‹ Du prêtsChapitre 38 sur 183 · PRÉFACE. LXXXIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. LXXXIX

qui travaillent et n'empruntent pas (1). Quant aux prêteurs , que font-ils , sinon s'enrichir des misères d'autrui , tirer avantage de la faim et de la nudité du pauvre , être inaccessibles aux mouvements de riiumanité (2) ? Faire l'usure, c'est recueillir où on n'a rien semé (3) ; c'est une cruauté indigne d'un chrétien, indigne d'un homme (4) ! ! »

Ailleurs (5) , saint Basile rappelle que l'usure est un de ces méfaits qui rendent indigne du sacerdoce. Le laïque qui a fait l'usure ne peut entrer dans les ordres que s'il promet de donner aux pauvres tout le profit injuste qu'il en a retiré , et de s'abstenir à l'avenir de cette contagion. Si Basile n'insiste pas pour la restitution aux personnes intéressées , c'est probablement à cause des lois civiles qui permettaient l'usure, et pour lesquelles cette obligation de restituer eût été une sorte de mépris.

Saint Grégoire , évêque de Nysse, frère de saint Basile, autre père de l'Église grecque, ne voitpas de différence entre l'usure et les larcins , les brigandages et les parricides (6). « C'est un enfantement que l'avarice a conçu , que l'iniquité a mis au

(i) Loc. cit., n" 4.

(2) Loc. cit.j no 5. .

(3) Id.

(4) Id.

(5) Epist. cati., 14.

Les lettres canoniques étaient des lettres adressées aux clercs (Saumaise, De trapezit., p. 62).

(6) Jn Ecclesiast.

Hom. 2, t. 1 , p. 410 et suiv. ; Et t. 2, p. 228 et suiv.

iwonde , on la cruauté a servi de ministre (1). Ce B^-est pas la nature qui lui donne naissance , mais f avarice qui a le pomoir de faire que les choses stériles et inanimées deAierment productives. » Déjà nous avons vu cet arriment de la stérilité de l'argent effleuré par saint Basile et touché par Pltitarque (2). Aristote eïi est l'inventeur, et la scolastiq'ue du moyen âge hri donnera plu^ tard beaucoup d'importance et de popularité. Nous en pèserons la valeur quand nous traiterons delà légitimité du prêt à intérêt au point de vue du droit naturel (3). Pour le ïnoment, nous nous bornons à faire remarquer ces (emprunts des Pères à la littératm^e païenne. J'en trouve sur-le-champ un second exemple, lorsque no • tre orateur, à l'exemple de Caton, compare le prêt A intérêt an vol. « On donne le nom de voleur à celui qui pille les passants. Et quand le vol se fait sous voile d'usure, avec des témoins et des contrats, croiton le rendre licite en l'appelant du nom de prêt, ou autre aussi bien sonnant ? »

Puis, après avoir décrit avec éloquence les angoisses de l'usurier , observant toutes les actions àe son débiteur, ses voyages, son trafic; tantôt couvant ses bénéfices , tantôt pleurant sur ses pertes et déployant ses contrats les yeux pleins de larmes, comme s'il eût perdu son propre lils (li) - « N'est-il pas vrai , ajoute-t-il , en faisant allusion aux maux

(I) Hic est ille partns qiiem parturiit quidem avaritia, parit autem iniqaitas, et obstetricaîu" inhumanitas (p. 410). (2; De litanch) œre a'ieno, n" 11.

(3) Infià, a° 33-1.

