CHAPITRE VI
LES DÉFAUTS DE LA TRADUCTION (l)
Nous avons déjà reproché à Sylvester d'avoir traduit quelques passag-es trop librement. Nous y revenons ici pour donner des exemples. On lui a fait un grief d'avoir poursuivi de ses récriminations certaines classes de la société, dans une traduction, en y transportant par conséquent ses doléances personnelles : c'est oublier que sur bien des points la vie, les souffrances du poète ont été exactement celles de Du Bartas, et qu'il était par ce fait naturellement entraîné à se mettre^ à son insu, à la place de celui qu'il pensait simplement traduire. Tous deux, en elTet, auraient pu se livrer à la poésie, mais tous les deux en ont été empêchés, l'un par les exigences de la vie militaire,
I. On a pu s'étonner de trouver dans les pag'es consacrées aux mérites de la traduction, l'étude d'un certain nombre de jeux de mots, que Sylvester s'est efforcé de reproduire en anglais. Considérés au point de vue de la traduction, ils dénotent une fois de plus le souci du traducteur de suivre scrupuleusement la forme même de l'oriyinal. Nous ne parlerons donc dans ce chapitre-ci que de ceux des jeux de mots qui n'ont pas l'excuse précédeate. Ashton 14
l'autre par ses occupations commerciales. Du Bartas avait rencontré bien des contrariétés dans sa vie privée, des procès ; Sylvester était pauvre et avait souffert entre les mains des gens de loi ; tous deux étaient pieux et souffraient également à la vue de l'impiété ; tous deux aimaient la nature et la vie paisible, et l'un et l'autre, pour des causes différentes, ils ne purent jamais en jouir à leur gré.
On comprendra dès lors que Sylvester ait pu développer sous l'inspiration de ses propres sentiments le thème de Du Bartas dans les vers suivants :
« Vous qui faites produire usures aux usures, Vous qui falsifiez les poids et les mesures, A fin que deux cents bœufs à l'auenir pour vous Le soebrise-gueret tirassent de leurs cous » (1).
Ces vers accusateurs avaient dû éveiller dans l'esprit de Sylvester le souvenir d'expériences trop réelles. Rien détonnant que le marchand-aventurier, ayant eu à lutter pour sa vie, avec une catégorie de gens, que Du Bartas n'avait peut-être jamais vue de très près, donne à sa traduction l'ampleur d'un réquisitoire personnel :
t You strict Extorters, tbat the poor oppress, And wrongthe Widdow and the Father-less, ïo leaveyour Off-spring rich (of others good) In Houses built of Rapine and of Blood You City-Vipers, tbat (incestious) joyn Use upon use, begetting Coyn of Coyn !
You Marchant Mercers, and Monopoles, Oain-n-edy Chap-men, perjur'd Hypocrites, Dissen.bling Broakers, made of ail deceipts, Who falsifie your Measuros and your Weights T'inrich your selves, and your unUirifty So'^as To Gentilize witli proud possessions ! » (1)
Sylvester se souvenait sans cloute de la misère dans laquelle l'avait plong-é son procès avec Bowjer, lorsqu'il traduisit ces vers de Du Barlas :
« Les trompeurs Chicaneurs (harpies des parquets, Et sangsues du peuple) auecques leurs caquets, ' Bauardement fascheux la teste ne luy rompent . Ç2).
Sa version s'écarte un peu de l'original : il y laisse percer son amertume.
« False Counsailers (Concealers of the Law) Turn-coat Atturn.-ys, that with both hands draw ; Sly Peti-Foggers, Wranglers at the Bar, Proud Purse-Leaches, Harpies of Wesùmnsfer, With fained chiding, and foul-jarring noyse, Break nut his brain, nor interrupt his joyes 1 (3;.
Généralement Sylvester suit avec une patience louable les développements parfois interminables de Du Bartas. Ici, cependant, il n'a pu s'empêcher de retrancher quelques vers :
« Ce Cupidon caché, qui remarie encor
L'Eymant auec le fer, l'Hydrargyre auec l'or,