alors la faculté qui ramène à l’unité les lois de l’entendement par le moyen des principes. Elle ne concerne jamais immédiatement l'expérience ou un cbjet quelconque , mais l’entendement, pour donner l'unité à priori, par des conceptious universelles, aux connaissances diverses de cet entendement , unité qu’on peut nommer rationnelle et qui est d’une tout autre espèce que celle qui peut dériver de l’entendement.

30. C’est en analysant l'usage logique de la raison que nous parviendrous à reconnaitre son usage réel, comme l'usage logique de l’entendement, dans la formation des jugemens, nous a conduits à reconnaitre ses lois (19). Or, cet usage logique est de déduire un jugement, par voie de conclusion , d’autres jugemens donnés. C’est ce qui établit le raisonnement. Par exemple, dans ce raisonnement : tous les corps sont pesans ; l'or estun corps; donc l'or est pesant; la conclusion l'or est pesant est un produit de la raison.

Dans tout raisonnement, on pense d'abord une règle (la majeure) par lentendement. En second lieu, on subordonne une connaissance à la condition de la règle (la mineure) par le moyen du jugement pur. Evfin, on détermine la connaissance par la propriété énoncée dans la règle (conclusion), par conséquent à priori, par la raison. Le rapport que représente la majeure comme règle entre une connaissance et ses conditions constitue donc trois espèces de raisonnemens correspondant aux trois espèces de jugemens qui expriment le rapport des connaissances dans l’entendement, savoir : les jugemens de modalité. Nous avons donc 1° le raisonnement catcgorique ; 2° le raisonnement hypothétique, et 3° Le raisonnement disjonctif.

31. L'usage logique de la raison nous révèle les lois de la raison pure , car 1° le raisonnement ne considère pas des intuitions pour les soumettre à des règles comme le fait l’entendement avec ses catégories, mais bien des conceptions de jugement. L'unité rationnelle qu’elle apporte n’est donc pas l’unité d’une expérience possible. 2° La raison cherche la condition générale de son juge-

PH

ment , de la conclusion, et le raisonnement n’est autre chose que la subordination de sa condition à urie règle générale. Mais cette règle est exposée, à son tour, à la même recherche de la raison, et la condition de la coudition doit être poursuivie aussi loin que possible. Ainsi le principe propre de la raison dans son usage logique est de trouver à la connaissance conditionnelle de l’entendement un principe inconditionnel ou absolu, au moyen duquel son unité est accomplie.

L'acte de la raison dans cette ascension continuelle vers l'absolu suppose donc un principe que l’on peut énoncer de la manière suivante : le conditionnel étant donné, avec lui est donnée la série entière des conditions, et par conséquent aussi l’ënconditionnel, compris dans la totalité de ces conditions.

Ceprincipe complet, inconditionnel, ayant sa source dans l’essence même de la raison, est la conception pure et première de la raison pure et le fondement de toute unité rationnelle.

32. De ce premier principe résultent différentes propositions à l'égard desquelles l’entendement pur n’a aucune connaissance, puisqu'il se rapporte seulement aux objets de l'expérience possible dont la connaissance et la liaison sont toujours conditionnelles ; et quoique l'absolu puisse devenir applicable aux objets de l’entendement, à l’aide de la faculté du sucemenr, qui sert de lien ou de transition entre elle et la raison, et qui participe ainsi de ces deux facultés opposées, cependant les propositions fondamentales résultant de ce principe suprême de la raison pure, par rapport à tous les phénomènes , sont ranscendans ; c'est-à-dire qu'aucun usage empirique de ces propositions principes ne pourra jamais lui être semblable.

33. L'idée de l’inconditionnel peut être rendue relative detrois manières, en l’appliquant 1° au sujet qui conçoit, au 7701 pensant; 2° aux objets sensibles , aux phénomènes; et 3° aux choses en général, De là trois différentes classes auxquelles se rapportent toutes les conceptions de la raison où toutes les des de la raison, comme Kant les nomme, savoir : l'unité absolue du sujet pensant ; l'unité absolue de la série des conditions du phénomène ; et, enfia, l'unité absolue des conditions de tous les objets de la pensce en général.

Le sujet pensant est l’objet de la psychologie ; l'ensemble des phénomènes, l'univers, celui de la cosmologie; et la condition absolue de tout ce qui peut être pensé, Pêtre des êtres, Dieu, est l’objet de la {héologie.

I y à donc en général trois sortes d'idées de la raison : idées psychologique, cosmologique et théologique.

34. Ces idées ou conceptions pures de l'ame, de l'univers, de Dieu ,sont indispensables à la raison pour mettre de l’union dans les conceptions de l’entendement et porter ainsi notre connaissance à son plus haut

Tous n,

degré d'unité. Mais l’existence des choses auxquelles ces idées sont relatives ne peut être ni démontrée, ni RÉFU+ TÉE par aucun argument valable ; la logique ordinaire est ici tout-à-fait insuffisante. Pour que de semblables questions puissent être traitées d’une manière satisfaisante, par la raison spéculative , il faudrait nécessairement que cette raison eût réalisé l'absolu qu’elle postule et sans lequel elle ne peut les aborder que pour tomber dans des contradictions inconciliables.

C’est en considérant la raison dans son usage pratique, que Kant s’est élevé vers la région absolue du savoir de l’homme, et qu'il a enfin placé le dogme conservateur de l'existence de Dieu hors des atteiutes du sensualisme et à l'abri de ses prétendues preuves.

35. Il résulte de ce que nous venons de dire que Îles idées dela raison pure ne sont pas constitutives, c’està-dire qu'elles ne fournissent pas d’objets qui augmen: tent la sphère de nos connaissances ; elles sont seulement régulatives , C'est-à dire, elles servent à produire l'unité synthétique dans les connaissances. Elles ne sont pas des idées des objets, mais des idées de l'unité absolue de toutes les règles de l’entendement , sans lesquelles toutes nos connaissances ne seraient qu'un agrégat sans harnionie et sans unité.

La raison pure est donc, par rapport aux phénomènes, une faculté régulative, tandis que l'entendement est une faculté constitutive. Cette remarque est de la plus haute importance pour la philosophie des sciences.

Ainsi le principe de totalité absolue : lorsque le conditionnel est donné, toute La série des conditions est aussi donnée, n'établit pas la série totale des conditions, comme objet donné en lui-même, mais il sert seulement de règle, et dit que, dans les phénomènes, il faut remonter d’une condition à l’autre sans qu'aucune con dition doive être regardée comme la dernière.

36. Nous avons déjà dit que la faculté de juger, considérée en particulier, renferme le principe d'union des deux autres facultés actives; pour compléter les notions philosophiques dont nous avons besoin ici, il nous reste à ajouter quelques mots sur l'usage logique et la nature de cette faculté.

Le Jucgmenr est la faculté de distinguer si un objet peut être ou non rangé sous une règle, ou la faculté de considérer le particulier comme contenu dans le général.

37. Il se présente deux cas : ou le général, la règle, le principe est donné, alors le particulier lui est facilement rapporté; ou c’est seulement le particulier qui est donné, et le jugement cherche le général auquel il doit être soumis. Dans le premier cas, la faculté est déterminante, elle prend lenom dejugement subsomptif; dans le second, elle est réfléchissante et prend le nom de jugement réflectif.

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