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présents de la société , que c'est l'usure qui ruine les maisQTïS , qui désole les familles , qui dissipe leurs biens , qui fait tomber dans une condition pire que celle des esclaves, des personnes d'une con- «Mtion honnête ? S'il n'y avait pas tant d'usuriers, il n'y aurait pas tant de pauvres (1). Or, ceux qui , en pratiquant cet infâme trafic, se décorent du nom de prêteurs, ne ressemblent-ils pas à ces furies des l-miens à qui Ton donnait un nom favorable qu'il fallait prendre àcontre-sens (2)? Comment pourrontils comparaître devant le tribunal de Jésus-Christ, et que répondront-ils à ce juge incorruptible quand il leur dira : « Vous aviez la loi , les prophètes , «les préceptes de l'Évangile ; ils vous disaient tous » d'un commun accord qu'il fallait aimer la charité »«t l'humanité : Ingemînanles itnâ voce cariïalem et » Immamtatcm ! ! »

» Eh bien, diront les usuriers, puisqu'on tourneen dérision nos bienfaits, nous ne prêterons plus ! Mais non ! il faut donner, il faut prêter. Le prêt gratuit est une espèce de don : Altéra enim donationis species est muiuum. Mais il faut prêter sans intérêt. On est également coupable quand on refuse de prêter ou quand on prête à usure (3). /Equè enim obnoxius est pœnœ qui non dat mutuum et qui dut sub condifione vsurœ. »

Saint Grégoire avoue cependant qu'il n'y a pas

(i) Si non esset tanta multitude usurariorum, non esset tanta copia pauperura (p. 230).

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encore de peines canoniques prononcées contre l'usure; il s'étonne que l'épiscopatait laissé jusqu'alors ce crime impuni, et qu'on ne lui ait pas appliqué la pénitence publique , réservée pour l'idolâtrie, l'homicide, l'adultère (1). En effet , les conciles , comme nous l'avons vu , n'avaient atteint que les clercs par leurs décrets, et, pour vivre en bonne intelligence avec l'État dont l'Église avait besoin, ils avaient laissé les laïques sous l'autorité des lois temporelles qui permettaient les usures. Ce n'est que beaucoup plus tard , et seulement en Occident , que les usures furent qualifiées de crime punissable et frappées des peines canoniques. Du reste, ce témoignage de saint Grégoire de Nysse sur l'état de la discipline a une grande importance (2).

Saint Grégoire de Nazianze , compatriote et ami de saint Basile (3), s'éleva aussi dans ses discours contre l'usure , qu'il condamne en elle-même surtout à cause de la stérilité de l'argent.» Alius usuris et jœnoribus terram contaminavit: coWujens iibi non seminârat , cl metens nbi non sparseral, non ex terrœ cnllu , sed ex pauperum inopid et penuriâ commoda sua comparans, « Voyez cet autre qui souille la terre de ses » usures, moissonnant où il n'a rien semé, augmen- » tant ses richesses, non par la culture de la terre ,

(1) T. 2, p. 121. Epist. canon. V. Thomassin, p. 224.

(2) Saumaise a tiré parti de ce fait pour montrer que l'esprit de la primitive Église n'était pas si sévère aux usures que les théologiens plus récents [De jœnore irapezit.^ p. 18, et 247, 248, 3Ô3).

(3) Il était Cappadocien.

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»mais par la misère des pauvres (1). » Saint Grégoire de Nazianze n'est pas moins impitoyable que saint Basile et saint Grégoire de Nysse pour cette idolâtrie de l'or et ce mépris du pauvre, qui lui paraissent le mobile de l'usure.

Saint Chrysostome (2), autre lumière de l'Église d'Orient, à la fin du quatrième et au commencement du cinquième siècle , saint Chrysostome , en tonnant aussi contre l'usure, savait qu'il allait heurter de nombreux préjugés et des habitudes invétérées. Non sum iicsclus molesta liœc verha midlïs vider}. Mais à quoi bon flatter les oreilles et perdre les âmes? Rien n'arrête donc sa parole indomptable; il ne voit que les misères du peuple , que la scandaleuse oppression des classes inférieures par des riches qui foulent aux pieds les droits de l'humanité, qui sont plus barbares pour leurs colons que les barbares eux-mêmes, qui oublient que ces malheureux ont des femmes, des enfants, qu'ils sont hommes en un mot (o) , et qui , sans pitié pour leur faim , pour leurs fatigues , les chargent d'usures écrasantes. Dans l'ardeur de son zèle, il déclare la guerre à la loi civile elle-même, trop indulgente. «Ne me parlez pas des lois civiles! JSec de iltis cjuidquam mihi dicas^ quœexlerioris sunt lecjis. Le publicain gardait les lois extérieures, et il ne laissa pas d'être puni. ISam et

(1) Orat. 15.

