CLVIII PRÉFACE
dont le commerce de cette ville appelait les fonds (1). On ferma les yeux; on laissa faire. Les chefs du clergé de ce diocèse allèrent même jusqu'à commander le silence à des prédicateurs qui troublaient les consciences (2).
Cependant les controverses continuaient dans les livres , et la dispute y restait armée de toutes les violentes épithètes que le moyen âge avait prodiguées au prêt à intérêt. Malgré l'évidence des faits et le progrès des idées, malgré les concessions arrachées par l'empire des circonstances et la marche des besoins , on trouvait encore , nonseulement des théologiens, mais même des jurisconsultes intraitables, pour qui le prêt à intérêt était toujours une fraude, une spoliation, un vol. Lors(|ue Saumaise publia ses traités De usiiris , De modo usurarum, De fœnore trapezilico^ ouvrages qui offrent le rare accord de beaucoup d'érudition et de beaucoup de bon sens , les partisans de la prohibition jetèrent des cris d'indignation contre cette audace des opinions protestantes ; oubliant que le prêt à intérêt vivait à leur porte et sous leurs yeux, dans les provinces catholiques où le vieil esprit romain n'avait pu entièrement mourir. Domat luimême , quoique doué d'un esprit naturellement ferme et indépendant, disserta sur l'usure comme un professeur de droit canon du treizième siècle , qui n'aurait connu ni les protestations d'une pra-
(1) Henrys, t. 2, liv. G, ch. 6, q. 110, p. 639, n» 3, etBretounier, infrà, n" 342.
(2] Injrù, n» 342.
rRKFACE. CEIX
tique respccUiblo , ni les lumières de l'expérience. Le croira-t-oii? lui, magistrat, qui dans ses fonctions aurait pu voir de près les froissements apportés dans l'économie des fortunes par la prohibition du prêt à intérêt ; lui qui, du moins, aurait dû connaître les tempéraments que la nécessité avait fait apporter en tant de lieux à cette prohibition, il entreprit de soutenir philosophiquement que le prêt cl intérêt est contraire au droit naturel, au sens intime , à la probité vulgaire. Sa dissertation , conduite avec toute la vigueur logique d'un mathématicien et d'un janséniste qui raisonnent faux , a pour conclusion que l'intérêt de l'argent n'est rien moins qu'une rapine et une abominable extorsion. Elle plut beaucoup au parti théologique , aux juristes façonnés à l'école du parlement de Paris , et à bon nombre d'esprits, qui, engourdis dans le statu quo.. aiment à se bercer d'arguments pour croire avec confiance et obéir avec conviction. D'Aguesseau disait de cette dissertation : a Je savais bien que l'usure était con- » traire au droit divin et aux ordonnances , mais je »ne savais pas qu'elle fût contraire au droit natu- »rel. » J'en demande pardon à d'Aguesseau! mais quand une conscience honnête et un jugement supérieur ont besoin de tant d'artifices de raisonnement pour apprendre qu'une chose est mauvaise, je me méfie de la démonstration. Le droit naturel est comme la vérité, dont Gicéron a dit : Yeritcis micat ipsa per se (1) .
Au dix-huitième siècle , tandis que la plupart des
{1] Offices,!.