‹ Du prêtsChapitre 44 sur 183 · PRÉFACE. C\II · texte numérisé non relu

PRÉFACE. C\II

Les absences fréquentes des princes et les invasions des barbares laissaient au pouvoir spirituel plus de latitude (1), et un pape tel (pie saint Léon était plus maître de la société (pfun Yalentinien ou un Maxime. Le pontife qui venait de sauver des mains d'Attila Rome abandonnée par son pusillanime empereur avait quelques raisons de croire qu'il pouvait donner un avis décisif sur le fait des usures I!

Ce n'était donc plus du coté du pouvoir civil que se trouvait le plus sérieux empêchement au renversement des lois usuraires : c'était dans les vieilles habitudes des peuples ; c'était surtout dans la difficulté pratique de les modifier. L'empire romain, croulant et abîmé , manquait de ce lien énergique qui avait tenu les nations unies sous le sceptre de ses puissants maîtres; leurs relations devenaient plus rares ; elles se renfermaient davantage en ellesmêmes, et le pouvoir spirituel, qui prenait la place du pouvoir temporel dans la capitale du monde , n'avait pas encore centralisé ses moyens d'agir sur des points éloignés du siège pontifical.

C'est pourquoi, si de l'Italie nous passons dans les Gaules , au cinquième siècle , nous y trouvons le prêt à intérêt toujours vivant à l'ombre des lois de l'État, et pratiqué par les hommes les plus considérables et les plus honorés.

Sidonius Apollinai'is, évêque de Clermont, nous apprend (2) qu'un de ses amis, Maxime (3), avait

(1) Thoma>b,in, p. 334; Et Sauinaise, loc. cit.

(2) IV, epist. 24, p. 1-22.

(3) Mcuimo, palatino.

CVIII rRÉFACE.

prêté à Turpion (1) une somme d'argent avec l'intérêt de 1 pour cent par mois , fixé par le droit civil (2). Au bout de 10 ans, les intérêts avaient dépassé le capital (o). Turpion fut poursuivi : il ne put payer. Des amis s'interposèrent et firent agir Sidonius Apollinaris pour engager Maxime à se désister de ses droits. Sidonius Apollinaris alla voir Maxime , et il le trouva porté malgré lui àl'épiscopat par la contrainte du peuple. 11 lui exposa la détresse de Turpion, atteint d'ailleurs d'une maladie grave. Sidonius n'avait pas encore fini de supplier Maxime, que ce dernier, ému de compassion et comprenant d'ailleurs les devoirs plus rigoureux de sa nouvelle dignité, consentit à faire remise des intérêts pourvu que le capital lui fût payé dans un an. Sidonius Apollinaris remercia Maxime du soin qu'il prenait de sa réputation et de sa conscience. Dans une lettre qu'il écrivit à Turnus, fils de Turpion, pour lui apprendre le résultat de sa négociation, il lui fait sentir l'importance du sacrifice fait par Maxime, qui pouvait tout exiger : cùm lotum poss'n ex'ujcrc. 11 l'engage à s'acquitter le plus tôt possible, sans quoi de plus longs retards autoriseraient Maxime à revenir sur sa concession. Si moram fKaitur, qukkjuid propter m'isericordiam concesseral più, juste reposât propter injuriam.

On voit par cette anecdote que le prêt à intérêt

(1) Turpio ^ vir iribimithis.

(2) Cavta ccntesima est fceneraiori.

(3) Quœ per hilustreprodiicta tempus, modum sortis ad du jjlitm adduxit.

PRÉIACE. CIX

qu'avait fait Maxime n'avait j)as nui à son lionneur et à sa réputation, puisque les acclamations de ses concitoyens l'avaient ensuite investi de l'épiscopat. Sidonius reconnaît môme qu'il aurait été fondé à exiger les intérêts stipulés. El quand on songe que c'est un évè({ue qui atteste l'existence de ce droit, on peut conclure que dans les Gaules les lois civiles n'étaient pas encore tombées sous l'odieux que dans d'autres provinces on attirait sur elles. Il est vrai que Sidonius Apollinaris loue Maxime d'avoir généreusement accordé à ses prières (1) une renonciation profitable pour sa réputation et sa conscience. Mais n'oublions pas que Maxime était entré depuis peu dans les ordres sacrés, et qu'un évêque était tenu à une charité plus vive et plus exemplaire qu'un simple laïque. D'ailleurs, Sidonius admet que Maxiuie sera relevé de son abandon volontaire si Turpion niancfue désormais au remboursement convenu , et que les usures de 10 ans devront lui être payées. Cette législation civile qui permet les usures n'est donc pas encore tenue dans les Gaules pour si radicalement mauvaise , puisqu'un prêtre , un évêque même, peuvent en recueillir, sans injustice (2), les profits.

En voici une autre preuve. Elle est tirée de l'histoire du siècle suivant.

Didier, évêque de Verdun, après une longue persécution du roi Thierry, fut rétabli dans sa ville épiscopale. Il y trouva les habitants si pauvres qu'il

(1) Cùm rofjabam.

(2) Jic^tc reposcit.

ex mÉFACE.

écrivit au roi Théodebert pour le conjurer de lui prêter une somme d'argent destinée à les secourir, lui promettant que cette somme, cautionnée parles commerçants de la cité, suivant l'usage, lui serait rendue avec les usures légitimes. Pccimiam tuam cum legitimis iisnris reddemus (1). Théodebert prêta à l'évêque 7,000 écus d'or qui firent refleurir le commerce dans Verdun et y rétablirent l'abondance. Au bout du temps convenu, l'évoque offrit au roi la restitution de ce qu'il lui devait. Mais Théodebert refusa libéralement intérêts et capital, satisfait d'avoir relevé de la pauvreté les habitants d'une de ses cités. Remarquons-le bien : c'est un évêque , Grégoire de Tours, qui appelle les profits de l'argent prêté iisiirœ teg'nhmv. C'est un autre évêque qui propose à son prêteur de lui assurer des usures, comme une chose d'usage et de droit , et qui vient ensuite lui en offrir le paiement spontané. N'est-il pas vrai, dès lors, que l'habitude des prêts à intérêt était en pleine vigueur dans les Gaules ; que le stoïcisme chrétien des saint Ambroise, des saint Jérôme , des saint Augustin , des saint Léon , n'avait pas encore pénétré dans cette contrée , et que les hommes les plus droits et les plus religieux n'attachaient aux usures civiles aucune idée d'injustice ou de péché? C'est seulement à la législation des capitulaires qu'il faut arriver pour trouver l'abrogation des lois impériales sm' les usures, et l'accord de l'État et de l'Église pour en proscrire l'usage. Le capitulaire

(l) Grég. de Tours, III, 34. Voyez aussi la collect. de M. Guizotj t. 1, p. 148. Ceci se passait vers 539.

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