PRÉFACE. • LIX
» regards leur infâme commerce ; vous, vous l'éta- » lez en plein forum. Eux , c'est par la séduction » qu'ils perdent les hommes ; vous, c'est par l'usure » que vous les assassinez. Le peuple a rendu contre » vous beaucoup de lois. Mais à quoi bon les lois ? «Vous les violez sanscesse; vous «vez toujours quel- » que biais, quelque faux-fuyant, vous comparez les » lois à l'eau bouillante qui ne tarde pas à se re- »froidir (1). »
Cette foudroyante apostrophe sent le voisinagede la loi Sempronia. Le Curcuiio fut en effet représenté vers cette époque (2).
Les banquiers portaient à Rome le nom de trapezîtœ (3) , argentarii {!i) , msnsarii (5) ; ils étaient obligés de tenir leurs comptoirs ouverts toute l'année (6), et ces comptoirs, tabernœ argentariœ , espèce de propriété patrimoniale , se ven-
(1) Id., act. 4, se. 2 :
cr Parissumi eslis iibus.
» Hi sallem in obscullis proslani, vos in foro ipso. » Vos fœnore, hi malè suailendo et lustris lacérant homines. » Rogilationes plurimas propler vos populus scivit. » Quasrogalas ninipilis; aliquam reperilis rimam. » Quasi aquam fei venlem, frigidam esse, ità vos putatis leges.»
(2) La pièce fait allusion au siège deSmyrne, de 558 à 560. La loi Sennpronia est de 560.
(3 Plaute, Curcuiio., act. 3, se. l, v. 429.
(4) Plaute, ^sinaria, act. l, se. 1.
Truculentus^ act. l,sc. i.
(5) Cicéron, pro Flacco^ 19.
(6) Saumaise, De fœnore trapezit., p. 57 j .
LX rRÉFACE.
daient (1), ou se louaient (2) , ou s'exploitaient par des préposés ou des esclaves (3). C'est là que se réunissaient les oisifs pour faire la conversation (4) , et les courtisanes pour tenter les oisifs (5). Ces comptoirs se tenaient au forum, près du temple de Castor (6). Du reste, cette profession publique n'empêchait pas les particuliers de faire valoir leur argent à intérêt , et si les banquiers eurent le monopole du change, ils n'eurent pas celui du fœnus (7). L'autorité étant fondée à Rome sur le cens , c'est-à-dire sur l'argent , les maîtres de la richesse étant en même temps les maître de l'État, il y eut une émulation ardente pour augmenter son patrimoine , et l'exercice de l'argent continua à tenir le premier rang parmi les moyens d'y parvenir. Cet exercice était gêné à Rome : on se répandit dans les provinces poiu' y trouver la liberté des usures que la loi civile n'y atteignait pas; l'agriculture, trop peu productive, fut négligée par ses meilleurs amis (8) pour les usures maritimes , qui donnaient de grands bénéfices. Rome était devenue une immense ex-
(1) Ulp., 1. 32 D., Decont. empt.
(2) Sauraaise, p. 542, d'après Démosth. in Phormione,
(3) Sauraaise, p. 579 et 701.
(4) Plaute, ^sinaria, act. 1, se. 1, vers la fin. Epidicus, act. 2 , se. 2, v, 183.
Sauraaise, p. 546, 547, 548.
(5) Plaute, Triicîilentus, act. 1, se. 1.
(6) Piaule, Àsinaria, act. 1, se. l.
Cicer. ,p;-o Quintio.
Sauraaise, p. 560, 5G5.
(7) Sauraaise, p. 552.
(8) Caton, V. suprà.
rUKFACE. L\I
ploitation du reslo dti monde , et malheureusement, dans cette machine ainsi mise en mouvement, les choses n'avaient pas été arranpjées pour que le bien-être, parcourant tous les degrés, se connnuniquàt des hautes classes aux régions inférieures de la société. La classe moyenne , restée fidèle aux vieilles préférences du peuple romain , à l'agriculture et à la vie militaire, s'éteignait rapidement dans les fatigues de la guerre (1) et par les usures. Aux deux extrémités se trouvait une aristocratie divisée dans ses éléments (les nobles et les chevaliers) , mais unie par l'àpreté à s'enrichir, et une populace toujours plus pauvre , plus vicieuse et plus agitée. Rome, en se répandant dans l'Italie méridionale, dans la Sicile, dans l'Asie mineure , dans la Grèce, dans la partie de la Gaule voisine de Marseille (2) , y trouva la liberté des usures. Elle en profita largement et se joignit à la masse des usuriers du pays (3). De plus , en rivalisant avec eux, elle adopta leurs habitudes de calcul. Là régnait le centésime , c'està-dire le tant pour cent par mois, mode de supputer les usures adopté chez toutes les populations grecques. Ce calcul passa des provinces dans Rome. Au temps de Cicéron , il y est en plein us%ge (h). Plus commode que le calcul national pour compter les
(t) Tite-Live, 42, 34. V. le discours du centurion Ligustinns.
(2) Cité grecque dont Cicéron a fait un bel éloge ( pjv F/acco 26.) '
(3) Cicer., Pro Fotitejo, IV; in Verre)?!, III, 7f .
(4) In Verrem, III, 71 ; binas centesimas: 2 p. o o par mois.