‹ Du prêtsChapitre 2 sur 183 · IV PRÉFACE · texte numérisé non relu

IV PRÉFACE

Rome en remplit l'Italie et les provinces. Les Juifs reçurent de leur législateur la permission de prêter à intérêt aux nations étrangères. Les Syriens , issus des Phéniciens et héritiers des pratiques commerciales de ces derniers, étaient célèbres par leur goût pour ce genre d'industrie (l).

Et toutefois, malgré cet accord de presque toutes les nations connues, les philosophes, les économistes et les sages de l'antiquité ont parlé des usures avec mépris ('2). Moïse les défeiidit entre Juifs comme un acte qui blessait les sentiments d'humanité que se doivent des concitoyens. îS^ous verrons plus tard les jugements sévères d'Aristote, Caton, Cicéron, Sénèque, Plutarqueet Pline.

Au moyen âge, le contraire arriva; les usures furent défendues partout, soit cliez les chrétiens, soit même chez les sectateurs de la religion de Mahomet (3). Alors les économistes, les politiques, les philosophes, s'évertuèrent à prouver que les usures sont licites, et qu'utiles aux peuples, elles n'ont rien de contraire ù la morale et à l'honnêteté. Partout on essaya de prêter à intérêt en éludant la prohibition (/j).

(1) Sid. Apollinaris, 1, epist. 8.

Saumaise, De trapezit.^ 41, 50, 97, 370. Tliomassiu, De l'usure, p. 356.

(2) L'antiquité, dit M. Niebuhr, condamnait l'usure avec presque autant d'aversion que rÉglise primitive ou l'Islamisme (t. 5, p. 29\

(3) Taveinicr, Rclaf. du scrail du (jrand seigneur, p. 156..., 102, 163.

(4) Tavernier dit que, dans les États raahométans , malgré la

PREFACK. V

Ainsi,, quand la loi autorise ies usures, réconomie politique et la philosophie les condannicnt. Quand la loi les condamne, l'économie politique et la philosophie les autorisent!!

Est-ce contradiction bizarre? Non, si nous voulons prendre la chose du bon côté; et tout peut s'expliquer par les exagérations dans lesquelles sont tombées tour à tour et la pratique des usures et la prohibition des usures.

Dans les temps antiques, le prêt à intérêt était poussé aux plus extrêmes limites de la production nsuraire. La philosophie ancienne eut donc raison d'élever la voix par pitié pour les classes opprimées. Seulement, cette pitié ne fut pas toujours éclairée par d'assez savantes notions d'économie sociale. Aristote nous en donnera une preuve évidente (1).

Chez les nations d'origine féodale, au lieu de réprimer les abus du prêt à intérêt, un excès de spiritualité en abolit entièrement l'usage , et enleva à la bonne direction du crédit privé et public ce contrat précieux. La philosophie eut donc encore raison de blâmer ce sacrifice imposé à l'utile par exagération de l'honnête. Sans être moins morale que l'ancienne philosophie, elle se montra tout aussi amie des vrais intérêts de l'emprunteur, et beaucoup mieux instruite de la science du crédit.

Au surplus , je ne serais pas étonné que tous ces contrastes ne donnassent prétexte à quelque esprit morose de nous demander si nous ne sommes pas

défense du Coran , des collusions et déguisements ont été inventés à l'envi pour tirer de l'argcnl des piofils de 12 p. 0 o» (1) /«//•«, 11» 334.

rfï PRÉFACE.

ébranlés dans nos croyances à l'existence d'un droit naturel primordial et immuable, quand nous voyons le droit romain autoriser le prêt à intérêt ; plus tard l'ancien droit français le déclarer injuste ; puis, le Code civil admettre comme licite ce contrat contre lequel tant de haines et d'injures ont été accumulées en d'autres temps et d'autres lieux ! ! Mais notre foi est profonde ; nous la croyons surtout intelligente quand , distinguant ce que les empiriques affectent de confondre, elle ne fait pas remonter jusqu'à l'éternelle morale la responsabilité des variations qui affectent le droit positif. Malgré une réflexion chagrine et trop souvent répétée de Pascal, faut-il donc s'éionner que les lois des nations ne soient pas uniformes, alors qu'on ne s'émerveille pas de la variété des climats, des races, des langues et des besoins? Ce n'est pas la vérité qui change quand les lois cessent d'être les mêmes d'une région à l'autre, c'est le degré de civilisation ; ce sont les circonstances de temps, de lieu, de développement matériel et moral qui placent l'honmie dans des milieux différents, et enlèvent à sa condition le privilège de F uniformité. Mais, au-dessus de ce mélange de législations contraires , il y a un droit inaltérable qui préside à leur perfectionnement; de même qu'au-dessus de tant de peuples qui attestent la féconde et inépuisable variété de la nature , il y a la Providence d'un Dieu unique qui les conduit! !

