LVI PRÉFACE
vrage qu'il voulait intituler De usuris justinianeîs et qu'il n'a pas fait.
Rome avait tourné ses idées vers le commerce et la navigation (1), et ses relations fréquentes avec la Grèce, en même temps qu'elles avaient développé chez elle le génie littéraire et philosophique, n'avaient pas médiocrement contribué à exciter le génie du négoce et des entreprises maritimes. Beaucoup d'habitudes grecques s'étaient alors introduites dans la vie privée des Romains; le costume (2) , la religion (o), les arts, le langage, l'éducation, les mœurs intimes de la famille, l'ameublement (4) , tout avait ressenti le contact d'une nation élégante et polie , dont la civilisation douce et l'esprit brillant séduisirent ses vainqueurs. Cette influence de la mode ne manqua pas d'agir sur la spéculation la plus en faveur chez les Romains, à savoir, l'exercice de l'argent. Avant tout, remarquons que la monnaie, ayant commencé à être frappée après la défaite de Pyrrhus (5) , était devenue plus légère et plus courante ; l'or était entré par grosses sommes dans le trésor après la défaite de Persée et avec les dépouilles de la Macédoine (6) ; sous lesScipions, l'argent, à Rome,
(1) V. la Préface de mon com. de la Société, p. xi et suiv.
(2) Scipioii allait quelquefois vêtu à la grecque (Valer. -Maxim., III, 6).
(3) M. Michelet, Hisf. rom., t. 2, p. 73.
(4) Plautc, Truculentus, act. i,sc. I : Armariola grœca.
(5) Piine, 33, 13.
PRÉFACE. I.Ml
était fort abondant (1); il le devint encore davantage après la prise de Carthage (2) et l'extension des con(iiiêtes de Rome.
Donc, au cinquième siècle (3), lorsque le commerce et la richesse eurent pénétré dans cette ville, les patriciens ne furent plus les seuls qui prêtèrent à intérêt. Tous ceux qui avaient des capitaux cherchèrent à les faire fructifier par lefœnus. Il y eut même une classe d'hommes qui fit profession de prêter à intérêt sous la protection de l'autorité publique. Ce furent lesbanquiers.Cette profession existait en Grèce; elle y était honorée à cause de la richesse et du crédit de ceux qui l'exerçaient {h-). On appelait les banquiers trapezîtœ (5) , du nom de la table de bois sur laquelle ils exposaient leur argent. Ils étaient quelquefois nommés par les villes (6) ; ils faisaient le change , ils essayaient les monnaies (7) , ils recevaient les fonds des particuliers , à qui ils payaient des intérêts (8) , et il prêtaient à ceux qui avaient
(1) /rf., 33, 48.
« Tanta abundantia pecuniae erat , ut eam conferret L. Sci- » pioni, ex quâ is ludos fecit. »
(2) Id., 33, 50.
(3) De 500 à 600 Urbis cond.
(4) Sauraaise, Bejœnore trapezit.^ p. 15. Il cite Isocrate.
(5) Id., Saumaise, loc. cit. , p. 527. JungeQcev., pro Flacco, 19.
(6) Cicer., pro Flacco, 19.
(7) Saumaise, loc. cit., p. 552, 582.
(8) Id., p. 5G2.
LVIII TRÉFACE.
besoin d'argent (1). Quelque lucrative que fût cette profession, elle était environnée de tant de chances deperte qu'on y faisait souvent faillite (2) ; c'est pour cela qu'on voit dans Isocrate qu'à la mort de Pasion, célèbre banquier d'Athènes, qui , outre sa banque , avait laissé une fabrique d'ai'mes , son fils aîné, Apollodore , ayant le choix de ces deux branches de commerce , préféra la fabrique , quoique moins lucrative (3).
A Rome , nous trouvons les banquiers établis du temps de Plaute. Cet auteur en met un en scène dans sa comédie de Curculio. Le banquier I.ycon n'y joue pas le rôle le plus honorable. Financier impitoyable pour les autres, il trouverait fort bon d'établir la balance de ses comptes en ne payant pas ce qu'il doit (^). Usurier et mauvaise langue , il force im médisant à lui rappeler les lois faites contre les prêteurs endurcis et à lui tenir ce langage.
« Non , vous ne valez pas mieux que les prosti- » tueurs. Ceux-ci , au moins , vont cacher loin des
(1) triante, Truculentus,act. 1, se. 1, vers 52 et suiv. Saumaise, p. 582.
(2) C'est pourquoi Plaute les appelle « quibus credas malè. ■ {Curcul. (act. 4, se. Ij.)
V. ce qu'il fait dire à Lycon, act. 3, se. l. Justinien en disait plus tard : « Mutui obligationes periculo phnœacccdunt. » (.\ov. 136.) Saumaise, p. 560.
(3) Isocrate, De trapczitico.
Saumaise, p. 538.
La fabrique donnait 60, et la banque 100.
(4) Curculio^ act. 3, se. l.