PRI^FACE. LXXXI
les lois civiles émanées d'un prince qui lui était cher, soit qu'elle ne voulût pas entreprendre encore de déraciner un mal j^énéral et invétéré (1) , il est certain que les premiers conciles , ces grands fondements de la discipline chrétienne, s'arrêtent aux clercs.
Mais, postérieurement, la sévérité du clergé s'étendit plus loin. On voulut élever la discipline à un plus haut degré de perfection , et soumettre la société laïque elle-même à l'observation invariable du prêt gratuit. Les circonstances politiques de l'époque étaient, du reste, peu favorables au prêta intérêt. Les habitudes usuraires destempspassés avaient pris un caractère d'autant plus inquiétant, qu'elles coïncidaient avec de grandes misères publiques et une décadence toujours croissante. Les riches traitaient leurs colons avec une excessive rigueur. On les accablait de redevances, de travaux insupportables , d'usures qui allaient jusqu'à 50 pour cent, ainsi que saint Chrysostome nous l'apprend dans une de ses Homélies (2). Si une famille voulait racheter un des
(1) Thomassin, De Vusure, p. 202.
(2) Quomodo enim^ dit saint Chrysostome, miseris utuntur agricolis ?]Son neli umaniùs miiltà barbari eos tractarent? Famé namque tabescentibus, et per totam insudantibus vitam, iniolerabilia non erubescunt vectigalia imponere, ac onera et labores quotidiè afferre.Fœnoris inaudita excogitant gênera, quœ nec Genlilium quidem Icgibus comprobantur. Mutui litieras maledictionis plenasconscribunt. Non enim centesimam tolius partcm , sed medietatem flagitant; cum ille qui solvit et vxorem habeat, et parvulos mitriat , et homo sit. Hom. 62, in Matth., p. 515.
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siens pris par les barbares, on profitait de sa détresse pour élever les usures au plus haut degré (i). Quand les pères ne payaient pas , on faisait vendre les enfants (2) ! ! Et d'inexorables créanciers s'en prenaient au cadavre de leur débiteur dont ils enipôciiaient l'inhumation, jusqu'à ce que leurs parents ou de bonnes cautions les eussent désintéressés (3). Ces calamités touchaient de pitié les ministres d'une religion qui enseignait surtout la charité, et unis^ sait dans ses saints livres, aux conseils les plus austères, de mémorables exemples de créanciers compatissants et généreux (4). Ces ministres, d'ailleurs, pénétrés avec raison de la grande supériorité de la morale chrétienne sur la morale du polythéisme, se souvenaient que, dans l'antiquité païenne, de grands philosophes, de profonds penseurs, de savants économistes, avaient jugé les usures avec sévérité; et ils auraient cru rabaisser le christianisme et méconnaître sa perfection, si, interprètes de la sagesse divine , ils n'avaient maintenu leur enseignement à une plus grande hauteur de pureté que ces interprètes de la sagesse humaine. Lorsque Aristote, dans sa Politique , plaçait les profits de l'argent parmi
(1) Saint Ambroise, De Tobiâ, c. 3,
(2) Id., c. 8 et 10.
(3) Id.,c. set 10.
Saumaise, De irapezitico fœnore, a rappelé ces faits, et rendu justice à la charité des Pères (p. 333).
(4) Tobie, par exemple. (Saiqt Ambroise, De Tobiâ, c. 2.) Et Nt-hemias (2 Esdree , 5).
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les plus méprisables productions de l'écononiie (1) et parmi les plus contraires à la nature, la. Politique céleste pouvait-elle leur reconnaître un rang plus relevé et plus légitime? Caton avait vanté l'agriculture et comparé l'usure à l'assassinat (2). Cicéron, dans ses Devoirs^ avait fait la place de la première aussi grande et aussi noble que celle de la seconde était odieuse et vile (3). N'était-ce pas aussi l'esprit de l'ancien Testament qui ollVe pour modèle aux chrétiens les patriarches et les justes, riches de leurs champs et de leurs troupeaux et dédaignant l'infclme usure ? Si la vertu païenne privée des lumières de l'Évangile avait pu entrevoir ces vérités morales, si la vertn hébraïque en avait été inspirée , la vertu chrétienne, appelée à de plus grandes destinées, devait-elle les ellacer, oubliant le progrès du nouveau Testament sur l'ancien, et se mettant même en arrière des exemples des Gentils !! Ces centièmes par mois qui coûtent la vie à tant de pauvres et appauvrissent tant de riches, Sénèque ne les avait-il pas appelés sanguinaires, œuvres d'avarice et de cupidité (4)? Or, les Pères de l'Église pouvaient-ils démentir ce langage d'un philosophe qu'ils supposaient avoir profité des leçons de saint Paul ? Plutarque avait fait un livre pour détourner des emprunts (5). Lui aussi il avait vécu au milieu de cette
(t) Injrà, n" 334.
(2) Cicer., 2, Ofjic., 25.
(3) OfJic, 1,42.
(4) 7,episr. 10.
(5) Qu'il ne faut pas er/iprunter à usure ^ trad. d'Amyot, t. 14, p. 371.
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société que minaient les usures. Il avait vu les riches livrés au luxe , dépensant plus que leur avoir, pauvres malgré leurs vastes champs , et demandant à des emprunts ruineux des secours imprudents (1). 11 avait donc dit : N'empruntez pas. Et, faisant le portrait des prêteurs et des emprunteurs, il avait montré les premiers avares, menteur s, injustes et pleins de fraude ("2), les seconds livrés à la débauche, victimes de leur inconduite , menteurs aussi , et incapables de travail (3). « Quoi ! vous êtes hommes, vous avez «des pieds, des mains, une voix, et vous dites que » vous ne savez de quoi vous nourrir (4) ! Les four- »mis ne prêtent ni n'empruntent; elles n'ont ce- » pendant ni mains, ni arts, ni raison (5); mais elles «vivent de leur travail, parce qu'elles se contentent » du nécessaire. Si on voulait se contenter du néy> cessaire, il n'y aurait pas plus d'usuriers qu'il n'y » a de Centaures (6) . » Ces paroles sont celles d'un philosophe homme du monde. Un évêque, homme de Dieu, en aura-t-il de moins austères? descendrat-il à de lâches complaisances? et lorsque Jésus - Christ a dit : Mutiium date nîliil indè sperantes, ses disciples auront-ils le cœur plus endurci sur les plaies sociales qu'un écrivain sans mission? permettront-
(1) Saumaise, De tinpezit. fœnore^ p. 676, expose très bien le motif de ce petit traité de Plutarque.
(3) N"s 14 et 22.