PARTIE 1, CHAP. VII. Gt
mortellement; il ajouta qu il s'appelait Mouguaton. Ce n'est pas Mougnaton , répondit don Quichotte, c'est Freston. Je le connais bien: c'est mon plus grand ennemi. Sa profonde science lui a fait connaître qu'un chevalier qu'il protège serait un jour vaincu par moi. Depuis ce temps , son dépit le poite à me jouer tous les 'mauvais tours qu'il peut : cela ne l'avancera guère , il ne changera pas le destin. C'est bien siir, mon oncle, reprit la nièce. Mais pourquoi vous mêler de toutes ces queicUes ? JNe seriez-vous pas plus heureux en restant paisible chez vous, plutôt que d'aller par le monde faire souvent triste rencontre ? Vous connaissez le proverbe : Qui va chercher de la laine revient quelquefois tondu. Ah ! ah ! ma nièce , répliqua don Quichotte , vous savez de belles sentences. Mais apprenez qu'avant de tondre un homme comme moi , il y en aurait beaucoup de pelés. Retenez cela , je vous prie. Le ton dont il dit ces paroles termina la conversation.
non Quichotte parut tranquille pendant les iiize jours suivans, et ne laissa point soupiiier qu'il s'occupât d'une nouvelle cara- ,ne. Seulement , dans les fréquens entretiens qu il avait avec le curé et le barbier, il 'P'^istait toujours sur l'utilité '^" 1;^ '-Iievaleric
errante et sur son projet de la faire revivre. Le curé disputait quelquefois ; le plus souvent il cédait , afin de ne pas se brouiller. Il ignorait que pendant ce temps don Quichotte sollicitait en secret de le suivre, en qualité d'écuyer, un laboureur de ses voisins , homme de bien , si le pauvre peut se nommer ainsi , mais dont la tête n'avait pas beaucoup de cervelle. Parmi beaucoup de promesses que notre héros fit à ce bon homme, il lui répétait toujours que, dans ce beau métier d'écujer errant , rien n'était plus ordinaire que de gagner en un tour de main le gouvernement d'une île. Le ' crédule laboureur , qui s'appelait Sancho Pança , fi.it surtout séduit par cette espérance, et résolut de quitter et ses enfans et sa femme pour courir après ce gouvernement. Don Quichotte , sûr d'un écuyer, s'occupa de i-amasseï un peu d'argent , vendit une pièce de terre , engagea l'autre, perdit sur toutes , et parvint ù se faire une somme assez raisonnable. 11 emprunta d'un de ses amis une rondache meilleure que la sienne , raccommoda de nouveau son casque, se pourvut de chemises, suivant le conseil de l'aubergiste , et convint avec Sancho du jour et de l'heure où ils partiiaient . Il lui recommanda surtout de se munir d'un bissac. Sancho promit de ne pas l'oublier, et
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ajouta que , n'étant pas accoutumé à faire beaucoup de chemin à pied, il avait envie d'emmener son âne, qui était une excellente bête. Le nom d âne fit quelque peine à don Quichotte; il ne se rappelait point qu'aucun écuyer célèbi-e eilt suivi son maître de cette manière. Mais, faisant réflexion qu'il donnerait à Sancho le cheval du premier chevalier vaincu , il ne vit point d'inconvénient à le laisseï^ venir sur son âne.
Tous leurs arrangemens faits , une belle nuit
don Quichotte et son écuyer , sans prendre
congé de personne , partirent et marchèrent si
bien , qu'au point du jour ils ne craignaient
plus de pouvoir être rattrapés. Le bon Sancho ,
sur son âne, entre son bissac et sa grosse
gourde , allait comme un patriarche , impatient
déjà de voir arriver cette île dont il devait être
gouverneur. Don Quichotte, rempli d'espoir,
l'air fier et la tête haute, s'avançait sur le
Diaigre Rossinante , dans cette même plaine
. de Montiel, où les rayons du soleil, l'atteignant
seulement de côté , ne l'incoinmodaient pas
autant qu'à sa première sortie. Sancho , pressé
parler , commença la conversation.
Monsitur mon maître , dit-il , je supplie
votre choalcric errante de ne pas perdre de
>(c cette île qu'elle m'a promise. Je puis vous
répondre que ceile-là , quelque grande qu'elle soit , ne sera point mal gouvernée. Ami Sancho , répondit don Quichotte , de tout temps les chevaliers ont eu pour coutume de donner à leurs écujers les îles ou les royaumes don-*; leur valeur les rend maîtres : tu sens bien que je ne voudrais pas déroger à ce noble usage. Je ferai mieux : la plupart des chevaliers dont je te parle attendaient que leurs écujers fussent vieux pour récompenser leurs services , en leur donnant soit un comté , soit un marquisat , qui n'était souvent qu'une méchante province ; mais moi , si Dieu nous laisse vivre , je pourrais 4 bien , avant six joui'S , conquérir un si grand empire, qu'un des royaumes qui en dépendront sera justement ton affaire. Ne regarde pas cet événement comme difficile ou extraordinaire ; dans le métier que nous faisons rien* n'est plus simple et plus commun. Cela étant, ■ reprit Sancho , une fois que je "serais roi , Jeanne Guttières ma femme serait donc reine et mes petits drôles infans ? — Qui en doute — Moi, j'en doute, parce que je connais ma femme, et je vous assure qu'il pleuvrait des couronnes, qu'aucune ne pourrait bien aller h sa tête. Je vous en préviens d'avance, elle nt vaut pas deux maravedis pour être l'eine : comtesse , je ne dis pas non ; encore nous y aurion5