CHAPITRE V
COLOSTRUM.
Au moment de la parturition, le lait n'offre pas les mêmes propriétés qu'il doit avoir plus tard. Il diffère surtout du lait normal en ce qu'il se coagule par l'ébullition, est riche en matière albumineuse et contient fort peu ou pas de caséum .
Chez la plupart des animaux, on a donné à ce premier lait le nom de colostrum ; celui de vache a reçu le nom particulier de mouille.
Les propriétés différentielles du colostrum ont d'abord été examinées par Van Stiptrian et H. Bondt ; plus tard, par Dey eux et Parmentier ; et enfin étudiées avec soin par M. Lassaigne.
M. Lassaigne a établi que, quarante jours avant le part, chez la vache, et pendant les trente jours suivants, le lait ne renferme que de l'albumine sans caséum ; que, pendant les dix jours qui précèdent le vêlage et les quatre à six jours qui le suivent , ce fluide renferme un mélange d'albumine et de caséum (1).
MM. A. Chevallier et 0. Henry confirment, dans leur travail sur les différents laits, le fait de la présence de l'albumine dans le lait de vache avant et après la parturition ; ils font la même observation pour le lait de femme, de chèvre et d'ânesse (2) .
La densité de la mouille est souvent très-grande. Nous avons observé les densités suivantes : 1052, 1058, 1062.
(1) Lassaigne, Ann. de chim. et de phys., t. XLIX, 1832, p. 31, et Journ. de ph. et de chim., 1853, t. XXIV, p. 98.
(2) Chevallier et 0. Henry , Mém. sur le lait y p. 17, et Journ. de ph. el de chim., ci -dessus cité.
Alors le lait contient une forte proportion d'albumine, et il ne peut supporter l'ébullition sans se coaguler. Mais bientôt, souvent dès le lendemain da vêlage, ce lait peut bouillir sans tourner; après trois à quatre jours, les nourrisseurs ont l'habitude de le mêler au reste du lait de l'étable. Dans cet état, il ne paraît point nuisible à la santé. Cependant, au microscope, on reconnaît encore, pendant un certain temps, un caractère rappelant la mouille.
En effet, le premier jour après le vêlage, les globules butyreux ne sont généralement pas libres : beaucoup se montrent réunis en amas (corps granuleux de M. Donné); bientôt le nombre de ces amas diminue, en même temps que les globules libres deviennent plus abondants. Simultanément, le lait acquiert, chaque jour, davantage la propriété de bien supporter l'ébullilion. Cependant on aperçoit longtemps encore, après ce moment, des corps granuleux, au microscope; ils deviennent de plus en plus rares, compactes et rétrécis, et enfin, quinze jours ou trois semaines après le vêlage, on n'en voit plus aucune trace.
Quant à la proportion de beurre contenue dans la mouille, elle est variable; aussi les auteurs ne sont pas d'accord à ce sujet.
Parmentier et Deyeux accusent d'erreur ceux qui ont dit que ce premier lait contenait peu de beurre, et disent, au contraire, qu'il en renferme beaucoup (1).
MM. A. Chevallier et 0. Henry sont du même avis (2).
Berzélius prétend, au contraire, que la mouille contient peu de graisse (3).
Quevenne a dit, dans son deuxième mémoire sur le lait, page 281, que, sur quatre mouilles, il en avait trouvé trois qui étaient riches et une pauvre (14,40 par litre) (4). Depuis
(1) Parmentier et Deyeu .
(2) A. Chevallier et 0. Henry , Mém. sur le lait y p. 17.
(3) Berzélius, Trailé de chimie, t. VU, 1833 , p. 632.
(4) A l'article Influence de V alimentation , ou voit aussi un eicmple de
cette époque, il a eu occasion d'examiner une autre mouille : elle renfermait, comme les trois premières, une forte proportion de beurre. Le cinquième jour après le vêlage, quoique déjà moins riche, comme l'indiquait le degré lactoscopique, elle en contenait encore 62 grammes par litre.
Voici les principaux caractères de celle mouille avec son analyse :
Le 1" jour, treize heures après le vêlage, densité 1061,0
Le 2* — — — 1053,0
Le 3* — — — 1035,3
Le 4* — — — 1040,0
Le 5* — — — 1027,6
Le premier et le deuxième jour, le liquide, mêlé à l'ammoniaque, dans la proportion de 2 gouttes de celle-ci pour 6 du premier, s'épaissit en bouillie. Le troisième jour, il a commencé à rester fluide au contact de cet alcali.
La réaction, légèrement acide les deux premiers jours , devient neutre le troisième et persiste telle.
L'ébuUition rendait le liquide épais le premier et le deuxième ; à partir du troisième jour, le lait a cessé de s'épaissir, mais il donnait encore lieu à des flocons grumeleux, et ce n'est que le septième jour qu'il ne s'en est plus formé ou à peine, et, pour bien distinguer ceux-ci, il fallait opérer alors sur le sérum normal. Ce jour-là aussi, on n'a plus aperçu que de très-rares corps granuleux, au microscope.