{2) Hom. 56, in Mai/h., 50G.

rsé en 344, ordoiiué eu 386, mort en 407.

Il était d'Autioche, et fut patriarche de Constantjnople. (5) V. hom. 62, in Mltah., p. 545.

pubticanus eccterwrem semai legem el Utmen puniiur, I<a même chose vous arrivera^ si vous ne cessez d'aiïliger les pauvres en faisant servir leur pénurie à votre traiic impudent.

» Ne dites pas non plus que celui à qui vous prêtez à usure en a de la joie. C'est comme si vous disiez qu'il rend grâce à votre inhumanité. Abraham livra aussi sa femme aux barbares pour sauver sa vie et la sienne; mais il n'agissait pas librement, et la crainte de Pharaon était son seul mobile (1).

» Du reste, si vous prenez la peine d'interroger les législateurs des païens (et ici nous apercevons à découvert cette alliance que nous signalions tout à riieure de la philosophie chrétienne avec la morale des philosophes païens relativement à l'usure), ils vous apprendront que l'usure a toujours été regardée par eux comme le signe d'une excessive impudence. Aussi ne soulTraient-ils pas que leurs sénateurs flétrissent leur dignité par ces gains ; leurs lois défendaient à ceux qui gouvernaient la république de se souiller par l'usure. » Quod si exteriores Irr/um conditores interrogare voUieriSj disces ab illis quia exlremœ impudentiœ signumfœnus semper judicattim est^qiuu'e nec amplissinws Iwinines , qnos senatores appellant , liiijusniodi emolumeniis deturpari sinunt. Sed leges prohibent, ne qui rempublicam gerunt, tali lucro maculen-' tur (2). »

Puis , il vient à l'argument célèbre, et si souvent répété depuis Aristote, de la stérilité de l'argent, et

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il lui donne une forme plu3 pittoresque et pluf> oratoire. «Oiioideplus déraisonnable que de semer sans terre, sans pluie , sans charrue? Aussi, tous ceux ([ui s'adonnent à cette damnable agriculture n'en moissonnent que de l'ivraie, qui sera jetée dans les (lammes éternelles. Quid cnbn irrat'wnab'dhis invcniri poLest, ut sine agro et pluviii et aratro seminare conlendaul Uns ob res umnes qui liane pesliferani agrieuUurani adinvenerunl, zizania vieliint , quœ Ujni œlerno Iradclur (1).'/

» Retranchons donc ces enfantements monstrueux de l'or et de l'argent, étouffons cette exécrable fécondité; suivons le conseil de saint Paul, qui dit que la piété avec ime honnête médiocrité est un grand gain : Hujusmodi peeuniaruni partiini excidamus ; exsiceemus luinc pest'tferum iiterum... A Pauio andi : Magnus quœstus est pietas ciim siifficienliâ (2). »

Tels étaient les efforts des Pères grecs pour faire entrer la société civile dans les voies de la perfection évangélique. Mais , je le répète , leur tentative fut vaine (3) . La société résista , et le pouvoir civil autorisa cette résistance par ses lois sur le taux de l'intérêt. Justinien pensa qu'il était plus conforme à une politique prudente de modérer le taux des usures que de se livrera l'impossible tentative de les extirper radicalement (4) . Basile se crut plus fort ;

(i)ld.

(3) Thomassin, p. 268, 269.

(4) L. 26 C, De usuris. « Veterem duram et gravisslmam corum molem ad mediocritatem reducentes. »

Aux personnes illustres, qui doivent donner l'exemple de la

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