PREFACE. LXXXV
ils aux usures de IiAter impunément la décadence des familles, des patrimoines et des âmes?
Tout conspirait donc pour armer l'É^dise contre les usures. Tout , autour d'elle, lirres saints, tradition, opinion des sages , circonstances politiques, misères nationales , tout semblait lui faire un devoir de continuer la tâche indiquée par les plus éminents penseurs du paganisme.
Ajoutons que, d'après la discipline chrétienne, il y a deux voies à suivre dans la vie : l'une qui est celle d'un mérite médiocre et accommodé au siècle, l'autre qui vise à la perfection et qui distingue les grandes âmes, les héros chrétiens (1). Ces deux voies se sont séparées l'une de l'autre à mesure que la société chrétienne s'est éloignée de son berceau ; il a fallu laisser au plus grand nombre la plus commode et la plus douce. Mais , dans des temps plus voisins de son origine, l'Église , bien différente des inventeurs des cas de conscience et de la dévotion aisée , chercha de préférence à conduire les âmes dans l'àpre sentier du labeur et du sacrifice. Il est vrai que, depuis son alliance avec l'État, sous le règne de Constantin , elle fut plus d'une fois amenée à faire la part des nécessités du monde , et à
(1) Duae sunt \\x, sive sectœ in vità, et duee conversationes, una meriti mediocris et secularis qiiâ trigesimsefrugis fœnus reddit; altéra angelica et mundo abdicata quee fert fructum centesimi fœnoris perfeetum. (Saint Athanase.) Je cite la version latine que Saumaise a donnée de ce passage, De trapezit. jœnore^ p. 29G. Saumaise cite d'autres autorités, et particulièrement un passage de Philon, p. 295.
LXXWI TREFACE.
laisser à la politique extérieure une latitude exigée par les circonstances. Mais elle faisait ses réserves pour des temps plus favorables , et quand le moment était venu, elle rappelait les consciences dans la voie la plus méritoire et la plus digne d'un vrai chrétien. Elle savait, en efTet, que c'est parles grandes vertus et les grands exemples que s'opèrent les grandes conquêtes morales. La multitude , qui s'étonne, qui admire, est bientôt touchée et entraînée. Sans les dévouements sublimes qui marquent les premiers âges du christianisme , combien de siècles eussent encore retardé sa marche!
Les circonstances étant donc telles que nous venoTïs de les décrire, les Pères de l'Église pensèrent qu'a]3rès avoir sevré les clercs des sordides usures , il n'était pas moins nécessaire, pour l'intérêt de la religion , des mœurs et de l'État , d'étendre la réforme jusqu'aux laïques. Lactance paraît en avoir eu la première pensée sous Constantin (1). Il enseigna qu'en droit naturel, le prêt devait être gratuit; que
(l) L. 6, c. 18 : « Pecuniae, si quam crediderit, non accipiat usuram ; ut et ben'ficium sit incolume, quoJ succunat necessitati, et abstineat se iirorsùs ab alicno. lu hoc enim génère officii débet suo esse contentus , quem oporteat alias ne pioprio quidam parcere, ut bonum faciat. Plus Mutem accipere quam dederit, iNJusTPMEST.Qoodqui facit, insidiafur quodamnwdo, fit ex afterius neccssHaie prœdafur. At justus uunquam praetermittet, quo minùsaliquidmisericorditer faciat. Nec inquinabit se hvjusmodi qiKvsiu ; sed efficet, ut sine uUo damno, id ipsum quod commodat, inier bona opéra nnmerctur. Munus non acejpiat à paupere, ne si quid ipse prsestiterit, eo bonum sit qao fuerit arntuitum.
rnéFACE. 'TAXXVft
•les usures étaient une injustice, un larcin ; qu'il fallait rendi'e an inutmtm son Carac^tèfe de bonne œu<vre. Mais Fentreprise était prématurée ; Constantin la fit échouer, comme nous l'avons vu il n'y a qu'un instant.
'Ouelques années pîus tard, elle fut reprise avet plus d'ensemble et de suite , soit en Orient, soit en Occident. Sa fortune y fut diverse. L'Orient la repoussa ; l'Occident , moins indocile , finit par donner à l'Église uti trio^nuphe complet. Et néanmoins, ce ne fut pas tout d'un coup qu'une telle révolution s'opéra dans les lois et dans les intérêts publics et privés. La lutte fut prolongée ; une discordance de plusieurs siècles se maintint -entre les doctrines des Pères et les pratiques légales. Les lois impériales en vigueur en Occident permirent l'usure pendant toute la décadence, tandis que les chefs de rÉglise en désapi:)r0'uvaïent hautement l'usage. Enfin lorsque les monarchies barbares , retrempées dans imsang nouveau, eurent offert à l'action des évèques des éléments plus dociles et des esprits plus malléables ; lorsque l'Église ronaaine, plus fortement constituée, eut mis à sa tête les hommes les plus énergiques et les plus éminents du catholicisme , la résistance des lois temporelles ne put tenir longtemps. Il fallut céder, et un grand changement s' accomplit dans la direction des intérêts économiques.
Saint Basile , archevêque de Césarée , en Gappadoce, qui vivait au quatrième siècle , sous le règne de Valons (1) , est un des premiers, entre les Pères
(1) Il fut ordonné prê:re eu 364; il devint évèj' e de Césarée ea 370, et mourut en 379.
LXXXVm PRÉFACE.
de l'Église d'Orient (1) , qui ait cherché à populariser parmi les laïques la pensée de rendre le prêt entièrement gratuit. Autant son autorité et son désintéressement inspiraient de respect , autant ses sermons excitaient de sympathie et produisaient d'impression. Nous allons y retrouver les raisonnements de Plutarque. Mais Plutarque était un écrivain, saint Basile un prédicateur.
Il établit d'abord avec les textes sacrés (2) que l'usure est un vice , et , pour lui comme pour le prophète David , l'un des caractères de l'homme parfait est de n'avoir jamais donné son argent à intérêt (3). « Les emprunts, dit-il, sont une occasion de j) mensonges, d'ingratitudes, de perfidies : Sumere y>mu(uo initium mendacii, ingmlidulinis occasio , perfidiœ » et pcrjurii (/i). » C'est pourquoi il déploie toutes les ressources de son éloquence pour détourner les fidèles d'emprunter à intérêt ; il montre les mois qui se succèdent, et qui, à chaque échéance, grossissent la dette et enfantent de nouvelles douleurs. « N'avezvous pas des mains , de l'adresse, des métiers? Travaillez! rendez quelque service. Il y a bien des exercices pour gagner sa vie. Mais ne vous engagez pas dans des emprunts. Imitez la fourmi et T abeille ,
(l) Thomassin, p. 202.
(*2) Sur le psaume H.
(3) Quod VTiQVEWTiv^ inpluribus Sci/pfurœ locis\\{\i}^erari videtur. (Loc.cit.) (4} Loc. cif., n" 2.