Nous voulons rechercher principalement aujourd'hui les variations par lesquelles le prêt à intérêt est passé chez nous, aussi bien que chez les peuples anciens dont le contact a influé directement ou indirectement sur notre droit. Nous traiterons plus

PRKFACIi:. VII

spécialeuK'iil niI!(Mirs de la légitimiU'' du pivL à intérèl considéré en hii-mènie et dans ses éléments constitutifs (l).Nous nous bornons, à l'heure qu'il est, à voir liistoriquenient l'usage qui en a été fait comme instrument de la richesse sociale et le rôle qu'il a joué dans les institutions civiles et politiques, (le sujet a de l'étendue. 11 n'est pas exempt de difiicultés, tant sous le rapport du droit qu'au pointde vue de la critique littéraire. J'explique par-là la lon- Lîueur de cette introduction.

Et d'abord, mettons tout de suite en présence deux peuples qui précédèrent la civilisation romaine, et dont les institutions offrent le contraste le plus frappant.

Moïse défendit absolumentle prêt à intérêt de Juif à Juif. D'après la loi hébraïque, constamment en vi- 1,'ueur malgré de fréquentes violations, le prêt ne pouvait être que gratuit dans le sein de cette petite nation, qui, séparée des autres peuples par l'originalité de sa religion et de ses mœurs , et haïe de ses voisins , se faisait craindre et respecter par l'union fraternelle de ses membres. Son territoire était fertile ; l'agriculture etles troupeaux devaientêtre sa principale occupation. Ce n'est qu'avec les étrangers que l'usure lui était pennise. Moïse ne crut pas devoir refuser cette satisfaction à son ardeur pour le gain. Mais entre Juifs , entre frères, l'intérêt devait faire place à la bienfaisance (2) . Par suite de cette politique patriarcale , nous voyons les prophètes con-

(i) Infrà, i." 310 et siiiv.

(2) /n/;à, li" 31 1, je rtvicns là-des-us.

VIII PRÉFACli.

staniDient occupés à ramener les Juifs à la pureté de leur loi, et à réprimer avec rigueur Tentramenient de leur penchant à l'usure (1). Nous dirons plus tard l'influence de cette loi sur la police des nations chrétiennes.

En Grèce, ce fut tout autre chose. Autant les Juifs avaient été organisés pour se concentrer en eux-mêmes et fuir le trafic (2) , autant les Grecs furent communicatifs, voyageurs et commerçants. Marins intrépides, spéculateurs habiles et rusés, moins agriculteurs que négociants et navigateurs (3) , ils ne furent arrêtés par aucun préjugé, ni par aucune défense municipale, dans la pratique du prêt à intérêt, levier nécessaire de tout commerce intérieur et extérieur, et ils retiraient de l'exercice de l'argent des profits illimités. Solon avait laissé à cet égard une entière liberté à la volonté des contractants (4). Le taux de l'intérêt dépendait de l'abondance du numéraire, du plus ou moins de solidité de l'emprunteur, de toutes les circonstances, en un mot, qui influent ordinairement sur cette nature de convention (5). Ce taux était fort élevé. 12 p. 100 était le plus bas intérêt (6). Habituellement, il s'élevait au cours de

(1) Saumaise, De fœnore trapezit.^ p. 371.

(8) M. Niebuhr dit que la vie raaritirae fut la vocation des Grecs (t. 2, p. 392\

(4) Snumaise, De modo usur.^Qh. 4, p. 132. Voyez aussi Anacharsis^ eh. 58.

(5) Saumaise, /c/. , p. 90, 97, 98.

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