I. Op. r?Y., p
brer la réputation dont le poète jouissait au xvi^ siècle. Le goiU manquait ég-alemenl à Du Bartas. Ce fut la cause ou l'etTet chez lui du manque du sens de la mesure. Les Français de nos jours étudient son œuvre avec deux qualités qui lui manquaient. Ils essaient de la lire et ils sont tentés de rire ; ils veulent pénétrer sa pensée et sa langue les rébute. Or il est difficile d'apprécier une œuvre dont le fond ou la forme vous choque (i).
L'étrang-er est mieux placé pourjug^er sainement le fond. Les défauts qu'il aperçoit dans une œuvre où le bon et le mauvais se rencontrent, ne l'empêchent point de poursuivre sa lecture : il constate les faiblesses de l'écrivain, comme le feraient sescompatriotes, mais ces faiblesses ne le choquent pas dans la même mesure. Dans tous les cas, elles lui permettent encore d'apprécier les qualités. C'est là, selon nous, ce qui a valu à Du Bartas une si grande popularité à l'étrang-er ; cette raison n'excuse-t-elle pas en même temps, la sévérité de tous ceux qui, en France, lui ont si peu ménagé les reproches.
On ne peut pas lire du Du Bartas sans être frappé par l'élévation de sa pensée et sa haute conception de la poésie. Son talent est surtout descriptif et rend heureusement cet amour de la nature qui paraît si profond chez lui. Soutenu par l'inspiration des souvenirs qui lui venaient de sa chère Gascog'ne, il trouve
I. Nous n'en voulons pour preuve que la citation suivante : « Le style de Du Bartas est bas. lâche, incorrect, ses images déaroùtantes ». Dict. ffisf. Paris, 1821. p. im.
pour peindre un paysag"e, le charme familier d'un jardin, des comparaisons dont on sent le caractère tout spontané. Sa vive imagination s'attache à la g-Ioire des armes, à l'horreur des batailles, aux splendeurs d'un Salomon. Si ses descriptions manquent de délicatesse, leur grandeur et leur élévation ne laissent rien à désirer. Etant donnés son talent descriptif, l'amour de la nature si intense chez lui, sa vive imagination, la haute conception qu'il avait de la poésie, enfin l'élévation de sa pensée, nous serions tenté de croire que, si Du Bartas avait choisi un sujet élevé mais non religieux, il eiU été capable de produire, sinon une grande épopée, du moins une œuvre poétique que les Français n'auraient pas laissée tomber dans l'oubli.
Notre qualité d'étranger nous interdit de porter un jugement sur la langue elle-même du poète. Nous ne pouvons juger que l'idée : il faut, pour apprécier l'expression, cette sensibilité particulière qu'on ne possède en général qu'à l'égard de sa langue maternelle. Nous avouerons cependant que nous éprouvons comme un faible pour quelques-unes des locutions employées par Du Bartas. Ceci en partie, sans doute, parce que nombre de celles qui lui sont reprochées comme des défauts, ne seraient nullement des défauts, si on les appréciait d'après les lois qui régissent la langue anglaise. En lisant ces vers :
<( Si tost que j'oy tonner, je cuyde ouïr la voix Qui les pasteurs enthrosne et dcthrosne les mis ».
nous trouvons le mot enthrosner bien supérieur à la locution usitée de nos jours. Et, en bonne log-ique, puisque l'on peut dire détrôner, pourquoi ne diraiton pas entrôner. De même, si nous ne craignions d'être influencé ici par des réminiscences de notre poète Grav, nous trouverions le mot sceptrer assez expressif. Nous osons préférer quelques-uns dos mots que Du Bartas a formés aux mots qui ont cours actuellement. Martyrer nous semble préférable à martyriser, sanglanter à ensanglanter, faitif à fugitif, et se paonner à se pavaner. Emperler est un mot formé logiquement et, de plus, expressif et poétique. Serait-ce, le souvenir des mots anglais en u-ness » qui nous fait apprécier les mots comme oubliance, que nous regrettons de ne plus rencontrer dans le français moderne ?
Nous serions tenté de faire un pas de plus et d'excuser les mots composés eux-mêmes. Mais notre appréciation sur ce point subit trop visiblement l'influence de notre propre langue.
Quant à l'emploi des mots bas, on ne peut guère faire un grief à Du Bartas de les avoir employés. Ils se trouvaient, en efl'et, chez la plupart de ses contemporains. Donnons un seul exemple de la Première Semaine. Du Bartas écrit « les boyaux de la terre, et les creux intestins de la terre ». Peut-être serait-il difficile de trouver dans l'œuvre du poète deux^mots qui blessent davantage le bon goût. Mais il faut avouer que la distinction faite entre boyaux et intestins, mots défendus et entrailles mot permis, est très
arbitraire. Bossuet écrit : « Il u fouillé les entrailles de la terre » {Connaiss. VII).
En définitive, la plupart des mots reprochés à Du Bartas auraient pu être reprochés à ses contemporains, et il ne doit pas être rendu responsable des variations du goût littéraire.