C PRÉFACE
1200 , reconnaît qu'il était pratiqué sans difficulté. Quant aux ecclésiastiques, nous venons de voir que les règles de la discipline avaient dû composer avec des habitudes que les plus hauts enseignements n'avaient pu vaincre.
Voyons maintenant la destinée des usures dans l'Église latine, et commençons par saint Ambroise (1); il ne le cède en rien aux Pères grecs, ses contemporains, dans son aversion pour les usures. Sa dissertation a été souvent citée par les jurisconsultes, parce qu'elle contient quelques détails précieux des mœurs contemporaines; on y voit les calendes toujours redoutées dans leur retour périodique, et toujours accumulant les obligations et les angoisses des débiteurs (2) ; on y voit les créanciers toujours persistant dans cette dureté que signale l'histoire romaine des premiers siècles , tantôt faisant vendre les enfants pour les dettes de leur père, tantôt mettant arrêt sur le corps du débiteur décédé et empêchant qu'on ne le porte en terre (3). Au fond, saint Ambroise présentait à une société corrompue et d'un cœur endurci l'exemple de Tobie , le plus compatissant des riches , le plus héroïque des pauvres, qui prêta sans profil, et qui, malgré son indigence , ne redemanda son capital qu'à l'extrémité
(1) Né eu 3 10, h Trêves ; évè'îite de Milan. Il correspondait avec saint Basile. On sait la manière dont il traita l'empereur Théodore à cause du massacre de Tlifssalonique. Mort en 397, regretté du peuple et des princes.
(2) Dp. Tobid.c. 12, p. 75!.
(3) De Tvbidy c. 8 et lo.
TRÉFACE. CI
Cl pour ne pas faire de tort à son fils (1). Ce sont là les hautes régions de l'ancien et du nouveau Testament, où le juste donne plus qu'il ne prête, et où la miséricorde divine le paie de ce qui ne lui est pas rendu ('2). Le législateur et les mœurs étaient fort éloiLïnés de cette perfection chrétienne; aussi le saint orateur se niontre-t-il pressant dans ses éloquentes invectives, et ardent dans sa charité. Moraliste, il détourne des emprunts, comme Plutarque , en exposant les dangers qui en sont la suite, et conseille de se faire riche par l'épargne et non par les secours dangereux des prêteurs qui vous dépouillent (3). Économiste , il rappelle le mot célèbre de Caton l'agronome: Quki fœneran 1 Quid hommem occhlcre (4) ? Il voitune des causes de la décadence sociale dans les usures dont le nom vient , suivant lui, de ce qu'elles usent et consument les patrimoines (5). Philosophe chrétien surtout, il veut que les hommes vivent en frères, qu'ils s'aident dans leurs maux, qu'ils se prêtent pour se faire plaisir, et que l'argent qui est inutile aux uns soit utile aux autres (6). Quoi de plus inique que de vouloir qu'un
(2j Justus enim est qui miseretui- et commodat. Si amittitup pecunia, comparatur miseiicordia (c. 2).
(3) Melius fuerat inprincipio teuuare sumptum...quàm ut, ad horam, ditatus alienis, posttà exuereris et propviis (c. 5, p. 745). Junge c. 7 etc. 12.
(.5) Usuram quoque ab usu avbitror dictam ; quôd ut vestes usu,ità usuris patrimonia scindautur (c. 13).
(6) Prosit alii pecunia quœ tibi otiosa est (c. 2).
cil PRÉFACE.
débiteur vous engtige pour un peu d'argent sa profwe vie et son patrimoine (I), que de prêter, non pas à riiomnie , mais à des gages (2) I Dieu est le spectateur du créancier et du débiteur; il voit l'iniquité de l'un et la calamité de l'autre, il condamne l'avtU'ice de celui-là et la folie de celui-ci (â). Ne pensez pas , au surplus , mes chers auditeurs , que je sois contraire à vos avantages. Si j'empêche que les hommes soient vos débiteurs, c'est que je leur substitue Dieu même. Ce sera lui qui sera votre débiteur. Prêtez à Dieu à usure en donnant aux pauvres ; c'est lui qui s'obligera pour vous ; c'est lui qui écrit sur le kalendaire tout ce que reçoit l'homme <[ui a besoin. L'Évangile est sa caution (h). Telles sont les principales idées que développait saint Ambroise de^ant un auditoire dont les intérêts temporels étaient gouvernés par des règles de conduite bien plus faciles. L'orateur s'arrête cej^endant, en apparence, aux limites de la spiritualité, et il ne va pas jusqu'à aborder d'une manière expresse l'an-
(1) Qidd inifjuius, qui pecunium dath, et vitam obUcjalis et palrimoniiiml (C. 4, p. 743.)
(2) Vos^ inquam^ dicitis crcditorcs , qui kon homini, aed pif/riori crediiis. (Loc. cit.)
Ambos ergô videt Dominus fœneratorera et debitorcm
Teslis alterius iniquitatis, allerius injuriée. Illiusavaritiam coudemnat, hujus stultitiam.
(4) JNolite er^ôjam invidentem me vestiiscommodiscredere.,. putatis quod hominem subtraham vobis debitorem? Christum sulrouo.Fœuerateerg6 Domino pecuniam vestram in manu paupcri^. Ille astriugitur et tenetur. Ille sciibit quidquid egenus accèdent. Evangeiium ejus cautio est ! ! (C. IC, p. 755.)
PTlf.FACE, cm
tagonisme de la loi civile et du for inlcrieiir (1). Mais les conséquences sont faciles à tirer, et, ])our être tacites , elles n'en sont pas moins accablantes pour la loi civile.
Saint Ambroise , du reste, ne se contentait pas de prêcher lui-même cette doctrine. 11 voulait que les évoques et les prêtres qu'il instruisait prissent soin, de leur côté, d'extirper un mal si grand et si étendu, et qui lui apparaissait comme la cause de tant de révolutions sociales et de ruine pour les peuples : Popidi sœpè conciderunl fœnore , et ea publici ex'ilii causa cxslilil. Undè nobis sacerdolibus idprœcipuê curœsit, ulea vkiaresecemiis, quœ m plurimos videnlur serpere (2) ! !
Saint Jérôme, qui vécut vers le même temps que saint Ambroise, marcha sur ses traces (3).
11 commence par proscrire l'usure , au nom du progrès moral qui préside aux destinées de l'humanité.
«Dans la loi hébraïque, dit-il, il est enseigné : Vous ne donnerez pas à usure à vos frères. Vous pourrez le faire aux étrangers. » Et qno modo dicitur : Frairi lui non fœncrabis ; aliéna aiilem fœnerabis. Mais voyez le progrès dans la morale : sed vide profectum. Au commencement, la loi se borne à défendre l'usure entre les frères. Puis, le prophète Ézéchiel la défend en général. Mais l'Évangile donne le dei^nier accroissement à la vertu [viriutisaugmentum),
(1) Thomassin,p. 31.5, 316.
(2) Ejnst. 70, 3, 1101.
(3) Né en 331, mort en 420.