Les caractères de la mouille se sont montrés ici un peu plus persistants qu'ils ne le sont ordinairement; ce qui paraît tenir à ce que la vache avait une moitié de la mamelle gonflée par l'inflammation.
mouille, rapporté par MM. Boussingault et le Bel , et où il y avait peu de beurre.
Analyse de cette mouille, le cinquième jour.
Pour 1 décil. Pour 1 lit. Pour J.OOO gr.
Beurre 6,20 62,00 60,00
Cascum 3,20 \
Albumine 1,01 f
Matière protéique préparée > 4,61 46,10 44,84
par l'alcool ou albumi- I
nose 0,40
Lacline et matières exlractives 3,96 39,60 38,52
Proportion de matières protéiques rapportées à 1,000 gr.
de liquide séro-caséeux 48 gr.
Proportion de lactine rapportée à 1,000 gr. sérum sans
caséum 42,50
Le dix-neuvième jour, ce laif, dans lequel on ne découvre plus alors de corps granuleux et qui offre tous les caiactères de ce liquide normal, présente une densité de 1029,4, et il renferme 38,30 de beurre par litre. — .Après deux, trois et quaire mois, la densité oscille entre 1030 et 1030,5, et celle du beurre entre 35 et kT.
Ainsi celte mouille était plus riche en matière grasse et en matières protéiques que la moyenne du lait à l'état normal, et, au contraire, plus pauvre en lacline (voy. tableaux des vingt-trois analyses, moyenne pour 1,000 grammes); résultats qui sont conformes à ceux qui ont été trouvés par le plus grand nombre des expérimentateurs.
A quel âge le lait peut-il être considéré comme propre à l alimentation?
A partir du moment de la parlurition, le lait subit continuellement des changements à mesure qu'il avance en âge ; ces changements sont profonds et rapides dans les premiers jours, et portent non-seulement sur les proportions, mais aussi sur la nature des éléments ; plus tard, dans le lait de-
venu normal, ils sont bien moins marqués et ne se manifestent plus que dans les proportions relatives et la saveur (le ces éléments : le lait devient un peu plus concentré, plus sapide, et, par suite, plus nutritif.
Il faut croire que la nature, en modifiant ainsi continuellement, chez tous les mammifères, cet aliment complexe que la mère doit ofTrir au nouveau-né, le conforme aux changements successifs qui s'opèrent dans les organes de ce dernier, de sorte que le premier lait, le coloslrum, est pour lui le meilleur au moment où il vient de naître, tandis que, plus tard, ce même lait altérerait l'harmonie de ses fonctions, qui nécessitent alors un aliment plus substantiel.
Ces considérations générales nous semblent pouvoir indiquer la marche à suivre quand on doit faire choix d'un lai t pour un malade ou un enfant. En effet, nesera-t-il pas rationnel de faire prendre à celui-ci, au moment où il vient de naître, un lait encore jeune, dont il continuera l'usage exclusivement, trouvant ainsi un aliment qui devient, chaque jour, plus nourrissant, à mesure que ses organes se développent? Pour un malade dont les organes digestifs sont dans un état d'affaiblissement extrême, on devra, d'après le même raisonnement, lui faire prendre le lait d'un animal ayant mis bas depuis peu de temps, mais devenu normal. S'il s'agit d'un malade dont les fonctions digestives n'aient pas subi de graves atteintes, on devra préférer un lait plus âgé et, conséquemment , plus nutritif.
Toutefois, comme il est nécessaire, pour les usages journaliers, de résoudre approximativement la question de savoir à quel âge du lait l'homme bien portant peut en faire usage sans inconvénient pour sa santé, et que les opinions émises à ce sujet sont passablement diverses, nous devons énoncer notre opinion. Nous avons vu que c'est seulement pendant les quatre ou cinq premiers jours que le lait diffère essentiellement de son état normal; à partir de ce moment, si la parturilion n'a présenté aucun accident, les deux espèces de caséum qu'il doit renfermer s'y trouvent dans leur état et
leurs proportions naturels; la quantité de principe albuminoïde y est aussi réduite à son état normal, et il commence à pouvoir supporter l'ébullition sans épaissir, soit au moment même, soit après le refroidissement; les nourrisseurs le mêlent alors au reste du lait de l'ëtable, sans que cela paraisse devoir nuire en rien à la santé publique.
Cependant, comme le lait présente encore pendant quelque temps certains caractères qui lui sont propres (corps granuleux au microscope), il nous p.-iraît convenable, dans les cas particuliers, de laisser écouler un espace de trois semaines ou un mois avant de considérer le lait comme étant complètement normal et propre à servir d'aliment aux convalescents. Mais observons, et cela pour l'agrément des amateurs de lait, que, si un mois après le vêlage ce liquide est de bonne qualité, il n'offre pas cependant l'onctuosité et le goût savoureux qu'il possédera plus tard, à l'âge de six ou huit mois, par exemple.