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LES RAISONS DE CETTE POPULARITE ET DE CE DECLIN

Cherchons maintenant l'explication de cette popularité et de cet oubli. Pour quelques critiques, la vogue de Du Bartas au seizième siècle n'était que factice. C'était une gloire créée et soutenue par les protestants, non pas parce que La Semaine leur semblait une œuvre qui s'accordait, mieux qu'une autre, avec leurs idées, mais pour ce seul motif que Du Bartas était protestant. Les catholiques avaient, en effet, un poète renommé; il fallait également aux protestants un poète, médiocre au besoin, mais susceptible, dans tous les cas, d'acquérir assez de renommée pour tenir en échec la réputation du poète catholique. Celte explication a le mérite d'être vraisemblable à première vue, mais elle ne saurait rendre compte, au fond, de la vogue de Du Bartas.

Nous croyons avoir montré que c'est entre iSyS et i585 que la réputation du poète s'est faite, et que c'est bien en i,585 qu'elle était à son apogée. Ce n'est que neuf ans plus tard, en i594, qu'on mit le livre à l'in-

dex sous prétexte que le caractère en était netleineiil protestant. Cette condamnation de l'ouvrag^e de Du Bartas était moins motivée en réalité par les idées de l'auteur que par les commentaires de ses coreligionnaires. Colletel, on le sait, prétend que les pro testants se sont efforcés de donner le plus d'éclat possible au nom de Du Bartas, en faisant en particulier imprimer ses œuvres un peu partout en France. S'emparant de cette assertion, certains critiques en ont poussé jusqu'au bout les conséquences, et voudraient que la réputation du poète ait été créée de toutes pièces par ses coreligionnaires. Si nous prenions pour fondées les affirmations de ces ciitiques et si la lecture des poésies de Du Bartas est restée cantonnée dans le cercle des Protestants, il faut convenir que ces derniers furent des lecteurs acharnés. Nous avons pu trouver quelque cent cinquante éditions françaises des œuvres de Du Bartas et nous nous sommes rendu compte que la liste est encore très incomplète. Pour qu'il put se vendre un aussi grand nombre d'éditions, il fallait, surtout au seizième siècle, un public assez nombreux. Rappelons la tendance d'attribuer le succès aux protestants seuls et cherchons combien il y en avait alors en France de protestants susceptibles d'acheter ces éditions. Les chiffres fournis par G. Loti et reproduits par M. Weiss (i) donnent 274.000 familles protestantes environ. Ne tenons pas compte des

I. liitlletiii (le Ut SoriPtt' île /'I/isf'iirf t/ii Protestantisme eti France. Fascicule spécial sur la Révocation de l'Edicl de Nantes.

familles illettrées, ou qui avaient une instruction trop élémentaire pour goûter les œuvres de Du Bartas. Il nous semblera dès lors bien restreint, le nombre de ceux qui pouvaient assurer le succès de la Semaine. Nous ne pouvons pas croire que, pour si peu de lecteurs, l'imprimeur Thimotée Jouan, de Paris, aurait tenu à acheter le privilège d'imprimer les œuvres du poète. Il est encore moins croyable qu'il eût entrepris dans ce but un voyage en Gascogne, à un moment où le pays était si troublé et les routes si peu sûres.

Les protestants ne furent donc pas seuls à susciter la popularité de la Semaine. De nos jours, avant de publier un journal, une revue, un roman, une œuvre quelconque enfin, un éditeur avisé s'assure qu'il y a toute une classe de la société susceptible de faire un bon accueil à sa publication. Le succès d'un ouvrage prouve que cet ouvrage manquait au public : celui-ci ne pouvant pas, ou ne sachant pas toujours, exprimer ses goûts, ses besoins, c'est à l'éditeur de les deviner. Ce qui est vrai aujourd'hui, l'était déjà au xvi® siècle. Pour expliquer le plaisir évident avec lequel on a accueilli la Semaine, il nous faut considérer les lecteurs de l'époque, nous demander ce qu'ils avaient alors à lire, rechercher, comme le fait l'éditeur du XX® siècle, si le besoin d'une œuvre comme la Semaine se faisait bien sentir.

Les événements politiques de l'époque nous montrent que la religion revêtait une importance primordiale pour la majorité du peuple, qu'ily tenait au point d'affronter pour elle le martyre. D'autre part, les écri-

vains qui auraient pu s'adresser à ce public, se trouvaient attachés à une courquiest clemeurée« dansl'histoire de la littérature française, une des plus corrompues que jamais homme d'esprit et de g'oût ait essayé d'amuser» (i). Du Barlas lui-même, élève sa voix contre la licence littéraire du temps.

« Vous faites de Cleon, une Thaïs impure DHélicon un bourdeau, vous faites impudents Par vos lascifs discours, que les pères prudens Deffendent à leurs fils des carmes la lecture » (2).

Il revient sur ce sujet dans la Première Semaine où il se plaint des « doctes esprits dont la voix flate- •resse, chang-e Hecube en Hélène et Faustine en Lucresse ».

« Sous les mielleux apas de leurs doctes écrits Ils cachent le venin que les ieunes esprits Aualent à longs traits et du vin d'amour yures Leur mauvais estomac aime les mauvais vivres » (3).

Voici ce qu'on peut lire dans le Journal de Henri III (septembre 1677) : « Le suivant poème vilain et lascif et mal sonnant aux oreilles chrestiennes... fut divulgé en ce temps à Paris et partout, dont on tenait pour auteur Rémi Belleau^ un des doctes et gentils poètes de notre temps, mais qui, en ce siècle corrompu neust été tenu pour bon poète et parfait si, à l'exemple de ses

I. Bruneûère, JJistoire de la lit fera turc franruisc classique, tome I, p. 4t>7.

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