‹ Don Quichotte de la Manche, traduit de l'espagnolChapitre 44 sur 119 · PARTIE I, CHAP. IX · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAP. IX

note pour nous apprendre que la fameuse Dulcinée du Toboso était principalement renommée par la manière dont elle faisait le petit salé. Je tressaillis au nom de Dulcinée, et je suppliai le Maure de me dire quel titre portaient les cahiers. Il lut aussitôt : Histoire tle don Quichotte de la Manche, par l'Araba Cid Hamet Benengeti. Maitve à peine de ma joie, j achetai du petit garçon tous ces vieux papiers; j'emmenai le Maure avec moi , et , moyennant deux aiTobes de raisins secs et deux mesures de froment , que je lui donnai pour salaire , il me traduisit littéralement ces manuscrits si précieux.

Sur l'upe des premières pages on voyait

représentés don Quichotte et le Biscayen , s'at-

t^quant lepée haute , l'un couvert de son

bouclier, et l'autre de son coussin. La mule

' du Biscayen était si parfaitement dessinée ,

qu'on la reconnaissait tout de suite pour une

mule de louage. Rossinante n'était pas moins

bien ; son cou roide et long , sa tranchante

épine , son ventre vide et ses. flancs creux ,

faisaient deviner son nom. Sancbo Pança &'y

I Duyait aussi , tenant son âne par le licou. 11

ait gros , court , ramassé , les jambes un peu

ligneuses. Ces portraits me tirent plaisir. Ils

uninuèrent la juste déliance que m'inspirait

'•s DON QUICHOTTE.

un manuscrit arahe. Personne n'ignoi'e que les écrivains de cette nation ne se dépouillent jamais de leurs préjugés , de leur haine , et ne savent pas que l'histoire , cette rivale du temps , doit être à la fois le témoin sévère du passé , l'interprète du présent , le flambeau de l'avenir. Quoi qu'il en soit , on peut être sûi qu'un auteur maure auia plutôt affaibli qu'exagéré les exploits d'un Espagnol. Aussi je préviens mes lecteurs que c'est au seul Benengeli qu'ils doivent reprocher les défauts qu'ils ti'ouveront dans cet ouvi'age. On aurait grand tort de s'en prendre à moi. Je suis obligé de le suivre , et de m'en rapporter en tout à cet auteur mécréant , qui poursuit ainsi son récit.

/■ Les deux vaillans champions, levant^.'à îa fois leurs ledoutables glaives, semblaient menacer le ciel et la terre. Celui qui frappa It premier fiit l'irrité Biscayen , dont heui'euseraent l'épée tourna et n'atteignit point du tranchant. Sans cela , ce coup finissait et le combat et les aventures de notre héros ; mais la fortune , qui le réservait pour de plus grandes entrepiises , Ht que le 1er du Biscajen , en descendant sur l'épaule , emporta seulement tout ce côté de l'armui'C , une portion du casque : et la jnoitié de l'oreille. O Dieu puissant, qui

Page 1