LXII PRÉFACE
grosses usures, il fut adopté d'autant plus facilement que les usures maritimes, les plus élevées de toutes, étaient devenues plus fréquentes , et que les fraudes donnaient aux usures civiles plus de rigueur. La centésime supposait un règlement mensuel (1) ; aussi les Grecs tenaient-ils des registres qu'ils appelaient éphémér'ides. Les Romains , leurs copistes , eurent le kalendarium ou li\Tede compte mensuel, sur lequel ils marquaient les usures qui devaient être payées aux kalendes (2) . Le kalendarium était proprement le livre des fonds placés à intérêt (3). De là cette locution, kalendarium exercere, pour signifier faire valoir son argent à intérêt (4). Léguer son kalendarium, c'était léguer ses créances et les intérêts qu'elles produisaient (5). L'usage du kalendarium, dont on ne trouve pas de trace dans la première histoire et dans la première littérature de Rome , devint général après la fusion des mœurs romaines avec les mœurs grecques. Ceux qui avaient beaucoup de capitaux en mouvement préposaient un esclave à la tenue de leur kalendarium (6) , les villes avaient
(i) Nec id satis efficit in usuram henstruam.
Cicer., adAitic, VI, I (éd. Panck., t. 20, p. 288).
(2) Senec, Debeneficiis^ 7, 10.
Sauraaise, De usuris,^. 151 ;
Et Defœnor. trapezit., p. 39 de sa préface,
(3) Sauraaise, De iisuris, loc. cit.
(4) Scaevola, I. 41 , § 6, D., De légat. 3°.
(5) Afric.,1. 64 D.,De lefj. 3°. Scaevola, 1. 34 D., De légat. 3°;
Etl.88 D., Deleyat. 2°.
(6) Afric, 1. 41 D., De reb. crédit.
nuiFAcr:. i,xiii
le leur (1), et un fonctionnaire nommé kcdendar'ù curatnr (^1) était chargé de le tenir (3). On commençait par écrire sur le kalendarium le nom du débiteur, puis lasonmie qu'il devait; ensuite les intérêts convenus [k). Le centésime se marquait avec un G renversé 0 , et lorsque Ton était convenu de plusieurs centièmes par mois , on posait autant de G renversés qu'il y avait de centièmes convenus (5).
Depuis ce moment , les kalendes furent très souvent l'époque où les intérêts se liquidaient mensuellement. Aussi les kalendes sont-elles célèbres pour les angoisses qu'elles causaient aux débiteurs. Pfisicum tristes misero venere ktdendœ ,
dit Horace (6) , et c'est à cela que fait allusion un écrivain chrétien , Lactance, quand il compare les usuriers à ces démons qui, auretourdelalune, viennent accabler un malade du mal caduc (7).
Néanmoins , l'ancien usage romain de liquider par an les intérêts fut loin d'être entièrement aboli par l'introduction de la centésime et du kalendarium. Beaucoup de témoignages établissent que la centésime ne se payait souvent qu'à la fin de l'année (8).
(i) Alex., 1. 3 C, De compensât.
(2) Gruter, inscript. 7, p. 446.
(3) L. 9, § 7, D., De adm. rer. adcivit.
(4) Saumaise, De modousur.^ p. 310, d'après Plutarque, De mutuo non accipiendo.
(5) ifî.jp, 310.
(6) Lib. 1, satyr. 3.
y<m^eSaiat-Ambroise, De Tobia^c. 12, p. 751.
(7) Godefroy cite ce trait sur la loi 4D., De reb. crédit,
(8) Gruter, inscript. 4, p. 175.
Arg. de la loi 2 G-, De débiter, civil.
LXTV PRÉFACE.
Ceux dont le principal revenu consistait en capitaux prêtés à intérêt s'appelaient fœneratores à Rome (1) , de même que chez les Grecs ils s'appelaient danistes Ci) . Du temps de Plante ils se réunissaient sur \e forum, a l'endroit appelé sub vcteribus (3), et plus tard, du temps de Perse , au quartier appelé le Putéal de Licinius Scribonius (li). Ils envoyaient leurs esclaves chercher les emprunteurs sur la place publique (5) . A en croire Cicéron, cette industrie n'étaitpasla plus honorée (6); elle n'en était pas moins commune, etles préventions de quelques moralistes scrupuleux n'empêchaient pas le plus grand nombre de s'y livrer. Nous avons vu Caton, qui cependant savait à quoi s'en tenir sur la qualification morale de l'usure (7) , céder à ses douceurs et la préférer aux plaisirs par trop spéculatifs de l'agriculture. Peut-être aussi que le jugement des moralistes sur les fœneratores ne s'appliquait qu'à ceux qui, comme Alfius et tant d'autres aussi avares , abîmaient les emprunteurs par leurs extorsions. Nous voyons à
(if Horace, Epod.^ 3, in fine.
HcTc ul loculus fœneralnr Alfius,
JaiDJam faclurus riisliciis , Omnein rerlcgit iflibus pocuniam :
Quaeril kalendis poncre.
(2) Un danista figure dans VEpidicus de Plante.
(3) Curciilio, act. l,sc. 1.
(4)Satyr. 4.
(.3) Plante, Àsinnria, act. 2, se. 4.
Pétrone nous apprend la même chose des munieipes d'Italie : « Eamus in forum^ et pecunias mutuamur. » [Sattjric.y 58.)
(6) Offic, lib. 1.
(7) Deie rustic. [jirœm.].
l'IllilACE. T.W
toutes les époques de l'iiisloire romaine des hommes estimés prêter à des intérêts modérés et en recevoir de justes éloges (l). Est-il possible que l'on ait en- ^elol)pé dans la même animadversion et les préteurs Impitoyables et ceux qui ne retiraient de leurs capitaux que des profits modestes? N'est-il pas plus vraisemblable que l'opinion faisait la même distinction que la loi entre les usures légitimes et Vîmpwbum fœnus (2), la première, permise aux citoyens, la seconde, punie du quadruple parles douze tables?
Ce qu'il y a de certain , c'est que la modération en fait d'usure était fort rare à Rome, et que les provinces étaient, autant et plus que la ville, ravagées par ce fléau. Lorsque Lucullus commandait l'armée d'Asie contre Mithridate , il trouva lu province en proie aux exactions usiiraires des chevaliers adjudicataires de la ferme des impôts. Ennemi de la puissance politique des chevaliers, comme l'était Sylla son chef de parti , Lucullus saisit cette occasion de frapper en eux l'usure qui les enrichissait, et de se rendre agréable aux populations d'Asie (3), vexées par leurs extorsions. Il établit que le taux des usures ne dépasserait pas la centésime , c'est-à-dire 1 p. 100 par mois, et qu'elles s'arrêteraient quand elles auraient atteint le sort piincipal (4). C'est le premier témoignage que nous ofiie
(1) Aiitonin-le-Pieux ; Alexandre Sévère.
(2) Diocl. , I. 20 G., Ex quib. caiisis injanua irroy.
1 3j 11 l'était, en effet, si Ion en juj-e par les legs que lui firent les villes d'Asie (Cieer. pro Flacco, 34).
(4) Plutarque dans la vie de LuoiilliiS,\ traduct. d'Aîr.yof , no 35.