XVIII PRÉFACE
oublier un instant les habitudes de douceur et d'équité dont elle doit principalement le bienfait au christianisme.
Nous disons donc que, d'une part, les usures illimitées absorbaient le patrimoine du débiteur ; que, de l'autre, la perte de son patrimoine entraînait la perte de sa liberté et le droit de mort (1). Ces deux événements se liaient l'un à l'autre par une fatale et inévitable nécessité.
Cependant le peuple ne pouvait supporter sans se plaindre un tel excès dans le mal. Les dettes étaient générales; elles étaient accablantes (2), et, ce qu'il y avait de pis, c'est que les patriciens étaient dans leur droit (3) !! Les séditions éclataient, et les plébéiens, que la loi ne protégeait pas, se protégeaient eux-mêmes par le refus du service militaire (4), par le mépris des décrets des consuls qui ordonnaient l'adjudication des débiteurs, par les révoltes pour les délivrer de leurs fers (5), par des soulèvements pleins d'emportement et de violence (6). Pour a-
(t) I.e Centurion que Tite-Live met en scène dit au peuple, en montrant ses épaules toutes déchirées de coups de fouet : « JLs » alicnum fecisse; id^ cumulatum usuris, prima se agro pa- > terno avitoque exuis^e, ileindè Jortunis aliis; postremà, velut » tabem, pervertisse ad corpus. Ductum se à creditore^ non in » servitiinn, sed in ergastulum et carnijicinam esse. » (2, 23.)
(2) Tofam plebem œre alieno demersam esse^ disait le consul Lartius (Tite-Live, 2, 29).
(3) Tiie-Live, 2, 30, nous apprend que ceux qui proposaient d'abolir les dettes étaient accusés de totam fidcm tollere.
(4) Tite-Live, 2, 24, 27, 28.
(5) /(/., 2, 27; il décrit ces scènes.
rRKlACE. XIX
paiser le peuple on lui faisait des promesses , arrachées par le danger; le danger passé, on les éludait (1). Enfin les plébéiens, poussés à bout, se retirèrent sur le Mont-Sacré (2). Le fameux apologue de Ménénius Agrippa ne dépeint pas avec exactitude la situation des parties belligérantes. Si l'estomac se nourrit du travail des autres parties du corps, il leur rend à son tour la nourriture et la vie. Mais les usuriers s'engraissaient de la substance du peuple et ne lui laissaient que les tributs, les fatigues de la guerre et la servitude.
Les plébéiens le comprirent : ils exigèrent l'institution du tribunat(3),qui eut une influence si grande sur les destinées de la république. Cette magistrature populaire sortit des maux causés par les usures. Que fit-elle pour les faire cesser? Il est remarquable qu'elle ne songea d'abord ni à demander la diminution de l'intérêt, ni l'adoucissement de la procédure ; ses premières vues se portèrent sur le partage de Yagerpublicus et sur les lois agraires {li). La question des dettes, qui a si vivement occupé l'histoire avant la retraite sur le Mont-Sacré, dispai'aît tout à coup, et se trouve comme absorbée par la proposition des
(2) Id., 32.
(3) Tite-Live, 2, 33, an 261.
Montesquieu, liv. 12, ch. 21,
(4) Tite-Live, 41, 42 : « Tribuni plehis popularem potesta- » tem lege populari celebrabant. »