PARTIE I, CHAP. XX
commençaient toujoui-^ leurs contes par une sentence ; et le mat pour qui le cherche; cela vient ici , vous en conviendrez , tout comme une bague au doigt. On veut par-là nous faire comprendre qu'il ne faut point chercher le mal , qu'il faut le fuir quand on le rencontre , et que , lorsque personne ne nous oblige d'aller quelque' part où il y a du risque , il faut se garder d'y aller. Poursuis ton histoire , reprit don Quichotte, et laisse les réflexions. — Je vous dirai donc, monsieur, que dans un village de l'Esti'amaduie il y avait un berger clievrier. Quand je l'appelle berger chevrier , j'entends dire qu'il gardait des chèvres. Or ce berger chevrier , qui gardait des chèvres , s'appelait Lopès Huis ; lequel Lopcs Ruis était amoureux d'une bergère qui se nommait Toralva; laquelle bergère nommée Toralva était fiile d'un pasteur fort riche ; lequel pasteur
t riche — Oh! si tu racontes de cette
)ii.inière, en répétant toujours deux fois la même chose , tu ne iiniras jamais. — Ahl >n6ieur , c'est la façon de conter chez nous, iaut bien rc conformer aux usages de son \s. — Allons! j'écoute, puisque mon malitrcux sort me condamne à t'écouter. — Je ius disais, mon cher maître, tjue ce berger lit !uiuMi!f-»ix de la bergère Toralva, qui
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était une grosse fille, rondelette , vigoureuse, et tenant un peu de l'homme , car elle avait deux moustaches; il me semble que je la vois. — Tu l'as donc connue ? — Non , monsieur : mais celui qui m'apprit l'histoire me dit la tenir de quelqu'un qui avait pu voir la bergère Toralva ; ainsi vous devez être sûr de la vérité du conte. Tant j a que , les jours allant et venant , le diable , qui aime à brouiller , fit que l'amour du beiger Lopès Ruis pour la bergère Toralva devint pour ainsi dire de la haine. La cause de ce changement fut , suivant les mauvaises langues , de petites infidélités un peu fortes que la bergère Toralva se permettait , et qui mirent si fort en colère le berger Lopès Ruis , qu'il résolut de s'en aller si loin , si loin , que jamais il n'en entendit parler. Dès que la bergère Toralva vit que le berger Lopès Ruis ne l'aimait plus , elle devint folle de lui. Vous savez que c'est assez l'usage. Mais je continue sans réflexion , de peur que vous ne trouviez que j'allonge trop mon conte.
Or donc , le berger Lopès Ruis s'était déjà mis en route avec ses chèvres , et cheminait dans les champs de l'Estramadure , pour passer au rojaume de Portugal. La bergère Toralva . qui le sut , courut de suite après lui , nu-pieds . k il vous plait , un bourdon à la main , et por-